jeudi 2 décembre 2010

SeLoger.com, un intrus dans la maison - Libie Cousteau

L'Express, no. 3100 - ÉCONOMIE IMMOBILIER, mercredi, 1 décembre 2010, p. 86,89

En cédant leurs parts à Springer, les fondateurs de la PME ont semé la zizanie chez les actionnaires. Qui contrent l'OPA lancée par l'éditeur allemand.

Amal Amar et Denys Chalumeau, cofondateurs de SeLoger.com, ont définitivement raté leur sortie de scène. Début septembre, les deux quadragénaires cédaient leur dernier bloc d'actions au mastodonte allemand de l'édition Axel Springer, lequel décidait, dans la foulée, de lancer une offre publique d'achat (OPA) pour prendre le contrôle du site Internet. Mais, alors que le tandem pensait mettre son bébé entre de bonnes mains et espérait tourner la page avec le sentiment du devoir accompli, son retrait a plongé l'entreprise créée il y a vingt ans dans un incroyable imbroglio. Querelle d'actionnaires, soupçons de délit d'initié... Depuis deux mois, le sort des 250 salariés de cette pépite de 73 millions d'euros de chiffre d'affaires et 18 millions de résultat est suspendu au résultat d'une OPA qui aurait dû être close le 25 novembre, mais n'a toujours pas démarré.

Tout commence le 9 septembre, lorsque les inventeurs de la plus grande agence immobilière de France cèdent au prix de 34 euros l'action 12,4 % du capital de SeLoger.com à Springer - 230 journaux et magazines, 10 750 salariés et 2,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Celui-ci leur avait déjà proposé la botte deux ans plus tôt, mais le fruit n'était pas mûr et l'offre bien plus basse (autour de 20 euros). Obstiné, le groupe allemand, qui a entrepris de muter vers le numérique, revient à la charge l'été dernier. Cette fois, quelques réunions suffisent à trouver un accord. "La proposition nous semblait bonne, nous souhaitions adosser la société à un industriel de renom", avance prudemment Amal Amar, encore ébaubi par la tournure des événements. Car l'annonce de la cession de leur participation déclenche immédiatement une violente bronca des actionnaires minoritaires de la PME, par ailleurs cotée en Bourse. Au premier rang desquels Bernard Arnault, actionnaire à hauteur de 9 % à travers son holding personnel, qui ne goûte guère cette intrusion... Un procédé pourtant bien connu du patron de LVMH.

Furieux de ne pas avoir été avertis de cette vente, insatisfaits des 34 euros de l'OPA, les différents fonds d'investissement présents au capital (voir graphique) sortent très vite la grosse artillerie - cabinets d'avocats et conseils en communication réputés - pour contrer l'offre de Springer dans l'espoir, surtout, de le voir rehausser son prix. Emmenés par Geoffroy Roux de Bézieux, le médiatique patron de Virgin mobile, vice-président du conseil de surveillance de SeLoger.com, ils parviennent à retarder l'ouverture de l'OPA grâce à la nomination d'un expert indépendant chargé d'évaluer l'offre de Springer. Celui-ci, qui a sollicité, pour se défendre, le célèbre cabinet d'avocats de Jean-Michel Darrois, s'appuie sur un argument de poids : si les fondateurs, les mieux placés pour connaître la valeur de l'entreprise, ont vendu à 34 euros, c'est que le prix est juste. Imparable. Sauf que les principaux intéressés finissent, début octobre, par sortir de leur silence pour rallier... la cause des actionnaires minoritaires. Pourquoi un tel revirement ? "Ils se sont fait souffler dans les bronches pour ne pas avoir informé de leur retrait leurs anciens associés", décrypte un proche du dossier. Voici donc Amal Amar et Denys Chalumeau critiquer, dans le quotidien Les Echos, le projet de Springer, qu'ils jugent "décevant", et regretter l'absence d'un seuil de renonciation, qui démontre, selon eux, le manque d'ambition de l'acquéreur.

Qui aura le contrôle de l'entreprise ?

"Comment Springer pourra-t-il mettre en oeuvre un véritable projet industriel s'il n'obtient pas la majorité ?" s'interroge-t-on dans le clan SeLoger. Arracher à l'Allemand l'engagement qu'en deçà de la détention de 50,1 % du capital il lâchera le morceau devient alors le principal axe de bataille des fonds d'investissement. D'autant qu'ils ont tous fait savoir les uns après les autres qu'ils n'apporteraient pas leurs titres à l'OPA de Springer. C'est ainsi qu'ils espèrent faire capoter l'offensive de l'assaillant. "SeLoger.com est une superbe histoire entrepreneuriale comme il en existe trop peu en France. Deux types sortis d'une petite école d'informatique qui montent une start-up et parviennent vingt ans plus tard à détrôner des leaders comme la Comareg, Spir ou Le Figaro, ce n'est pas courant. Tout le monde, y compris l'expert, considère que l'offre ne reflète pas la valeur de l'entreprise", martèle Geoffroy Roux de Bézieux. Mais Springer reste inflexible et fait savoir qu'il n'a absolument pas l'intention de relever son prix.

Tout se joue désormais du côté de l'Autorité des marchés financiers (AMF), qui, après avoir plusieurs fois reporté sa décision, devait, lundi 29 novembre, donner ou pas son visa à l'OPA. L'Autorité a déjà écrit au groupe allemand pour lui demander d'inclure le fameux seuil de renonciation de 50,1 %. Dès lors, plusieurs scénarios sont envisageables. Soit Springer campe sur ses positions et se contente d'une position d'actionnaire de référence sans avoir le contrôle de l'entreprise. Soit il accepte d'inclure le fameux seuil sans rehausser son prix, tout en sachant qu'il n'a quasi aucune chance d'obtenir la majorité du capital. En tous les cas, il faudra attendre pour connaître le rapport de forces au sein des nouveaux propriétaires de SeLoger.com et voir éventuellement apparaître un chevalier blanc.

Pour les fondateurs, qui, depuis 2002, avaient pris soin de se retirer très progressivement de l'entreprise pour en assurer la pérennité, la potion est amère : s'ils avaient coupé le cordon plus rapidement, peut-être ne se seraient-ils pas retrouvés dans cette situation si inconfortable, coincés entre d'anciens associés mécontents et un étranger à qui ils ont, de leur plein gré, donné les clefs de leur plus belle construction.

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