jeudi 31 mars 2011

EXTRAITS - "Le capitalisme à l'agonie" par Paul Jorion




Marianne, no. 725 - Idées, samedi, 12 mars 2011, p. 90

A la chute du mur de Berlin, le capitalisme triomphait : privé d'ennemis, il cessait d'être un système parmi d'autres pour devenir le modèle universel célébré par le politologue américain Francis Fukuyama. Un peu plus de vingt ans plus tard, Paul Jorion l'affirme : il se meurt. Son nouveau livre, "Le Capitalisme à l'agonie", ne constitue pas seulement son oraison funèbre, c'est une tentative d'analyser les causes de sa mort. Pour le prophète du désastre qu'est Jorion, le capitalisme a peut-être été atteint du même mal qui avait terrassé son rival de la guerre froide. Et la "complexité" devrait même être traînée dans le box des accusés : l'organisation des sociétés humaines atteindrait un seuil de sophistication au-delà duquel l'instabilité prendrait le dessus et où le système courrait à sa perte. Seconde hypothèse examinée par son livre : le capitalisme requerrait de façon vitale l'existence d'un ennemi. En l'absence de ce vis-à-vis, ses bénéficiaires n'auraient pas hésité à pousser encore plus leur avantage, grippant tout le système. Enfin, troisième explication possible : du fait du versement d'intérêts par ceux qui sont obligés de se tourner vers le capital, c'est-à-dire d'emprunter, le capitalisme engendrerait inéluctablement une nouvelle "accumulation primitive" de la richesse telle que le système ne peut manquer de se détraquer. Quoi qu'il en soit, comme s'en alarme Jorion, après le cataclysme, le festin bancaire est reparti de plus belle. Extraits en avant-première.

Alexis Lacroix


EXTRAITS

On vante universellement les vertus de la transparence des marchés : c'est elle, en effet, qui est censée assurer la vérité des prix. Sauf que, chaque fois que quelqu'un réclame qu'on communique au public une certaine information sur les marchés, les autorités le lui refusent sous prétexte de protéger les faibles contre la prévisible cruauté des marchés à leur endroit, voire de protéger les marchés eux-mêmes contre leur propre cruauté.

Le contexte est le suivant. Quand l'opinion publique a réclamé le retour à une meilleure réglementation des marchés, étant donné la responsabilité manifeste de la déréglementation dans le déclenchement de la crise, les autorités ont répondu avec un bel ensemble : "Ce n'est pas davantage de réglementation qu'il faut, c'est davantage de transparence !" Pourquoi cette réponse qui peut sembler a priori curieuse ? Parce que, dans le cadre de la théorie économique dominante, il n'y a rien dans une réglementation - par nécessité contraignante - qui ne puisse être obtenu tout aussi bien, voire beaucoup mieux, par la transparence, laquelle est, par nature, non contraignante. L'explication réside dans cette théorie des "anticipations rationnelles" que j'ai déjà eu l'occasion de mentionner et que j'avais alors qualifiée de théorie de l'"omniscience des marchés", selon laquelle, en particulier, dans une situation d'information complète, le prix objectif peut être connu non seulement à l'instant même, mais à tout moment à venir. Les tentatives de vérification empirique de la théorie ont été décevantes, mais, comme toujours dans ces cas-là, de nombreuses excuses ont été trouvées à cette absence de confirmation, et on a continué de croire aux "anticipations rationnelles" sans plus s'inquiéter de devoir prouver leur véracité. Par ailleurs, chacun sait (...) que la seule assurance de profit est celle qu'offre précisément l'absence de transparence, créant une asymétrie de l'information (...)

Le plus célèbre exemple de refus de communiquer de l'information a été celui du Trouble Assets Relief Program (Tarp), le plan de sauvetage des établissements financiers aux Etats-Unis de 2008 à 2010 ; les autorités avaient alors affirmé qu'elles ne révéleraient le nom des banques bénéficiaires que si une décision de justice les y contraignait. La justification qu'elles avançaient pour leur refus : révéler les noms stigmatiserait les bénéficiaires des aides et fausserait donc les lois de la concurrence ! Entre transparence et jeu non biaisé de la concurrence, il fallait apparemment choisir, et c'est la concurrence non biaisée qui devait manifestement l'emporter, la transparence étant, elle, sacrifiée de gaieté de coeur.

Un autre exemple, en octobre 2010, fut le refus de la Banque centrale européenne de communiquer les informations relatives aux fameux off-market swaps qui avaient permis à la Grèce de remplir les conditions nécessaires pour entrer dans la zone euro. Justification, ici, selon Jean-Claude Trichet, président de la BCE : "Un marché très vulnérable dans la conjoncture actuelle" ; ou encore : l'explication de ce qui s'est passé "ajouterait à la volatilité et à l'instabilité". Quelles que soient ses vertus, la transparence était une médecine trop brutale pour la Grèce et pour les marchés européens en général.

Dans le premier cas, celui du Tarp, certaines banques américaines n'étaient pas suffisamment robustes pour supporter la transparence ; dans le second, c'était les marchés européens ou le traitement que ces marchés réservaient à la dette des Etats qui présentaient des faiblesses. Comme ce que la transparence apporte en principe, c'est la vérité des prix, cela signifie qu'aux yeux des autorités certaines banques américaines, certains Etats européens, voire les marchés dans leur ensemble, n'étaient pas assez robustes pour supporter la vérité des prix. Ou encore, traduit en langage clair - à moins qu'il n'existe une autre traduction possible qui ne me vient pas à l'esprit : "... sont insolvables".

Le 1er décembre 2010, les autorités américaines se plièrent aux injonctions du financial overhaul, encore appelé loi Dodd-Frank, en divulguant le nom des bénéficiaires non seulement du programme Tarp, mais d'un ensemble d'autres programmes de même nature dont la finalité avait été de relancer la machine financière de 2008 à 2010. Seule réelle surprise : le montant des sommes qu'avaient dû emprunter à de multiples reprises les deux survivantes parmi les grandes banques d'investissement de Wall Street, Goldman Sachs et Morgan Stanley.

Si l'on avait voulu protéger la réputation de certains établissements financiers en refusant de communiquer les informations relatives aux fonds distribués par les programmes, il s'agissait donc bien de ces deux-là. Ce qui apparaissait cependant clairement, au vu des informations divulguées, c'est qu'il existait certains faits d'une autre nature que l'on aurait préféré voir rester dans l'ombre, et d'abord le volume total de l'aide dispensée. On avait en effet parlé de 700 milliards de dollars comme budget du programme Tarp ; or la somme totale distribuée au plus fort de la crise avait été de 3 300 milliards de dollars, autrement dit près de cinq fois le montant annoncé. Une somme aussi colossale ne pouvait signifier qu'une chose : que, devant le trou qui se creusait, on avait dépensé sans compter, déversant de l'argent en quantité illimitée, jusqu'à ce que la situation se stabilise.

Cela voulait aussi dire que le système avait été beaucoup plus près de l'effondrement total qu'on n'avait voulu l'admettre, et que les autorités avaient répondu à la crise sans véritable méthode, déversant simplement des tombereaux d'argent jusqu'à ce que les choses aient l'air de se tasser. Ce niveau d'impréparation n'augurait rien de bon pour le cas où une nouvelle crise viendrait à éclater. Autre point révélateur : les autorités persistaient à cacher une partie de l'information réclamée par la loi Dodd-Frank, à savoir la nature et la valeur des titres que les établissements financiers avaient offerts en collatéral pour l'obtention des prêts qui leur avaient été accordés.

La presse suggéra d'emblée la cause de ce mutisme : un traitement privilégié avait été accordé à certaines banques. Une autre explication était cependant possible : celle que l'on mit au jour lorsque fut révélée la nature des gages dont avait hérité la Federal Reserve Bank Of New York à la suite du sauvetage de la banque d'investissement Bear Stearns, en mars 2008, à savoir que, dans le contexte économique nouvellement créé, la valeur de ce collatéral était désormais quasi nulle, raison qui avait fait dire à l'époque au secrétaire au Trésor Henry Paulson que l'opération ne pourrait pas être renouvelée - ce dont Lehman Brothers devait en effet faire les frais quelque six mois plus tard.

Le Capitalisme à l'agonie, de Paul Jorion, Fayard, 352 p., en librairies le 16 mars.

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« L'économie mondiale approche d'un autre 1789 »

Le Soir - 1E - ECONOMIE, mercredi, 23 mars 2011, p. 23

Selon l'essayiste belge Paul Jorion, le capitalisme est à l'agonie

ENTRETIEN

Le Belge Paul Jorion, celui-là qui avait démonté la mécanique des subprime avant la crise, a publié cette semaine un nouvel ouvrage incisif (1). Son constat est dur : le capitalisme est une dysfonction économique. Les capitalistes apportent des capitaux là où on en a besoin mais demande en échange des intérêts, et l'argent, au final, s'accumule dans moins en moins de mains. Mais il faut que les ménages consomment. Donc, on leur octroie du crédit jusqu'au moment où, comme aux Etats-Unis lors de la crise des subprime, la machine explose.

Le capitalisme a connu bien des crises... Pourquoi celle-ci serait-elle annonciatrice de la fin ?

La différence, c'est la financiarisation de l'économie. En 2007 aux Etats-Unis, 47 % des bénéfices ont été réalisés dans le secteur financier. La finance est devenue à ce point importante qu'elle représente la moitié de l'économie. Or, l'analogie qui me vient avec les événements de ces jours-ci, c'est que le coeur de la finance a fondu. Tout ce qui était au centre du développement de la finance : la titrisation, le développement des produits dérivés, etc. a disparu. Ce coeur s'est effondré, même si, en surface, la coquille est encore là.

D'accord, cette financiarisation a été à l'origine du développement de la finance ces quinze dernières années. Mais ne sommes-nous pas simplement revenus quinze ans en arrière ?

Non. Cet effet de prédation n'est plus possible chez nous, mais il se poursuit ailleurs. La richesse qui existe encore essaie de se placer dans des pays comme la Chine ou l'Inde, et étouffe cette partie de l'économie, car il y a trop d'argent, trop rapidement. Cet argent pompe la richesse de ces pays.

Et puis il y a la manière dont on encourage les retraites des Américains. On favorise les bulles. Pour soutenir les marchés boursiers (qui, depuis la chute de l'immobilier, constituent les seules réserves des ménages pour leur retraite) on se met d'accord entre banques d'affaires et autorités pour faire monter les marchés boursiers. On emploie des procédés comme le High Frequency Trading (le fait de passer des milliers d'ordres et de les retirer tout de suite après, en très peu de temps, pour pousser les cours à la hausse, NDLR). On effectue ces manipulations, et un beau jour, cela explose. C'est le mini-krach du 6 mai 2010.

Le capitalisme n'est-il pas assez flexible pour réinventer de nouveaux marchés ?

Maintenant que la titrisation n'est plus là, que la Bourse a chuté d'un tiers, que le marché des produits dérivés a rétréci, cet argent qui est là est trop important. Il y a un trop grand déséquilibre.

On se trouve dans des impasses qui sont des contradictions. C'est la « rilance » du ministre français des Finances, Mme Lagarde : oui, il faut faire de la rigueur, et oui, il faut de la relance... Il y a une exacerbation des contradictions. Et ce qui pousse aussi à la destruction, c'est qu'il aurait fallu arrêter un certain type de comportements. Comme Sarkozy l'avait dit juste après la crise, il fallait redistribuer les profits en trois tiers : un pour les salariés, un pour les investissements, un pour les actionnaires. Mais on s'est rapidement dit qu'un tel partage n'était plus urgent.

Le vernis résiste...

Oui. Mais il y a aujourd'hui débat en France sur les entreprises du CAC 40 qui ont retrouvé leurs résultats d'avant crise mais ne consacre que 2,3 % de ces résultats à des augmentations de salaire, le reste passant en dividende et en rémunération des cadres supérieurs. Cela ne révèle pas une bonne santé, mais la panique au sommet : tout l'argent que l'on peut prendre prenons-le tout de suite. L'augmentation des dividendes est ainsi un signe de mauvaise santé, d'un manque de confiance.

La situation est comparable, dites-vous, moins à celle de 1929 qu'à la Révolution française. Mais je ne vois pas beaucoup de gens marcher sur la Bastille...

Nous approchons en effet d'un autre 1789, mais la révolte peut prendre d'autres formes : Facebook, les réseaux sociaux. Il n'est pas nécessaire qu'un mécontentement de la population se manifeste dans la rue. Regardez la proposition de Cantona, et les débats qu'elle a suscités. Je travaille aujourd'hui sur la guerre civile numérique. Il y a des exemples étonnants, comme dans le cas de WikiLeaks, qui se voit refuser les services de Paypal et Mastercard. Les hackers anonymes font alors des représailles. Une firme offre alors ses services à Bank of America pour attaquer un soutien de WikiLeaks. Les hackers l'apprennent, attaquent la firme et vident sa base de données. Ce n'est pas nécessaire de prendre la Bastille.

Le changement sera aussi culturel. Il s'agit, dites-vous, de délier revenu et travail, ou liberté individuelle et propriété privée.

Nous sommes en effet peut-être à un tournant aussi important que l'a été le passage du paléolithique au néolithique. Il faut un débat de société. Vous savez, je suis anthropologue de formation, et je suis sensible au fait que si nous possédons les choses, les choses aussi nous possèdent. Je raconte dans mon livre l'histoire de cette femme dans une rue d'Amsterdam, qui est animée du même mouvement qu'une particule, passant d'un côté à l'autre de la rue, littéralement captivée par les vitrines.

Nous sommes mûrs pour ce changement ?

Non. Mais on peut lancer le débat. On peut dire qu'il y a des transactions financières utiles, mais d'autres qui ne le sont pas, et qu'il faut non pas taxer, mais interdire purement et simplement. Il faut interdire tous les paris sur les fluctuations de prix.

Alors on me dit : vous voulez faire une nouvelle nuit du 4 août (le 4 août 1789, l'assemblée française, comprenant des aristocrates, a décidé d'abolir les privilèges, NDLR), mais il n'y a plus de gens comme ces aristocrates décrétant la fin des privilèges. Je dis si : regardez Warren Buffett, quand il dit qu'il est choqué par le fait que sa secrétaire paie en proportion davantage d'impôts que lui, ou quand il déclare : oui il y a une lutte des classes, et c'est nous qui l'avons gagnée. Il joue le rôle de ces aristocrates. Et il n'est pas le seul. Mervin King (le gouverneur de la Banque d'Angleterre, NDLR) ou Lord Adair (le patron de la FSA, le gendarme financier britannique, NDLR) ont des propos du même ordre.