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mardi 4 octobre 2011

Cuivre, aluminium : la chute des cours des métaux s'accélère

Les Echos, no. 21030 - Marchés, mardi 4 octobre 2011, p. 31

Le ralentissement de la demande inquiète les professionnels des métaux. Ces derniers sont en repli sensible par rapport à l'année dernière.

Les années passent et ne se ressemblent pas. A Londres, cette semaine, sans tomber dans un pessimisme à tout-va, l'ambiance chez les professionnels des métaux tranche avec celle de l'an dernier. 2010 avait été l'année de tous les records : début octobre, le cuivre valait 8.100 dollars la tonne, en hausse de 35 % sur un an ; l'aluminium avait gagné 25 % en douze mois... Aujourd'hui, la tendance n'est plus la même. La tonne de cuivre a encore reculé de plus de 4 % hier en séance, à 6.636 dollars, tombant à son niveau le plus bas depuis juillet 2010, et affiche un repli de 27 % depuis le début de l'année. L'aluminium accuse, lui, un recul de 18 % depuis le 1er janvier. Quant au nickel, il s'est effondré de 27 % et ne cote plus que 18.630 dollars la tonne.

Les records de prix battus au début de l'année 2011 sont maintenant loin. L'envolée des métaux a connu un coup d'arrêt brutal dès le mois de mai, qui s'accélère désormais avec la vigueur du dollar et les risques de ralentissement de l'économie mondiale. La publication de statistiques américaines décevantes ont en effet suffi à rappeler aux investisseurs -essentiellement des fonds spéculatifs -que, sans la relance publique, l'économie américaine risquait de ralentir. Depuis cet été, avec la crise de la dette en Europe comme aux Etats-Unis, les investisseurs ne savent plus trop de quelle ampleur pourrait être la correction.

Pénalisés par Ben Bernanke

A la mi-septembre, les commentaires de Ben Bernanke, président de la Réserve féderale, sur le risque de ralentissement de l'économie américaine sont venus jeter de l'huile sur le feu de marchés déjà très perturbés. D'autant que, le même jour, la Chine, premier pays consommateur de métaux industriels dans le monde, faisait état d'une nouvelle contraction inattendue de son activité manufacturière et que le Bureau mondial révélait un excédent sur tous les métaux, à l'exception de l'étain, à la fin septembre.

A Londres hier, les professionnels étaient globalement peu optimistes sur le marché des métaux à court terme, l'activité chinoise ayant peu de chances de combler le manque d'appétit du reste du monde. Selon l'institut CRU, pour compenser une baisse de la consommation de cuivre de 10 % dans les autres pays, la demande chinoise, qui représente plus de 40 % du total, devrait augmenter de 16 %, et celle d'aluminium de 14 %. Des croissances qui semblent bien trop élevées. Parmi les métaux, ce sera sans doute le métal gris qui devrait tirer le mieux son épingle du jeu, car il peut se substituer facilement au cuivre, qui vaut plus cher.

Pour le moyen terme, les discours des analystes étaient plus optimistes. Pour la banque Macquarie, l'offre, en raison des grèves, de la diminution de la teneur en minerai et des catastrophes naturelles, se révèle structurellement chaque année inférieure aux attentes. Quant aux coûts de production (énergie, travail), ils ne cessent de monter. Autant de facteurs qui sont de nature à garantir au métal un prix élevé. Un optimisme qui n'est pas de mise partout : « Les marchés qui ont réagi de manière excessive aux propos de Ben Bernanke devraient se reprendre. La vraie purge interviendra plus tard, quand les taux américains remonteront. L'exécutif américain cherchera à retarder le plus possible ce moment, en tout cas après l'élection. Les spéculateurs seront alors bien moins attirés par les matières premières si l'argent n'est plus gratuit », rapporte Georges Pichon, consultant pour ABS Alloys and Metals.

LAURENCE BOISSEAU

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vendredi 30 septembre 2011

L'appétit insatiable de la Chine pour les produits de base depuis vingt ans s'émousse

La Tribune (France), no. 4819 - Économie | International, vendredi 30 septembre 2011, p. 10

" Nourrir le dragon. " Le titre d'une publication mensuelle de l'équipe matières premières de Barclays Capital, exclusivement consacrée à la demande de matières premières chinoises, pourrait s'avérer bientôt obsolète. Car l'appétit de l'ex-Empire du Milieu pour les ressources naturelles est devenu moindre. C'est ce que reflètent les cours du cuivre, qui ont plongé de 25 % en moins d'un mois, pour se rapprocher de l'étiage. Soit environ 6.000 dollars la tonne, le prix de production des producteurs chinois. Le ralentissement de l'activité dans le secteur du bâtiment en Chine serait à l'origine de ce recul : les nouvelles constructions sont en effet truffées de cuivre. Selon Dragonomics, publication spécialisée sur l'économie chinoise, le stock de logements neufs disponibles représente aujourd'hui 10 mois de demande; soit moins qu'en 2008, mais nettement plus qu'en début d'année.

Crédits rares

La raréfaction de crédits accordés aux promoteurs a également contribué au ralentissement, un phénomène qui pourrait se poursuivre, pronostiquent les experts de l'équipe matières premières de la banque Macquarie, de retour d'une visite en Chine. La demande de biens de consommation, des frigos aux voitures, affiche une tendance baissière, pour les mêmes motifs de difficulté de financement. Outre le cuivre, les autres métaux non ferreux comme le nickel, le zinc ou l'aluminium sont actuellement inférieurs à leurs coûts marginaux de production. La demande de minerai de fer, principal composant de la production d'acier, dont la Chine est le premier acheteur de la planète, a également chuté. C'est ce dont témoigne les cours du fret pour les " capesize" , les plus grands bateaux de vrac, utilisés pour transporter le minerai. Alors qu'ils repartaient à la hausse depuis août, les cours ont commencé à baisser ces derniers jours.

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mercredi 21 septembre 2011

L'Afrique des matières premières suscite la convoitise des pays émergents

La Tribune (France), no. 4812 - Économie | International, mercredi 21 septembre 2011, p. 6

Les investissements des pays émergents sur le continent sont en pleine expansion grâce à une approche plus souple que celle des pays occidentaux.

Les gens savent que la Chine et l'Inde, entre autres, font partie du paysage économique africain, mais réalisent-ils l'ampleur du phénomène, notamment en tant que partenaires économiques? " La question, posée dans le rapport 2011 de l'OCDE sur les perspectives économiques en Afrique, souligne à quel point le paysage des affaires a changé dans la décennie 2000-2010. De l'Égypte à l'Afrique du Sud, en passant par la Mauritanie, le Congo, la Côte d'Ivoire ou le Nigeria, les pays émergents ont fait du Continent noir leur nouveau terrain de jeu - et d'affaires. En dix ans, le volume des échanges de l'Afrique avec ses partenaires émergents a doublé en valeur nominale, pour atteindre 37 % des échanges totaux. Pas de quoi damner le pion aux partenaires dits " traditionnels ", c'est-à-dire l'Union européenne et les États-Unis, mais le mouvement est en marche. Le quintet de tête est composé, sans surprise, par la Chine, suivie par l'Inde, la Corée du Sud, le Brésil et la Turquie. Pékin pèse même 38,5 % du commerce du continent avec les émergents (contre 7,1 % pour le Brésil et 14,1 % pour l'Inde), jusqu'à doubler en 2009 les États-Unis sur le commerce en volume. Pour Mario Pezzini, le directeur du Centre de développement de l'OCDE, l'apparition et la consolidation des émergents est un processus amené à s'intensifier dans les années à venir. " Le centre de gravité de l'économie mondiale s'est déplacé et la croissance est maintenant du côté des pays émergents. L'Afrique reflète cette tendance. Le marché potentiel est de près de milliard de personnes et c'est le continent le plus riche du monde en matières premières ", a-t-il rappelé mardi lors du onzième Forum pour le développement économique de l'Afrique, à Paris.

Secteur privé favorisé

D'où le développement d'inégalités sur le continent. Selon un rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) publié fin 2010, l'Afrique du Nord reçoit depuis 2004 entre 30 % et 50 % de tous les investissements directs étrangers (IDE) d'Afrique. À la recherche de matières premières pour développer leurs propres économies, les pays émergents, comme les pays industrialisés, privilégient les investissements dans les pays riches en hydrocarbures ou en minéraux, comme l'Égypte, la Libye, la Mauritanie, mais aussi le Bostwana, le Gabon, le Nigeria, l'Afrique du Sud ou le Soudan. Dans ces pays, les émergents investissent aussi dans le tourisme, les télécommunications, la construction, l'automobile, ou encore l'électronique. Selon l'organisme de l'ONU et sur la base du ministère chinois du Commerce, 76 % des IDE chinois en Afrique en 2009 ont été à destination des pays riches en matières premières. Mais cette proportion atteint 85 % dans les pays membres de l'OCDE.

Ainsi, les émergents préfèrent injecter directement leurs fonds dans les activités de commerce et d'investissement, tandis que les partenaires traditionnels préfèrent octroyer des subventions aux budgets fédéraux des États, quitte à augmenter les risques de détournement. Cette manière de procéder, qui favorise l'essor du secteur privé à défaut d'enrayer la corruption, est appréciée par les Etats africains. Gilbert Ondongo, le ministre des Finances de la République du Congo, fustige " la lenteur " et le "manque de souplesse " des pays occidentaux. Et de citer les accords avec la Chine, la Corée du Sud et le Brésil sur la création d'une zone industrielle, d'infrastructures énergétiques.

Néanmoins, la prise de pouvoir des émergents en Afrique n'est pas pour demain. Les partenaires traditionnels représentent toujours 80 % des flux d'IDE sur le continent, et fournissent la plupart de l'aide publique au développement (APD). Selon l'OCDE, les deux groupes de pays sont en réalité complémentaires. "Alors que les partenaires traditionnels ont axé leur aide essentiellement sur les APD, la lutte contre la pauvreté, la santé, l'éduction et la gouvernance, les partenaires émergents, et pas seulement la Chine, s'attaquent de préférence aux lacunes des infrastructures ". Pas sûr que cette orientation infléchisse la dynamique.

Par Sylvain Rolland

PHOTO - A Niger MENA supporter celebrates after his team wins the African Cup of Nations 2012 qualifying match against South Africa, in Niamey, on September 4, 2011. Niger's MENA won 2-1 to South Africa's BAFANA.

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mercredi 7 septembre 2011

Les appétits chinois grandissent dans le Pacifique - Olivier Caslin

La Croix, no. 39064 - Economie, lundi 5 septembre 2011

Depuis quelques années, la Chine multiplie les investissements dans la région. Elle cherche notamment à sécuriser ses approvisionnements en matières premières. Cette influence grandissante pose la question de la dépendance d'un certain nombre de petits pays de la zone vis-à-vis de la Chine.

Dans sa course effrénée aux matières premières, la Chine ne néglige aucune piste. Après l'Afrique et les pays du Sud-Est asiatique, l'Océanie attise à son tour les convoitises. Minerais et produits agricoles australiens, forêts papoues ou néo-zélandaises, thons des Samoa ou des Tonga remontent ces dernières années à pleines cales vers le marché chinois, pendant que Pékin renforce son influence en multipliant les initiatives économiques et diplomatiques dans la région.

Au rang des priorités chinoises figure ainsi, depuis deux ans, le sous-sol australien, qui regorge des matières premières nécessaires au développement du géant asiatique. En cinq ans, la Chine a détrôné les États-Unis et le Japon en devenant le premier partenaire économique de l'Australie. Un quart des exportations australiennes prend dorénavant la direction des ports chinois, contre moins de 2,5 % dans les années 1990. Composées à 85 % de minerais et de produits agricoles, elles ont rapporté l'an dernier près de 45 milliards d'euros à la balance commerciale plus que jamais bénéficiaire du pays. Dopées par les cours au plus haut du charbon et du minerai de fer, les exportations australiennes pourraient peser 15 milliards d'euros de plus cette année, d'après les calculs du cabinet Deloitte.

Cette tendance est prévue pour durer, les appétits chinois ne devant pas être rassasiés « avant quinze ans au moins », selon Marius Kloppers, le patron de BHP-Billiton, la première compagnie minière d'Australie et du monde. Le FMI s'inquiète bien un peu « de la dépendance de plus en plus grande de l'économie australienne envers l'Asie », mais promet « une croissance de 20 % » du PIB australien durant la prochaine décennie.

Bien décidée à sécuriser ses approvisionnements sans être à la merci des cours mondiaux de minerais, la Chine veut aujourd'hui s'investir en propre dans le domaine minier australien. Ses compagnies cherchent à entrer dans le capital des gisements en même temps qu'elles signent des contrats de fourniture dans le gaz, le charbon ou le minerai de fer. Elles rêvent même de pouvoir importer à terme leur propre main-d'oeuvre en Australie, mais les dirigeants chinois se sont heurtés à une fin de non-recevoir de la part de Julia Gillard, lors de la visite officielle à Pékin du premier ministre fédéral en avril. « Le problème des autorités australiennes est d'arriver à contenir les ambitions chinoises, en évitant surtout de froisser les susceptibilités d'un partenaire qui assure la prospérité économique du pays », souligne l'économiste Stephen Joske.

En plus de son intérêt pour l'Australie, la Chine mène également l'offensive vers les autres pays de la zone Pacifique. Présent dans la région depuis les années 1970, Pékin est devenu ces cinq dernières années le troisième bailleur de fonds de l'Océanie, derrière l'Australie et les États-Unis, mais désormais devant le Japon et l'Union européenne. En 2005, le montant annuel des aides chinoises représentait 23 millions d'euros, il dépasse les 140 millions d'euros par an depuis 2007. Une goutte d'eau dans l'océan des 20 milliards distribués chaque année par la Chine dans le monde, mais suffisante pour réaffirmer son statut de grande puissance dans la région.

Huit (1) des quatorze pays membres du Forum du Pacifique profitent de cette manne, qui porte essentiellement sur des projets d'infrastructures et pèse très lourd sur les économies en voie de développement des petits États insulaires. Surtout que, ces dernières années, la Chine favorise davantage les prêts à taux préférentiels plutôt que les dons. Ces derniers représentaient encore un quart de l'aide en 2007, contre moins de 15 % l'an dernier. En cinq ans, la Chine a engagé pour plus de 425 millions d'euros de crédits, les Tonga empruntant l'équivalent d'un tiers de leur PIB, les Îles Cook et les Salomon 16 % et Fidji 9 %. « Jamais ces pays n'auront les capacités financières de rembourser leurs dettes », prévient le Lowy Institute, dans une étude publiée en début d'année. Ce centre de réflexion australien remet également en cause les conditions imposées aux créanciers, obligés de faire appel à des entreprises et à une main-d'oeuvre chinoise. En jouant la diplomatie du chéquier, la Chine se paye, selon l'institut de Melbourne, « un moyen de pression énorme sur les pays » en même temps qu'elle assure à bon compte la protection de ses 150 000 ressortissants tout en mettant la main sur les ressources naturelles de la région.

© 2011 la Croix. Tous droits réservés.

lundi 22 août 2011

La résistance des matières premières - Laurence Boisseau

Les Echos, no. 20999 - Marchés, lundi 22 août 2011, p. 6

L'or bat un nouveau record. Les métaux de base résistent plutôt bien aux anticipations d'un marasme économique. Les matières agricoles souffrent un peu plus.

Vendredi, l'or a joué pleinement son rôle de valeur refuge, alors que les marchés actions chutaient de nouveau. Le métal jaune a atteint pour la première fois 1.878,15 dollars l'once, avant de se replier sous 1.852,20 dollars. Dans le même temps, les matières premières résistaient. Le S&P GSCI qui regroupe 24 « commodities » évoluait en territoire positif. Les métaux de base s'appréciaient. Le cuivre, considéré comme le baromètre de l'économie, comme l'aluminium étaient dans le vert.

Certes, depuis le début du mois, les cours des métaux ont été influencés par les inquiétudes sur la croissance économique mondiale -le LME index a lâché 11,7 % mais comparé aux marchés actions (20 % pour l'Eurostoxx), cette baisse est relative. « Sur la même période, le minerai de fer, la potasse, les terres rares ont vu leur prix s'apprécier. Il n'y a pas de raison particulière pour que les métaux non cotés performent quand les métaux cotés se replient. C'est donc que la baisse des métaux cotés tient à un désengagement de la part d'investisseurs spéculatifs et non un sentiment négatif lié à l'activité économique », explique Raphaël Dubois, gérant actions matières premières et infrastructures chez Edmond de Rothschild AM. A l'origine de cette bonne tenue des cours, le fort appétit de la Chine, premier consommateur en métaux de base. En juillet, ses importations de cuivre ont augmenté de 9,5 % par rapport à juin, au plus haut depuis six mois ; ses achats de minerai de fer ont progressé de 7 % .

Désengagement massif

Enfin, si les matières premières agricoles ont parfois souffert du désengagement massif des investisseurs financiers, dans certains cas, l'évolution des cours s'explique par des facteurs intrinsèques. A 723 dollars le boisseau, le cours du maïs reste élevé. « Le bilan des Etats-Unis, premier exportateur de maïs, reste extrêmement tendu. Le marché sait que la récolte ne sera pas suffisante pour répondre aux besoins domestiques et aux exportations », indique François Luguenot, analyste chez Invivo.

En revanche, les cours du blé ont perdu 13 % par rapport à janvier. « La Russie a levé son embargo sur les exportations et elle tient un discours très optimiste sur ses disponibilités. Les investisseurs sont rassurés. Le blé fourrager est abondant et devrait être massivement utilisé en alimentation animale et dans l'industrie de l'éthanol européennes. Mais le bilan mondial 2011-2012 paraît toujours déséquilibré : les stocks devraient encore baisser et donc les prix remonter d'ici la fin de la campagne », ajoute François Luguenot.

LAURENCE BOISSEAU

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lundi 13 juin 2011

Pop-corn - Alain Faujas

Le Monde - Economie, lundi 13 juin 2011, p. 15

Il n'y a plus guère de maïs disponible dans le monde et ça n'a pas loupé : cette céréale qui nourrit les cheptels, les hommes et les réservoirs des voitures a battu, vendredi 10 juin en cours de séance, un record historique, au Chicago Board of Trade, à 799 cents le boisseau, les marchés pariant sur la rareté de l'épi dans les mois à venir.

Il faut dire que les Etats-Unis, qui rusaient avec les chiffres pour éviter de déclencher une volatilité dommageable pour leurs agriculteurs, ont dû reconnaître, jeudi, que la récolte ne serait pas celle qu'on attendait : moins de surfaces ont été plantées, plus de pluies ont retardé les semis dans les Grandes Plaines et les rendements attendus ne devraient pas être au mieux.

Des stocks à plat

Si l'on rajoute à cet amer cocktail que les stocks sont au plus bas depuis trente-sept ans outre-Atlantique, on comprend pourquoi Goldman Sachs a annoncé, le 6 juin, que les Etats-Unis, premier producteur et premier exportateur mondial, s'acheminent vers un " déficit potentiel ". Déficit ! Mot magique qui sonne agréablement à l'oreille de ceux qui ont des sous à placer et en escomptent force bénéfices. Une aubaine sans grands risques tant les données du marché semblent assurées. Morgan Stanley s'enhardit à prédire qu'un été pourri ou trop sec propulsera le boisseau à 9 dollars.

Car l'offre est à la peine un peu partout. Si une partie de l'Amérique est trop mouillée, la Chine (deuxième producteur) et l'Europe souffrent d'un déficit pluvial qui ratatine les plantes et compromet les récoltes. Cela tombe particulièrement mal pour Pékin, qui développe un programme ambitieux en faveur de la viande : les porcs et les canards laqués exigent des tonnes et des tonnes de grains. Les stocks chinois étant aussi à plat, il ne serait pas impossible, selon certains analystes, que l'empire du Milieu achète, lors de la prochaine campagne, cinq fois plus de maïs aux Américains qu'en 2010-2011 pour engraisser ses basses-cours.

Pas de chance - mais cela dépend pour qui -, les cours très soutenus du pétrole ont poussé les fabricants d'éthanol à base de maïs à en produire comme jamais depuis janvier. Soit 915 000 barils, selon le ministère américain de l'énergie. Désormais, plus du tiers des épis prend le chemin des pompes à essence. Autrement dit, sur les trois déterminants du marché américain du maïs (alimentation, exportation et agrocarburant), deux sont en surchauffe.

" L'été va être chaud, prédit un analyste londonien. Nous prévoyons une hausse très violente du prix, suivie d'une rechute non moins violente à l'automne, surtout si le gouvernement Obama prend peur devant le risque de pénurie et suspend ses subventions outrancièrement généreuses aux producteurs d'éthanol. " Attention aux éclats !

Alain Faujas

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vendredi 3 juin 2011

Aluminium : les règles de stockage posent problème

Les Echos, no. 20946 - Marchés, vendredi 3 juin 2011, p. 30

Les règles du LME pour garantir la liquidité du marché de l'aluminium sont insuffisantes aux Etats-Unis. Alors que les stocks abondent mais sont bloqués, les industriels paient des primes croissantes pour acquérir le métal.

Les dysfonctionnements sur le stockage de l'aluminium préoccupent les industriels. Stocker le métal gris en Amérique du Nord, là où la demande est faible, est illogique. Attendre plusieurs mois pour le récupérer à la sortie des entrepôts l'est plus encore. La situation est d'autant plus suspecte que les magasins qui abritent les stocks du London Metal Exchange (la Bourse de référence des métaux) sont contrôlés en majorité par Goldman Sachs, JP Morgan, Glencore ou Trafigura, souvent accusés d'abuser de leur position dominante. Les industriels qui ont acheté sur la Bourse de Londres de l'aluminium et qui se retrouvent, par manque de chance - c'est le vendeur qui choisit l'endroit de livraison -, avec des stocks bloqués à Detroit ou à Baltimore sont donc dans une impasse.

Alerté en 2009 et 2010 par des opérateurs désireux de récupérer leur métal, le LME a diligenté l'an dernier Europe Economics pour mener l'enquête et comprendre les conséquences de ce dysfonctionnement. La conclusion du cabinet indépendant est claire : cet étranglement crée de sérieuses distorsions de concurrence.

Obligation de sortie

Les coûts de stockage sont plus élevés puisque l'aluminium, en attente de sortie, reste plus longtemps dans les magasins. Ces derniers sont en mesure d'offrir au producteur d'aluminium une prime (l'acheteur de métal paie au vendeur le prix de référence du métal, soit celui coté sur le LME, plus une prime liée à la qualité du métal) plus élevée que l'industriel ou le négociant pour l'inciter à stocker le métal. Certains opérateurs estiment celle-ci à 140 dollars la tonne, contre 50 dollars en moyenne historique. L'arbitrage entre l'aluminium disponible et celui stocké se révèle donc peu efficient et les règles du LME, qui imposent une obligation de sortie de 1.500 tonnes par jour, insuffisantes pour garantir la liquidité des flux physiques au regard des stocks accumulés.

Pour améliorer cette situation, Europe Economics a proposé que cette obligation de sortie journalière soit proportionnelle aux tonnages stockés - ainsi, un magasin qui contient plus de 900.000 tonnes d'aluminium devra sortir 3.000 tonnes par jour -et que ce montant soit révisé tous les six mois. Le London Metal Exchange mettra à l'ordre du jour du conseil du 16 juin ces propositions. Avec 1,1 million de tonnes, l'entrepôt de Detroit détenu par Metro, racheté par Goldman Sachs, est tout particulièrement concerné.

Avantage concurrentiel

Cette nouvelle donne réglementaire sera-t-elle suffisante pour résoudre les problèmes de disponibilité ? Les analystes de Macquarie sont convaincus que non. La règle ne sera mise en application qu'en avril 2012. Entre-temps, il faudra patienter pour sortir l'aluminim de l'entrepôt. Et patienter longtemps. Car, à Detroit, où il fallait attendre 891 jours ouvrés pour sortir la totalité du métal, le délai sera encore de 616 jours ouvrés.

Hasard ou non, ce goulet d'étranglement se constate dans des entrepôts qui n'appartiennent plus à des magasiniers indépendants. Depuis 2009, Goldman Sachs, JP Morgan, Glencore et Trafigura ont racheté plus de la moitié des entrepôts. Cela pose la question de l'absence de muraille de Chine sur le contrôle du métal. Car, si détenir les magasins dote les deux géants du négoce d'un avantage concurrentiel en leur permettant de connaître les positions de leurs pairs, les deux banques, elles, se retrouvent présentes sur la totalité de la chaîne, de la conception des indices boursiers de matières premières au brokerage, jusqu'à l'entreposage.

LAURENCE BOISSEAU

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mardi 31 mai 2011

La Chine annonce la création d'une Bourse des terres rares

Les Echos, no. 20943 - Marchés, lundi 30 mai 2011, p. 33

Afin de mettre un peu d'ordre dans le secteur des terres rares et de mieux contrôler les prix, Pékin va créer en Mongolie intérieure la première place de marché consacrée à ces substances indispensables à la high-tech mondiale.

Pékin met de l'ordre dans le secteur des terres rares. Les autorités de la Mongolie intérieure, province dans laquelle sont situées près de 90 % des réserves du pays en la matière, ont en effet donné leur aval pour la création d'une Bourse des terres rares, qui sera située dans la ville de Baotou. D'un capital d'une centaine de millions de yuans (15,4 millions de dollars), celle-ci devrait être opérationnelle d'ici à six mois. Elle sera notamment fondée par Inner Mongolia Baotou Steel Rare-Earth Hi-Tech, le principal producteur chinois, et donc mondial.

Pékin a en effet acquis une position de quasi-monopole dans la production de ces 17 matériaux à la fois rares et indispensables à la confection de l'essentiel des produits technologiques - du lecteur MP3 au disque dur en passant par les éoliennes ou les systèmes de guidage de missiles. L'extraction de ces substances étant à la fois coûteuse et polluante, l'essentiel des acteurs de ce marché se sont retirés de la course, laissant à l'empire du Milieu 95 % de la production mondiale. Une situation dont Pékin a décidé de profiter, comme l'ont prouvé, l'année dernière, les quotas de plus en plus restrictifs mis à l'exportation de terres rares. Ceux-ci ont baissé de 72 % entre les seconds semestres 2009 et 2010, puis encore de 35 % sur un an au premier semestre 2011. Autant de mesures qui ont entraîné des difficultés d'approvisionnement pour les industriels et une envolée des prix.

Opacité

Mais Pékin a aussi subi les contrecoups de cette envolée du marché : une multitude de mines « sauvages » se sont développées sur le territoire, accentuant l'opacité qui entoure ce secteur. Pékin a fait savoir, le 19 mai dernier, qu'il visait désormais à un mouvement de consolidation dans le secteur. La création d'une Bourse d'échange - qui exclura toutefois les contrats à terme -participe de cette logique. Elle devrait notamment « aider à la création d'un mécanisme unifié de fixation des prix », a plaidé dans les colonnes du « Global Times », le vice-secrétaire général de l'Association chinoise des industriels des terres rares, Zhang Anwen. Dans le rapport de force entre vendeurs et acheteurs, la création de cette Bourse devrait donc profiter à la Chine, d'autant qu'une association va être créée sur le modèle de celle des producteurs de fer et d'acier, afin de diriger la Bourse et d'aider les entreprises chinoises dans leurs négociations avec les acheteurs étrangers.

Gabriel Grésillon

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mercredi 27 avril 2011

Le fonds souverain chinois CIC pourrait recevoir 200 milliards de dollars de plus

Les Echos, no. 20920 - Marchés, mercredi, 27 avril 2011, p. 28

China Investment Corp (CIC), le fonds souverain chinois, devrait bientôt se voir attribuer par le gouvernement de nouvelles ressources qui atteindraient, selon le « Financial Times », de 100 à 200 milliards de dollars. CIC a entièrement placé les 110 milliards de dollars qu'il avait en portefeuille pour ses investissements étrangers. Il recevrait ces nouveaux fonds alors que Pékin cherche à limiter son exposition à la dette d'Etat américaine, selon le « FT ». Les réserves de change de la Chine, les plus élevées au monde, ont augmenté de près de 200 milliards de dollars au premier trimestre pour atteindre plus de 3.000 milliards de dollars. Le fonds CIC est aussi chargé par son gouvernement de lui assurer un accès à certaines matières premières.

GUILLAUME MAUJEAN

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jeudi 21 avril 2011

L'or franchit pour la première fois 1.500 dollars - Guillaume Maujean

Les Echos, no. 20917 - Marchés, jeudi, 21 avril 2011, p. 24

L'once est montée hier jusqu'à 1.506,03 dollars sur le marché au comptant, un nouveau record historique. L'affaiblissement du dollar et les craintes de poussée inflationniste jouent en sa faveur. Les derniers chocs ont également renforcé l'appétit des investisseurs pour la « relique barbare ».

Un cap symbolique est franchi. Pour la première fois de son histoire, l'or a dépassé hier les 1.500 dollars l'once sur les marchés au comptant. Les cours sont montés jusqu'à 1.506,03 dollars à New York en cours de séance. Un record de plus pour le métal jaune, dont le prix a quintuplé au cours des dix dernières années. Dans le même temps, l'indice CAC 40 affiche toujours une baisse de plus de 40 % depuis son record de septembre 2000...

Si l'or brille actuellement de tous ses feux, c'est qu'il bénéficie d'un alignement des astres sans précédent. La « relique barbare », chère à Keynes, bénéficie d'abord de son statut de refuge. Révoltes dans le monde arabe, tsunami au Japon, appel à l'aide du Portugal, avertissement de Standard & Poor's sur la dette américaine : les chocs se sont succédé au cours des dernières semaines, qui ont tous participé à renforcer l'appétit des investisseurs pour l'or. A cela s'ajoutent trois éléments qui jouent traditionnellement en sa faveur : la faiblesse générale des taux d'intérêt, la baisse du dollar et les craintes d'une poussée inflationniste. « L'inflation, les désordres monétaires, la crise de la dette en zone euro et les révoltes au Moyen-Orient et au Maghreb : tout cela combiné continue d'alimenter l'intérêt pour l'or », résume James Moore, du cabinet spécialisé The Bullion Desk.

D'un point de vue plus « fondamental », le métal jaune profite aussi du déséquilibre entre une offre limitée et une demande croissante. La production des mines, à quelque 2.500 tonnes d'or, est encore loin de combler la demande, qui a culminé à 3.812 tonnes l'an passé, l'équivalent de 150 milliards de dollars. Et la situation n'est pas près de s'inverser. La demande d'or est forte dans tous les segments, tirée par la joaillerie et les grands marchés d'Asie. Les importations de métal jaune ont été multipliées par six en Chine l'an passé, son succès traduisant à la fois l'opulence nouvelle des classes aisées et le besoin de se protéger contre l'inflation. Mais le plus gros acheteur de la planète est l'Inde, où, pour les paysans, l'or a toujours incarné la notion de patrimoine et d'épargne.

Les banques centrales achètent

La progression de la demande est également soutenue par les investissements dans les « trackers », ces produits financiers qui répliquent le cours de l'once. Elle bénéficie enfin du regain d'intérêt de certaines banques centrales. Pour la première fois depuis vingt et un ans, celles-ci ont acheté plus d'or qu'elles n'en ont vendu en 2010. De nombreuses banques centrales des pays émergents ont été acheteuses, notamment celle de Russie, de Chine, mais aussi de Thaïlande, du Venezuela ou du Bangladesh. Parallèlement, les pays européens ont cessé de vendre leurs réserves après la crise financière.

Où s'arrêtera cette ascension ? Des traders faisaient valoir hier que, une fois passé les 1.500 dollars, les investisseurs qui considéraient ce palier comme un objectif pourraient y voir l'opportunité d'engranger quelques bénéfices et se mettre à vendre. Mais, à long terme, rares sont les spécialistes qui ne prédisent pas une poursuite de l'appréciation des cours. Si l'or est redevenu un actif éligible dans les réserves des banques centrales, il pourrait le devenir aussi, dans les prochaines années, pour beaucoup d'investisseurs institutionnels et d'épargnants. Selon les prévisions publiées la semaine dernière par le cabinet spécialisé GFMS, dont les pronostics font autorité sur les marchés, le métal jaune devrait dépasser 1.600 dollars l'once d'ici à fin 2011. A en croire la banque Standard Chartered, il serait même entré dans un « super-cycle » qui devrait l'amener à dépasser les 2.100 dollars l'once d'ici à 2014.


Le métal jaune n'est pas toujours un rempart contre l'inflation
GUILLAUME MAUJEAN

A très long terme, l'or paraît une piètre protection contre la hausse des prix effective. Corrigé de l'inflation, son cours avait atteint 2.250 dollars dans les années 1980.

L'or est traditionnellement considéré par les analystes comme un rempart contre l'inflation. La remontée des prix qui se profile depuis le début de l'année avec la flambée du pétrole et de nombreuses matières premières explique donc, au moins en partie, l'appétit des investisseurs pour le métal jaune. L'inflation devrait atteindre cette année 2,3 % dans la zone euro et aux Etats-Unis, 3,9 % au Royaume-Uni, 4,6 % en Chine, 5,7 % au Brésil et jusqu'à 8,4 % en Russie ou 10,3 % en Inde... Les effets inflationnistes de la politique de rachat d'actifs menée par la Réserve fédérale américaine (Fed) ont eux aussi, sans doute, contribué à l'augmentation du prix de la « relique barbare ».

« Un piètre indicateur »

De fait, les cours de l'once restent extrêmement sensibles aux anticipations de hausse des prix. « Sur une période de cinq ans, les surprises inflationnistes expliquent 37 % de la variation des prix de l'or », notent les spécialistes de Lombard Odier dans leur dernier bulletin mensuel. Et lorsque les indicateurs de prix sont publiés, plus les surprises sont grandes à la hausse, plus la performance de l'or est élevée. « S'il est clair que l'or assure mieux que les actions le rôle de couverture contre les surprises inflationnistes sur un horizon de cinq ans, la protection qu'il offre est au mieux modeste et partielle, concluent cependant les spécialistes de Lombard Odier. Et les données disponibles semblent indiquer que le prix de l'or est lui aussi un piètre indicateur des futures tendances inflationnistes. »

Et à très long terme, l'or semble même offrir bien peu de protection contre la hausse des prix effective. Au début des années 1980, l'once avait atteint un sommet à 850 dollars. Mais si l'on corrige ce prix de l'inflation, elle valait en fait l'équivalent de 2.250 dollars selon la plupart des estimations, soit 50 % de plus qu'aujourd'hui. En outre, les stocks d'or de la Fed couvraient à l'époque plus que la masse monétaire. Si ces mêmes conditions étaient réunies actuellement, le prix du métal jaune serait sans doute bien supérieur, au-delà de 7.000 dollars l'once...

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mercredi 20 avril 2011

Chine : La stratégie de l'araignée - Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard

L'Express, no. 3119 - à mots ouverts, mercredi, 13 avril 2011, p. 94

Les économistes Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard mettent en garde contre les intentions chinoises : le recours à l'arme économique à des fins de domination politique. Et dénoncent la complaisance de l'Occident à l'égard de l'hyperpuissance émergente. Voici leur thèse, alarmiste mais éclairante.

Depuis 2008, la Chine surprend : individualiste, elle maintient le yuan fortement sous-évalué malgré la crise prolongée que traversent les pays occidentaux ; menaçante, elle revendique brusquement, en 2010, la souveraineté sur la mer de Chine du Sud ; agressive, elle finalise, à la fin de cette même année, la construction d'un chasseur-bombardier furtif, le J-20, et multiplie les intrusions informatiques à l'étranger.

Cette arrogance chinoise surgit - et ce n'est pas un hasard - au moment où la puissance du pays s'accroît pour s'approcher de celle des Etats-Unis. L'empire du Milieu estime que le moment est venu de tirer les fruits de la stratégie de conquête qu'il a amorcée il y a plus de vingt ans.

1989, Tiananmen : le Parti communiste massacre les démocrates, et verrouille son régime totalitaire. Percevant que les Etats-Unis demeureront une menace, le PCC s'assigne alors discrètement la mission de leur ravir l'hégémonie mondiale.

Ecartant l'option militaire, il privilégie "une guerre économique jusqu'au-boutiste", reposant sur une stratégie mercantiliste. Grâce à un coût du travail horaire maintenu très bas, à une sous-évaluation extrême du yuan et à l'interdiction par l'OMC de toute protection douanière contre le made in China (depuis son adhésion, en 2001), le pays se construit un excédent commercial massif, et inflige à ses rivaux occidentaux d'énormes déficits de balance des paiements.

Le mécanisme de déstabilisation est le suivant : l'excédent de la Chine dope sa croissance, son emploi et ses recettes fiscales, tandis que le déficit des pays occidentaux mine leur croissance, fait grimper le chômage, et les contraint, pour éviter de plonger dans la récession, à la fuite en avant dans les bulles immobilières et les plans de relance budgétaire à répétition.

Pour la Chine, prospérité, stabilité sociale et réserves de change abondantes. Pour ses rivaux occidentaux : délocalisations, stagnation économique, déstabilisation sociale et finances publiques à la dérive.

Face à une dette publique devenue explosive, les Etats occidentaux sont contraints de se refinancer encore davantage à l'étranger. La Chine constitue alors le principal recours : le pays est le premier créancier du monde, avec des réserves de change qui, à la fin de 2010, pesaient au total 4 210 milliards de dollars. L'empire du Milieu fait la loi : rien ne l'oblige à prêter à des Etats occidentaux qui, eux, se bousculent pour obtenir des fonds. Il peut dès lors exiger des contreparties "hors marché" : la Grèce vient déjà de lui céder le port du Pirée ; la France, de lui concéder la base aérienne de Châteauroux. Demain, d'autres Etats se résigneront à lui aliéner leurs matières premières et leurs terres arables, à autoriser des OPA chinoises sur leurs entreprises ou à abandonner l'embargo sur les exportations de matériels militaires... Si les pays occidentaux ne réagissent pas très rapidement, ils s'exposeront à une vassalisation politique par la Chine totalitaire.

Par Antoine Brunet, président de la société AB Marchés, et Jean-Paul Guichard, professeur d'économie à l'université de Nice Sophia-Antipolis.

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mardi 12 avril 2011

Main basse sur le fer - Alain Faujas

Le Monde - Economie, lundi, 11 avril 2011, p. 14

Le fer fait l'objet de belles bagarres, ces temps-ci. Le fait qu'il frôle les 180 dollars la tonne - très exactement 179,50 dollars, vendredi 8 avril sur le marché spot chinois - n'y est pas étranger.

Fin 2008, son cours se traînait autour de 60 dollars, soit trois fois moins qu'aujourd'hui. Le coût de production d'une tonne de fer au Brésil oscille entre 30 et 40 dollars et, en Chine, où la teneur en fer du minerai est faible, il fluctue autour de 100 dollars. Oh ! la jolie marge que dégage la matière première des aciers qui servent à nos immeubles et nos infrastructures.

La nouveauté, c'est que les protagonistes ont changé. Avant, les sidérurgistes européens, japonais et chinois tentaient - en vain - d'empêcher les hausses fortes et répétées que leur imposait la bande des trois mineurs qui contrôlent les trois quarts du commerce mondial du fer. Dans l'ordre, le brésilien Vale, les anglo-australiens BHP Billiton et Rio Tinto.

Interventions publiques

Depuis quelques mois, des escarmouches opposent des gouvernements à leurs mineurs. Les gouvernants de l'Etat du Karnataka (Inde) avaient interdit, en 2010, les exportations de minerai pour combattre les mines illégales, disaient-ils - en fait, pour le réserver à l'acier local. Les mineurs, qui veulent profiter des prix mondiaux élevés, ont obtenu de la Cour suprême la levée de cette interdiction, mardi 5 avril. Mais des taxes à l'export la remplaceraient bientôt.

Au Brésil, c'est la nouvelle présidente, Dilma Roussef, qui est parvenue à chasser le remarquable PDG du numéro un mondial du fer, Vale, Roger Agnelli, trop soucieux des intérêts de l'entreprise et trop peu de ceux du Brésil, selon elle.

Roger Agnelli avait licencié 1 300 salariés en 2008, au plus fort de la crise, malgré les mises en garde du président Lula, et ne manifestait aucun enthousiasme pour financer la construction de hauts fourneaux dans son pays, tant il sait que la marge bénéficiaire est maigre dans la sidérurgie. L'Etat a donc gagné et son successeur, Murilo Ferreira, qui entrera en fonctions le 22 mai, devrait recentrer son groupe sur la mère patrie et obéir aux injonctions de Brasilia plutôt qu'à ses actionnaires.

A court terme, ces interventions publiques ne peuvent que soutenir les prix, en limitant peu ou prou les tonnages mis sur le marché. « A plus long terme, tout dépend des nouvelles mines, explique Olivier Eugène, gérant actions chez Axa IM. Les projets dans les cartons représentent un accroissement théorique de 70 % de la capacité mondiale. S'ils se réalisent tous, une baisse des cours sera inéluctable. Mais, dans les deux prochaines années, les tensions resteront fortes et les prix aussi. C'est pourquoi nous mettons dans notre portefeuille les sociétés minières vraiment très rentables. » Le fer durera.

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lundi 11 avril 2011

DERNIER CHIFFRE - Premier déficil commercial : 1 milliard

Les Echos, no. 20909 - International, lundi, 11 avril 2011, p. 7

La Chine a enregistré au cours du premier trimestre de l'année son premier déficit commercial depuis sept ans. Il s'est élevé à 1,02 milliard de dollars. Les importations ont notamment bondi de 32,6 %, à 400,7 milliards de dollars, en raison d'une hausse de la demande intérieure et des prix des matières premières. Mais, pour le seul mois de mars, la balance commerciale a été excédentaire de 140 millions de dollars.

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jeudi 31 mars 2011

La ruée vers l'or n'est pas terminée - Laurence Boisseau

Les Echos, no. 20901 - Marchés, mercredi, 30 mars 2011, p. 3

L'or continue à évoluer sur des sommets historiques après avoir touché un plus haut en séance à près de 1.448 dollars l'once. Si le début d'année a été assez volatil, les 1.500 dollars l'once ne sont pas inaccessibles. La demande chinoise pourrait continuer à tirer les cours vers le haut.

L'or est un rescapé. En hausse de plus de 400 % depuis une décennie, il a atteint, jeudi dernier un record historique à 1.447,82 dollars l'once. Depuis, s'il a un peu consolidé, le métal jaune se traite seulement 30 dollars au-dessous de son plus haut. Depuis janvier, néanmoins, il a fait l'objet de mouvements erratiques. En début d'année, rares étaient ceux qui étaient prêts à parier à nouveau sur les métaux précieux. En janvier, après une valorisation de 30 %, les opérateurs n'avaient pas hésité à prendre leur profit. Simplement convaincus que l'économie mondiale allait repartir du bon pied, ils avaient délaissé cet actif adulé au profit d'investissements plus risqués (actions, obligations) et en théorie plus rentables. A tel point qu'à la fin janvier, selon les statistiques du régulateur américain, la CFTC, les positions à la vente des spéculateurs étaient si élevées qu'elles avaient renoué avec leur niveau de 2008, au pire moment de la crise financière.

Allers-retours

Coup de théâtre, dès février, avec les problèmes au Moyen-Orient, surtout en Tunisie, en Egypte, en Libye, au Yémen et à Bahreïn, les investisseurs ont procédé à des allers-retours et repris des positions longues (à l'achat) sur l'or. Après le tremblement de terre et le tsunami au Japon, le métal jaune a retrouvé son statut de valeur-refuge. Car une fois les premiers accès de panique dissipés, les investisseurs ont vite compris que les catastrophes au Japon allaient se traduire dans l'économie locale et sans doute mondiale par de l'inflation et plus spécifiquement par un renchérissement des cours de l'énergie pendant plusieurs années. Dans ces conditions, l'or est redevenu attractif, apte à protéger contre les risques de hausse de prix, au détriment des actions et des obligations. Et ce, alors que la qualité de crédit de certains Etats européens suscitait des doutes sur leur solvabilité.

Once de spiritualité

A 1.420 dollars l'once, même proche de ses plus hauts, la « relique barbare » semble avoir encore beaucoup de potentiel. Les 1.500 dollars pourraient être dépassés cette année. Simplement parce que l'offre n'est pas élastique et que la demande est en constante augmentation. Cette année, l'or pourrait bien être tiré par l'appétit solide et croissant des investisseurs chinois pour le métal jaune. Si ces derniers n'ont pas encore d'ETF Or coté adossés à des stocks physiques d'or (Exchange Traded Fund, fonds cotés en continu) en Chine, en revanche, ils peuvent désormais investir dans la société chinoise Lion Fund Management. Fin 2010, cette dernière a réussi à lever 500 millions de dollars sur les marchés financiers. Son objectif : investir cet argent sur des ETF étrangers adossés au métal jaune.

Ce n'est pas tout. Des discussions ont lieu entre une banque commerciale chinoise et le Conseil mondial de l'or pour émettre des lingots d'or qui ne seraient plus standardisés mais recouverts d'idéogrammes chinois, véhiculant la bonne fortune. Un tel mouvement pourrait bouleverser le marché du métal jaune. En insérant dans l'or une once de spiritualité, les populations des marchés émergents qui raffolent déjà de ce métal pourraient pécher par excès de gourmandise.

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mercredi 30 mars 2011

ANALYSE - Le triomphe du mercantilisme - Pierre-Cyrille Hautcoeur


Le Monde - Economie, mardi, 29 mars 2011, p. MDE1

En 2010, CCTV1, la première chaîne de télévision publique chinoise, organe du Parti communiste, a diffusé une série d'émissions relatant l'histoire du développement économique mondial par l'action des Etats et de grandes entreprises (souvent étroitement liées aux Etats) capables de planifier l'innovation, d'organiser le travail et d'accumuler le capital.

Une perspective radicalement opposée à l'histoire économique enseignée aujourd'hui aux Etats-Unis et de plus en plus en Europe, qui s'appuie sur l'idée que c'est le développement de marchés libres de toute ingérence étatique qui permet la croissance par la stimulation et la coordination spontanée des intérêts individuels.

Quelle que soit la part de vérité de chacune de ces interprétations, il est au moins clair qu'une telle démarche dévoile l'approche totalement mercantiliste qui anime le gouvernement chinois, comme son action politique quotidienne le démontre par ailleurs. Car si les entreprises chinoises investissent individuellement sur les marchés mondiaux, leur action est coordonnée et l'économie reste puissamment centralisée : les ressources, tant en main-d'oeuvre qu'en capital ou en matières premières, sont gérées et développées selon une stratégie mondiale conçue par les autorités de Pékin; il en est de même du taux de change et des ressources en devises.

Les mercantilistes de l'époque moderne considéraient que la valeur était créée par le commerce, et que contrôler les voies commerciales, tant militairement que par les grandes compagnies (des Indes en particulier), était la clé de la richesse. Au XIXe siècle, la sécurité du commerce étant établie, la concurrence entre grandes puissances se porta sur le contrôle de l'accès aux matières premières.

Aujourd'hui, la valeur est d'abord immatérielle : elle est dans l'innovation, le design, le marketing, le montage juridique et financier; elle est aussi, de plus en plus, dans la définition des règles et des normes au niveau international plus encore que national. La Chine considère que, pour devenir plus qu'un atelier bon marché, elle doit accéder à ces activités, et détenir davantage d'influence sur la définition internationale des normes et des droits, que ce soit en matière commerciale, sociale ou environnementale.

Regarder la politique économique chinoise comme un simple dumping de change keynésien est donc une profonde erreur. La Chine veut modifier en sa faveur des règles internationales puisqu'elle considère qu'elles bénéficient avant tout aux Etats-Unis et à l'Europe.

Face à cette situation, si Washington défend ses intérêts, bon nombre de pays européens ont adopté la politique de l'autruche. Ils jouent l'enrichissement local en renonçant aux prétentions à la puissance.

Parce qu'ils bénéficient, pour l'instant, d'institutions internationales favorables - quelques anciennes puissances européennes y étant encore surreprésentées -, ces pays pensent que donner une forme politique à l'Europe est inutile. Ils veulent oublier que c'est la puissance politique qui assure, in fine, la qualité des biens publics qu'ils utilisent.

En refusant un renforcement de l'unité européenne, rendu nécessaire tant par la crise économique que par la montée des revendications chinoises (voire indiennes ou brésiliennes), les gouvernements de ces Etats risquent de voir la définition de ces biens publics leur échapper et l'instauration de règles internationales défavorables auxquelles il leur sera trop coûteux de s'adapter.

Mondialisation menaçante

Partout, les populations demandent un renforcement de leur protection face à une mondialisation qu'elles considèrent comme menaçante. Certes, les nationalismes sont vains car aucun Etat européen n'a les moyens de peser seul dans la redistribution mondiale des pouvoirs.

Mais ils prospéreront et détruiront l'Union européenne si celle-ci ne s'affirme pas comme un acteur politique mondial défendant plus vigoureusement les intérêts de ses citoyens et si les Etats européens ne font pas passer l'action commune avant les disputes internes.

Si l'Europe ne prend pas la mesure de ces défis, un jour viendra - et il pourrait n'être pas si éloigné, même si la tectonique économique est aussi incapable de prévoir les événements que la tectonique sismique - où disparaîtra soudain la confiance en sa capacité à assurer la sécurité et la stabilité de l'environnement économique de ses entreprises. Alors, l'Europe tremblera.

Pierre-Cyrille Hautcoeur, Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d'économie de Paris.

PHOTO - BEIJING, CHINA - MARCH 29: People visit Chinese artist Huang Yongping's installation art work named 'Leviathanation' at Tang Contemporary Art of 798 Art District on March 29, 2011 in Beijing, China. The exhibition named 'Tracing The Milky Way' will be last until May 14.

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ANALYSE - L'empire du « juste » Milieu - Martin Wolf


Le Monde - Economie, mardi, 29 mars 2011, p. MDE2

Comment la Chine va-t-elle assumer son rôle de première puissance ? Pékin a tout intérêt à respecter les règles d'un marché ouvert

"Réforme et ouverture" est le mantra chinois depuis plus de trois décennies. Il en a résulté non seulement l'émergence d'une nouvelle superpuissance économique, mais celle d'une superpuissance hautement intégrée à l'économie mondiale. La question est désormais de savoir comment la Chine doit utiliser son influence. Il lui incombe à présent d'assumer ses responsabilités dans le système mondial.

Ce colosse est le premier exportateur et le deuxième importateur (après les Etats-Unis) mondial - sauf à considérer l'Union européenne comme une entité. Il enregistre les plus gros excédents commerciaux et des comptes courants du monde et détient le tiers des réserves mondiales de devises. Son flux d'épargne est le plus important au monde. Il est le plus gros importateur de nombreuses matières premières et fixe le prix de nombreux produits. Bref, la Chine est à la fois omniprésente et en constante progression. Mais c'est aussi, combinaison sans précédent, un pays en développement dirigé par un parti communiste.

Pékin doit développer sa propre conception de la façon dont il va utiliser son influence. Il devra commencer par définir ses intérêts et objectifs nationaux. Son intérêt primordial est de s'assurer un environnement politique et économique mondial stable, pacifique et coopératif. Ce n'est que dans un tel monde que la Chine peut espérer maintenir un développement rapide. Comment peut-elle y parvenir ? En poursuivant le développement d'un système mondial gouverné par des règlements et fondé sur des institutions. L'alternative serait une disposition hiérarchique, avec la Chine au sommet. Or, une telle approche conduirait, je le crains, à des conflits ingérables avec les autres grandes puissances.

En tant que partenaire commercial mondial émergent, la Chine est le successeur naturel des Etats-Unis comme gardien d'un système d'échanges ouvert. C'est pourquoi il est important qu'elle se plie à tous les principes et réglementations du système, et qu'elle joue un rôle actif dans son perfectionnement. Elle devrait entre autres agir pour amener les interminables négociations du cycle de Doha à leur terme. Elle a un intérêt croissant à protéger sa propre propriété intellectuelle et, de ce fait, un intérêt symétrique à assurer son propre respect de ses règles.

Elle a également tout à gagner à protéger ses investissements directs à l'étranger, qui sont en croissance constante. Pour cette raison, elle devrait promouvoir des règles pour protéger chez elle les investissements étrangers directs.

Enfin, en tant que marchand mondial, la Chine a intérêt à faire en sorte que les arrangements commerciaux régionaux qu'elle met en place, ou auxquels elle adhère, soient compatibles avec les réglementations mondiales.

Mais le problème immédiat concerne les défis que posent à la Chine et à ses partenaires ses énormes excédents commerciaux et des comptes courants. Heureusement, Pékin lui-même admet que leurs conséquences s'avèrent déstabilisatrices sur le plan intérieur. Chen Demin, le ministre du commerce chinois, a récemment déclaré que l'objectif était désormais de « stabiliser les exportations, accroître les importations et réduire l'excédent ». De plus, a-t-il ajouté, « cette année, les importations devraient croître plus vite que les exportations. La part de l'excédent commercial dans le PIB devrait être inférieure à 3,1 %, soit moins qu'en 2010 ».

De fait, les excédents commerciaux chinois, bien que toujours énormes, se montent aujourd'hui à peu près à la moitié de ce qu'ils étaient avant la crise.

La Chine reconnaît qu'à l'accumulation d'énormes créances officielles sur les dettes étrangères saines doit correspondre une offre équivalente. Malheureusement, la demande est aujourd'hui satisfaite par la déstabilisation des déficits budgétaire et extérieur américains. La Chine aurait intérêt à accélérer la libéralisation des sorties de capitaux et à accroître la flexibilité du taux de change.

Par ailleurs, la Chine a intérêt à développer une stratégie de réforme du système monétaire mondial qui permette de gérer l'interface entre son développement intérieur et la stabilité mondiale. Un pas salutaire dans cette direction consisterait à opter pour une coordination de la gestion du taux de change avec d'autres économies émergentes orientées vers les exportations. Il lui faudrait aussi parvenir à un arrangement avec ses partenaires du G20 autour des indicateurs de déséquilibre, des méthodes d'ajustement et des mises à disposition de liquidités pour les économies en difficulté.

La Chine doit aussi créer un système financier intérieur capable d'appuyer son propre développement économique; contribuer à promouvoir un système financier mondial qui soutienne la stabilité de l'économie mondiale; protéger la seconde des excès du premier. Dans la réalisation de cette difficile réconciliation, la Chine doit être guidée par le fait que, sur le long terme, son système financier constituera le coeur de la finance mondiale. Mais le processus de transition vers une pleine intégration sera non seulement long, mais aussi complexe et tendu, avec notamment des risques importants dans l'intégration pleine et entière du système bancaire.

Reste la question de l'accès aux ressources. Pour la première fois dans sa longue histoire, la Chine dépend de ses importations de matières premières. Sa politique en ce domaine sera de la plus haute importance. Son intérêt immédiat est de s'assurer un accès à ces ressources dans des conditions favorables. Elle a décidé, de façon parfaitement rationnelle, d'utiliser à cette fin le faible coût de ses capitaux et de sa main-d'oeuvre. Cela n'est pas seulement bon pour elle. Du fait que les ressources ont des tarifs mondiaux, tout accroissement de l'offre se fait au bénéfice de tous les consommateurs.

Il serait toutefois utile que l'on parvienne à un consensus sur les conditions de l'investissement et du commerce des ressources naturelles. Un des objectifs devrait être de parvenir à ce que les pays exportateurs de matières premières - notamment les pays pauvres ayant une capacité de gouvernance limitée - tirent profit des investissements étrangers et de leurs exportations. La Chine jouera un rôle central dans la mise au point de tels accords. Mais, avant tout, le monde doit s'accorder sur le fait que le principe sous-jacent demeure celui du libre-échange sur des marchés mondiaux ouverts. Les prix doivent être fixés dans le cadre d'une concurrence mondiale, avec, bien entendu, la possibilité de contrats à long terme.

A mesure que la Chine monte en puissance, son impact sur le monde s'accroît de manière exponentielle. Elle doit réconcilier les impératifs de son développement rapide avec la nécessité de prendre pleinement en compte son poids croissant dans le monde. Elle devra fixer son propre agenda, un calendrier capable de répondre au double objectif d'un développement rapide à l'intérieur et de la stabilité à l'extérieur. Cela sera difficile. Mais la Chine n'a pas d'alternative.

PHOTO - SHENZHEN, CHINA - NOVEMBER 28: The Shenzhen skyline, including The Shenzhen World Financial Center, illuminated by green lights, stretches in to the distance on November 28, 2010 in Shenzhen, China. According to the US Commercial Service, Shenzhen is one of the fastest growing cities in the world. Home of the Shenzhen Stock Exchange and the headquarters of numerous technology companies, the now bustling former fishing village is considered southern China's major financial centre.

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Le cuivre et ses fieffés joueurs chinois - Alain Faujas

Le Monde - Economie, lundi, 28 mars 2011, p. 14

En se hissant à Londres au niveau record de 10 160 dollars la tonne à trois mois, le 14 février, le cuivre avait suscité un enthousiasme démesuré. Certains le voyaient à 13 000 dollars à la fin de l'année. Le champion a calé. Vendredi 25 mars, il s'échangeait à Londres à 9 715 dollars, bien que les statistiques du Groupe international d'étude du cuivre (ICSG), publiées deux jours plus tôt, aient révélé un déficit de 300 000 tonnes en 2010, la consommation ayant progressé de 7 % en un an et la production de 4,2 % seulement.

Pourquoi les investisseurs n'ont-ils pas sauté sur l'opportunité d'une telle fragilité annonciatrice de ruée sur le métal rouge ? « Les statistiques en provenance des Etats-Unis, deuxième consommateur mondial, sont médiocres », souligne Li Rong, analyste en chef chez Great Wall Futures, interrogé par Bloomberg à Shanghaï. Les ventes de logements neufs y sont au fond du trou et, avec elles, les fils électriques et les tuyaux de cuivre que l'immobilier requiert.

Ajoutez que se profilent un peu partout dans le monde des hausses de taux d'intérêt pour éviter la reprise de l'inflation. Et qui dit hausse de taux dit prêts immobiliers plus chers, donc ventes d'appartements plus difficiles et donc moins de cuivre à placer, etc.

Une fois de plus, c'est la Chine qui est à l'origine de ces mystérieux zigzags. Premier consommateur mondial, qui dévore 40 % de la production de 19 millions de tonnes, elle est aussi la patrie de fieffés joueurs. Selon le Financial Times du 23 mars, nombre de sociétés n'ayant souvent aucun rapport avec le cuivre ont utilisé des lettres de crédit à court terme pour importer du métal qu'elles revendaient aussitôt pour dégager du cash destiné à d'autres investissements et pour contourner le resserrement du crédit mis en oeuvre par Pékin. Cette manipulation à grande échelle a eu pour effet de faire bondir les stocks chinois de cuivre de 300 000 tonnes en décembre 2010 à 600 000 tonnes aujourd'hui.

Sceptiques spéculateurs

Un certain nombre d'opérateurs s'étant brûlé les doigts à ce petit jeu, il semble que les bateaux aient cessé d'alimenter l'empire du Milieu au profit de ses voisins et que pas mal de cuivre ait été réexporté dare-dare, vers la Corée du Sud par exemple.

N'empêche, le doute demeure sur la fiabilité du cuivre. Les spéculateurs sceptiques (« bears » ou ours somnolents) jugent que la purge ne fait que commencer et que les prix sont encore beaucoup trop élevés, alors que se profile à l'horizon un nouveau tour de vis sur les prêts en Chine.

Les spéculateurs optimistes (« bulls » ou taureaux furieux) tablent, eux, sur une baisse de la production mondiale face à une demande « solide », selon l'ICSG, et sur l'irrépressible fièvre immobilière de la Chine. Faites vos jeux !

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mardi 15 mars 2011

La splendeur du négoce - Philippe Chalmin

Le Monde - Economie, mardi, 15 mars 2011, p. MDE3

Dans les semaines à venir, une introduction en Bourse, simultanément à Londres et à Hongkong, pourrait faire couler beaucoup d'encre : c'est celle de Glencore, société suisse basée dans le canton de Zoug et qui devrait être valorisée au-delà des 50 milliards de dollars (plus de 36 milliards d'euros). C'est la plus importante entreprise du monde sur le négoce de matières premières.

Cette activité a une longue histoire. Elle connut un âge d'or à la Renaissance, avec l'ouverture des grandes routes commerciales et la découverte du Nouveau Monde. Au début du XVIe siècle, la maison Fugger d'Augsbourg - ville libre du Saint Empire romain germanique - dominait le commerce du cuivre, du poivre et des épices, les " matières premières stratégiques " de l'époque sur lesquelles s'appuyait la puissance des Habsbourg. Cet âge d'or s'acheva au début du siècle suivant avec le renforcement des Etats occidentaux et la monopolisation des échanges par les " Compagnies des Indes ", britannique et néerlandaise essentiellement.

Il fallut attendre les années 1970 pour assister à un renouveau du négoce international. Avec la déstabilisation du système monétaire mondial, la disparition des oligopoles et des cartels qui géraient les prix des producteurs de métaux ou d'énergie, la remise en cause des politiques agricoles, les négociants redevinrent incontournables dans la gestion des risques du commerce international. Dans le domaine agricole, ce furent Cargill, Bunge, Louis-Dreyfus ou Sucres et Denrées. Le monde des métaux était lui dominé par une entreprise américaine, Philipp Brothers. Sous l'impulsion du dirigeant de sa filiale espagnole, un certain Marc Rich, " Phibro " fut à l'origine du développement du trading de pétrole. Passé indirectement sous la coupe de Salomon Brothers puis de Citigroup, Phibro a depuis disparu.

Marc Rich connut en revanche un prodigieux succès. Richco, sa compagnie, cédée à ses cadres par les fondateurs, devint... Glencore. Elle occupe aujourd'hui le premier rang mondial dans le domaine de l'énergie et des minerais et métaux, possède 35 % d'Xstrata, l'un des plus grands mineurs mondiaux. Elle est aussi présente sur les marchés agricoles, mais a conservé de ses premières années une réputation sulfureuse illustrée en France par le scandale de la faillite de Metaleurop et de la fermeture de l'usine de Noyelles-Godault (Pas-de-Calais).

Une entreprise comme Glencore détient bien sûr d'importants actifs. Mais une société de négoce, ce sont avant tout des hommes capables de prendre et de gérer des risques sur des marchés par nature instables. C'est là que le bât d'une cotation boursière commence à blesser, car la plupart de ces grands négociants ne font pas appel à des capitaux extérieurs, et ne se soumettent donc pas au jeu des résultats annuels ou trimestriels. Ceux qui ont sauté le pas, à l'image de Phibro, ont disparu, à moins... de se concentrer sur leurs bases industrielles.

C'est peut-être le destin de Glencore, déjà un incontournable acteur minier. D'autres " purs " négociants se développeront, au gré des migrations des courtiers vers Singapour ou la Chine. Les institutions chinoises, actionnaires de Noble, firme de négoce basée à Hongkong, s'intéressent elles à Glencore. Au XVIe siècle les Habsbourg s'étaient bien appuyés sur les Fugger pour asseoir leur empire. Il y a toujours des " Marchands de Venise ".

Philippe Chalmin

Philippe Chalmin, université Paris-Dauphine

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mardi 22 février 2011

Prix des céréales : le climat pèse davantage que la spéculation

Les Echos, no. 20875 - Marchés, mardi, 22 février 2011, p. 25

Selon une étude menée par Offre & Demande Agricole sur le blé entre janvier 2007 et janvier 2011, le lien est très faible entre la variation des fonds spéculatifs et la variation du prix du blé.

« Il y a dix ans, les acteurs de la filière agricole pleuraient parce qu'il n'y avait pas de liquidité sur les marchés à terme. Aujourd'hui, alors que ces derniers se sont financiarisés, les politiques accusent les spéculateurs, qui assurent en partie cette liquidité, d'être responsables de la volatilité des matières premières agricoles », regrette Renaud de Kerpoisson, le président d'Offre & Demande Agricole.

Alors que la polémique fait rage sur le rôle des spéculateurs dans la volatilité des matières premières, la société de conseil en gestion aux agriculteurs a voulu apporter des éclairages sur l'évolution des prix des céréales. Elle a tenté de voir s'il existait un lien entre les positions des fonds spéculatifs (ceux qui sont qualifiés de non commerciaux) et l'évolution des prix. Pour ce faire, elle s'est appuyée sur les données hebdomadaires du régulateur américain, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), entre janvier 2007 et janvier 2011. La période englobe ainsi deux vagues de fortes hausses des prix, en 2008 d'abord, puis dans la seconde moitié de 2010.

Résultat ? Selon Offre & Demande Agricole, si les positions à l'achat des spéculateurs augmentent, il y a 70 % de chance que le prix de la céréale augmente. Mais le lien est faible, car la corrélation n'est que de 42 % entre la variation de la position de ces fonds et celle du prix du blé. En revanche, la société ne voit aucun lien entre les cours de la céréale et les positions des fonds indiciels, ces fonds qui ont investi dans un panier de matières premières agricoles.

« Ce que les non-professionnels ne comprennent pas, c'est que les Russes ont eu du mal à semer en raison des terres très sèches, que les plaines du Kansas, premières zones de production de blé aux Etats-Unis, ont également été victimes de la sécheresse, que la situation est catastrophique en Chine pour les mêmes raisons et que les inondations en Australie ne vont pas permettre aux agriculteurs de produire du blé de première qualité », explique Renaud de Kerpoisson.

Paradoxe

Ce sont donc les aléas climatiques qui, en pesant sur l'offre viennent bouleverser le marché dans un contexte où la demande est de plus en plus forte. « Toutefois, même en admettant que les spéculateurs aient un impact haussier sur le marché, le paradoxe, c'est qu'ils inciteront les agriculteurs à produire davantage pour profiter de ces prix très élevés ; ce qui, à terme, aura un effet négatif sur le prix », ajoute-t-il. Ce serait là le paradoxe de la spéculation.

LAURENCE BOISSEAU

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lundi 21 février 2011

George Soros : « La menace d'une guerre des monnaies se renforce »


Les Echos, no. 20874 - Entretien du lundi, lundi, 21 février 2011, p. 8

Peut-on établir un lien direct entre la flambée des prix alimentaires et les insurrections populaires en Tunisie et en Egypte ?

Je pense que le lien n'est pas aussi important que l'on voudrait le faire croire. En réalité, on a assisté à une authentique révolution à l'ancienne, où le peuple s'est lassé d'un gouvernement corrompu et réclame désormais un profond changement. Le mouvement a démarré en Tunisie, s'est étendu à l'Egypte et pourrait gagner l'ensemble du monde arabe. Les deux événements tunisiens : l'auto-immolation d'un étudiant chômeur et la publication par WikiLeaks d'un télégramme diplomatique américain dévoilant la corruption du régime, ont joué le rôle de déclencheur du mouvement de révolte spontané, qui a ensuite gagné l'Egypte. Bien sûr, la flambée des prix alimentaires a été un élément de l'insatisfaction générale, mais ce n'est pas ce qui a provoqué en soi les mouvements populaires.

Comment jugez-vous la gestion de la crise égyptienne par l'administration américaine jusqu'ici ?

Barack Obama s'est comporté de manière certainement plus avisée que la précédente administration ne l'aurait été. Le retrait pacifique de Hosni Moubarak est une grande victoire pour son administration. Une telle révolution est la conséquence naturelle d'un réel libéralisme satisfaisant les attentes du peuple égyptien. Cela va également changer le paysage au Moyen-Orient et, si la transition se déroule correctement, cela pourrait promouvoir l'influence américaine dans la région. En effet, les gouvernements ennemis des pays occidentaux sont bien plus susceptibles de faire l'objet d'un soulèvement que les pays alliés de l'Ouest. Mais j'ai peur que l'administration Obama, sujette à l'influence de certains lobbies, ne réagisse pas toujours assez vite. Face à un mouvement révolutionnaire, il faut intervenir rapidement, sinon la situation devient vite hors de contrôle.

Pensez-vous que la pression à la hausse sur les prix alimentaires va continuer pendant plusieurs années ?

Oui, certainement. Car le lien entre le réchauffement climatique et la pénurie des denrées alimentaires est encore totalement sous-estimé. C'est un facteur crucial et structurel. C'est le début d'un cycle où le réchauffement climatique va jouer un rôle majeur dans la production alimentaire. Bien sûr, il y a d'autres facteurs. Il y a un élément de spéculation dans un contexte où les matières premières sont devenues une réelle classe d'actifs. La hausse des prix alimentaires est aussi le résultat de l'accélération de la croissance économique des pays émergents, où l'augmentation de la demande des denrées alimentaires va s'accroître, notamment en Chine et en Inde. Mais il y a aussi des bouleversements liés au changement climatique. Et rien n'a été fait dans ce domaine.

Que peut faire le G20 dans ce domaine, où les propositions françaises semblent encore se heurter au scepticisme de Washington ?

En matière de lutte contre le réchauffement climatique, il n'y a aucun accord au sein du G20. Pourtant il ne suffit plus d'en discuter. Les Etats-Unis sont aujourd'hui encore largement à la traîne sur le sujet. Il n'y a malheureusement aucune raison de mettre le réchauffement climatique au centre de l'agenda du G20, car Barack Obama ne pourra simplement pas présenter de réforme au Congrès. La victoire des républicains à la Chambre des représentants est en ce sens un nouveau revers, le mouvement du Tea Party étant opposé à la prise en compte du changement climatique dans tout projet de réforme.

Quelles sont les chances d'avancement de l'autre grande priorité de la présidence française du G20 concernant la réforme du système monétaire international ?

Depuis le G20 de Londres, des divergences ont émergé entre les principaux pays. Et il faudra beaucoup d'efforts pour les réduire. Néanmoins, les négociations sur les droits de tirage spéciaux (DTS) ont la possibilité d'aboutir à un rapprochement entre les Etats-Unis et la Chine. Pékin veut en effet renforcer l'usage des DTS, mais cela implique d'accroître la convertibilité du compte de capital de la Chine, qui est aujourd'hui très limitée, afin que le renminbi devienne une monnaie éligible. De son côté, Washington veut que le renminbi soit davantage flexible. Il y a donc les éléments d'un compromis international sur la monnaie. Mais cela prendra du temps et demandera beaucoup de travail. Sachant que le président Nicolas Sarkozy a toujours été un avocat de longue date des DTS, je ne vois pas de meilleur leader pour faire avancer cette réforme.

Cela veut-il dire que l'on s'achemine nécessairement vers une réduction du rôle du dollar comme monnaie de réserve ?

Non. Car les DTS ne sont pas une monnaie, mais une combinaison de devises. Cela peut devenir une unité de compte. Quand je parle d'un usage élargi, cela n'implique pas nécessairement des émissions annuelles de nouveaux DTS additionnels. Toutefois, on peut par exemple envisager la création d'obligations à long terme libellées en DTS. Cela mérite d'être exploré et pourrait donner une nouvelle impulsion au G20. En revanche, le ballon d'essai d'un retour à la référence de l'étalon or lancé par le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, ne me semble pas très crédible aujourd'hui.

La menace d'une guerre des monnaies est-elle en recul ?

Non, elle augmente. La guerre des monnaies est déjà déclarée. Car, en pratique, il y a aujourd'hui deux systèmes monétaires : le système international et celui de la Chine, qui, encore une fois, sépare son compte courant de son compte de capital. Le fait que la Chine ait choisi de laisser son compte de capital fermé lui donne un grand avantage tant qu'elle est la seule à le faire. Le Brésil, la Corée et d'autres pays asiatiques sont aussi tentés par cette tendance. Cela risque d'entraîner la fin du libre mouvement des capitaux et des changes, et une perte pour tout le monde. Ce serait un grave revers. Nous n'en sommes pas encore là, mais nous allons dans cette direction. La menace de guerres commerciales devient un vrai sujet de préoccupation. Il faut que la Chine se rapproche du système monétaire international à travers l'instrument des DTS. A cet égard, il serait exagéré de considérer le dernier sommet entre Barack Obama et Hu Jintao comme un succès. C'était surtout un constat amiable de désaccord. C'est pourquoi le président Nicolas Sarkozy a encore certainement un rôle constructif à jouer sur ce terrain.

Vous avez récemment brandi le risque d'une « Europe à deux vitesses » après la crise irlandaise. Ce risque subsiste-t-il et comment l'éviter ?

C'est un risque politique très sérieux. Si on institutionnalise une Europe à deux vitesses, cela risque d'entraîner de formidables tensions entre les pays créanciers et les pays débiteurs les plus endettés. On aurait pu éviter ce danger clairement prévisible. A présent, la dette existante est encore considérée comme sacro-sainte. Cela met les pays débiteurs dans une position désavantageuse permanente. Le plan actuel devrait être modifié de deux manières : d'abord, il faudrait permettre la restructuration de la dette existante ; ensuite il faudrait modifier le mécanisme du fonds d'urgence, pour qu'il puisse non seulement fournir des prêts aux gouvernements, mais aussi au système bancaire. De fait, il serait beaucoup plus avantageux d'avoir un plan de sauvetage pour les banques à l'échelle européenne qu'un dispositif pays par pays. En outre, la plupart des pertes des obligations d'Etat seront assumées par les banques centrales et pas seulement par le système bancaire. Ces banques centrales sont très réticentes à faire état de pertes dans leurs bilans, mais cela pourrait être évité en transférant les pertes au fonds d'urgence. Le fardeau des Etats pourrait être largement réduit et le danger d'une Europe à deux vitesses pourrait être évité. Faute de quoi, le fossé pourrait s'aggraver entre pays créanciers et pays débiteurs, et les conséquences politiques pourraient être très dangereuses.

A court terme, le risque principal est surtout lié aux prochaines élections irlandaises. Le peuple irlandais va élire un gouvernement qui rejettera les pertes du système bancaire irlandais. Cela pourrait créer une crise bancaire en Europe à très court terme.

Quel est l'objectif de la conférence de Bretton Woods organisée en avril par l'Institute for New Economic Thinking (Inet) que vous avez créé ?

Son objectif principal sera d'examiner les implications d'une réforme du système monétaire et de la réglementation financière internationale. Jusqu'ici, la globalisation des marchés financiers a été bâtie sur l'idée que les marchés financiers tendent naturellement et de façon autonome vers l'équilibre, corrigant leurs propres excès. Or la crise de 2008 a montré que cette théorie est fausse et que les marchés sont autant susceptibles de produire des bulles spéculatives qu'une forme d'équilibre. Il y a donc un besoin crucial de supervision du système financier international et surtout des banques. A mes yeux, la réforme financière américaine s'est avérée inadéquate et faible en raison de la résistance des intérêts privés. A l'issue de la crise, le système bancaire américain n'a jamais été aussi concentré, avec quatre ou cinq banques qui contrôlent désormais deux tiers du marché du crédit aux Etats-Unis ! Ce phénomène est encore pire en France. En outre, la règle Volcker sur l'interdiction du « proprietary trading » a été largement déviée et le sera encore davantage.

Quelle est votre opinion sur la proposition française de financements innovants et l'idée d'une taxe internationale sur les transactions financières avancée dans le cadre du G20 ?

Je pense qu'une taxe sur les transactions financières est une bonne idée. Nous avons une TVA sur les transactions physiques, pourquoi n'aurions-nous pas une taxe sur les transactions financières ? Après tout, les banques ont entraîné de sérieuses pertes pour les contribuables, pourquoi ne pas les mettre à contribution ? Cela créerait une nouvelle source de revenus sur une base fiscale plus large, ce qui serait cohérent avec les efforts de réduction de l'impôt sur le revenu. Les Américains vont probablement s'y opposer, mais cette idée pourrait être adoptée à l'échelle européenne. Malheureusement, Londres semble vouloir freiner ce projet pour des raisons qui m'échappent, car les Britanniques en seraient les premiers bénéficiaires.

Je suis également en faveur des propositions françaises concernant le renforcement de la transparence dans le secteur minier et pétrolier. Je me réjouis que le président Sarkozy ait endossé l'idée d'une transposition des règles américaines (l'amendement Cardin-Lugar) en ce domaine. Car, en la matière, la réglementation américaine est plus avancée qu'en Europe. L'Europe a besoin de rattraper son retard afin que la régulation du G20 soit efficace.

Propos recueillis par PIERRE DE GASQUET

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