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mardi 23 février 2010

M.-C. Bergère : " En Chine, le capitalisme alliait entreprises et Etat dès le XIXe siècle "

Le Monde - Economie, mardi, 23 février 2010, p. MDE5

Comment le capitalisme chinois s'est-il développé historiquement ?

Ce capitalisme hybride est l'héritier de trois traditions. Tout d'abord celle, très ancienne, du capitalisme commercial qui existait en Chine du XVIe au XVIIIe siècle. La deuxième tradition remonte à l'ouverture forcée de la Chine dans les années 1860-1870, avec le développement de l'interventionnisme étatique. Enfin, le capitalisme chinois actuel est aussi issu du régime maoïste et de son économie dirigée.

Que reste-t-il aujourd'hui des structures qui précédaient l'arrivée des Occidentaux au XIXe siècle ?

Ce qui persiste depuis l'époque la plus ancienne, celle du capitalisme commercial, c'est l'importance des solidarités familiales, régionales, des clans, des réseaux, des transactions informelles. Cela se retrouve dans toute l'activité économique chinoise, et particulièrement dans le secteur des petites et moyennes entreprises (PME). Faute d'accès au crédit bancaire, elles se financent généralement par leur réseau de relations, grâce à des prêts informels ou des tontines. On retrouve aussi cette tradition dans l'importance de l'oralité par rapport au contrat écrit.


L'implication de l'Etat dans l'économie est-elle un héritage du communisme ?

Non, le capitalisme chinois alliait entreprises et Etat dès le milieu du XIXe siècle : les marchands, enrichis par le commerce avec les étrangers, ont commencé à s'associer avec les gouverneurs de régions dans des entreprises mixtes. Les marchands assuraient le financement et la gestion, les hauts fonctionnaires fournissaient le patronage politique, obtenant auprès des autorités centrales des monopoles, des concessions, des exemptions de taxes... On retrouve cette association entre cadres administratifs et entrepreneurs privés dans le modèle actuel.

A cette tradition est venu s'ajouter l'héritage du régime maoïste. La réforme commencée dans les années 1980 a été très progressive. On a d'abord rendu aux entreprises leur autonomie de gestion, puis l'Etat s'est plus ou moins retiré du capital selon les situations. Certaines sont restées publiques, d'autres non, certaines ont été louées. Les statuts sont extrêmement flous.

Ni capitalisme d'Etat ni capitalisme privé tel qu'il s'est développé en Occident, le capitalisme chinois est avant tout bureaucratique. Il est impossible de développer son entreprise sans accord avec la bureaucratie pour avoir accès aux marchés de capitaux ou aux crédits bancaires, par exemple. En Chine, la maîtrise d'un réseau de relations est plus importante que la possession du capital. Les entrepreneurs privés sont appelés à violer régulièrement la légalité - soit qu'ils ne paient pas les impôts, n'appliquent pas les règlements sociaux, ne respectent pas la propriété intellectuelle... S'ils deviennent trop importants ou s'ils ne sont pas assez dociles, l'Etat peut très facilement les faire tomber. Les entrepreneurs ne forment pas une bourgeoisie conquérante, qui va revendiquer des droits, mais bien une bourgeoisie consentante, qui a les mêmes objectifs que le pouvoir, à savoir croissance économique et stabilité sociale.

La mondialisation, les entreprises étrangères qui s'implantent en Chine, l'internationalisation des entreprises chinoises, la formation des élites chinoises à l'étranger ne mettent-elles pas en cause ces particularités ?

C'est ce que disent beaucoup d'observateurs. Selon les néolibéraux, la croissance du capitalisme chinois l'amènera à converger avec les " normes universelles " du capitalisme - et même à déboucher sur la démocratie. Je ne le crois pas.

Les particularités chinoises sont bien incrustées. Les grandes entreprises ont des capitaux publics et des cadres venus du parti. Elles ne volent de leurs propres ailes que du point de vue de la gestion. L'influence des entreprises étrangères, en dehors des transferts technologiques et financiers, est limitée. Celles qui réussissent le mieux sont celles qui acceptent la coopération imposée par les Chinois. Quant aux jeunes formés à l'étranger, ils amènent des éléments nouveaux, certes, mais ils doivent respecter les normes culturelles, telles que la solidarité familiale. C'est une société qui n'est pas aussi proche de l'Occident que pourraient le faire croire ses gratte-ciel !

Propos recueillis par Sébastien Dumoulin

Marie-Claire Bergère

2007 Marie-Claire Bergère publie Capitalismes et capitalistes en Chine (éd. Perrin).

1978 Directrice d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

1974 Professeure de civilisation chinoise à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

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jeudi 30 avril 2009

HISTOIRE - Et les Chinois coupèrent leur natte - Marie-Claire Bergère

Le Monde - Jeudi, 20 août 1992, p. 2

LES FINS D'EMPIRES

En 1911, au pays du " dragon sans tête ". Une République chaotique succède à un très vieil Empire, aussi céleste qu'universel, qui n'avait plus sa place dans le concert des nations pleines d'appétits. Ces événements n'auraient-ils été que des péripéties ? Et faudra-t-il attendre l'écroulement du régime communiste pour pouvoir prononcer la mort de l'Empire chinois ?

Le 15 février 1912, dans les collines proches de Nankin, un cortège de soldats en uniformes kaki, de parlementaires et de ministres en redingotes neuves, se presse le long de l'allée conduisant au tombeau de l'empereur Hong Wu, fondateur de la dynastie des Ming, au XIV siècle. Le drapeau républicain flotte sur le sanctuaire de la mémoire impériale. Un bataillon d'amazones monte la garde pendant que Sun Yat-sen, président de la République chinoise, adresse sa prière aux mânes de l'empereur. Il l'informe que la dynastie mandchoue a été chassée, le remercie de la protection qu'il a accordée aux soldats de la liberté et forme le voeu que l'exemple de l'empereur continue à inspirer ses descendants dans les siècles à venir. Etrange patronage pour la République unifiée dont Sun Yat-sen célèbre la naissance et dont il s'apprête à remettre les destinées entre les mains de Yuan Shikai !

L'insurrection du " double dix " (dixième jour du dixième mois), qui a éclaté dans la garnison de Wuchang le 10 octobre 1911, a donné en effet le coup d'envoi d'une révolution qui, en quatre mois, a abattu un régime impérial bimillénaire. A l'aube du 11 octobre, cependant, la situation des insurgés était bien embarrassante : ils n'avaient pas de chef et leur mouvement n'était qu'un " dragon sans tête ". Les officiers organisateurs du complot avaient été arrêtés préventivement ou étaient en fuite, et les dirigeants du parti révolutionnaire de la Ligue jurée, peu confiants dans les chances de succès de l'insurrection, n'avaient pas jugé utile de venir en prendre la tête. Il ne restait plus aux rebelles qu'à s'emparer d'un officier de la garnison, Li Yuanhong, pour l'obliger à prendre le pouvoir : le chef du premier gouvernement révolutionnaire provincial ne fut donc à l'origine qu'un prisonnier politique ! Mais très vite Li Yuanhong obtint la neutralité des puissances étrangères et l'appui des notables locaux. C'est grâce à la caution et au concours de ces notables que la révolution se propagea rapidement dans la Chine du Centre et du Sud, où elle prit la forme de sécessions provinciales. Après avoir conduit ou inspiré toute une série de soulèvements antidynastiques, Sun Yat-sen et le parti de la Ligue jurée allaient-ils donc devoir abandonner la révolution aux réformistes et aux constitutionnalistes dont sont peuplées les assemblées provinciales et les chambres de commerce ?

L'insurrection du " double dix " avait pris de court Sun Yat-sen, alors en voyage aux Etats-Unis. Mais ce rendez-vous manqué avec l'Histoire n'est peut-être pas seulement le fait du hasard. Lorsque par un gros titre du journal de Denver (Colorado) Sun apprit que Wuchang était occupé par les révolutionnaires, sa première réaction fut d'aller acheter un billet à destination de New-York, Londres et Paris, car il pensait que le sort de la révolution se jouait dans les chancelleries et les banques d'Occident, avec lesquelles il tenta de négocier, sans grand résultat, pendant tout l'automne.

En Chine, cependant, les activistes de la Ligue jurée, ayant échoué à affirmer leur autorité sur le gouvernement de Wuchang, ont travaillé à l'émergence d'un nouveau foyer révolutionnaire dans le bas Yangzi. Comme souvent, la lutte pour le pouvoir trouva une expression géographique et se traduisit par la multiplication des centres de gravité politique. A Shanghaï, bastion de l'impérialisme étranger, mais aussi du capitalisme chinois, l'intelligentsia radicale put compter sur l'appui d'une bourgeoisie naissante, plus ouverte aux idées de progrès et de changement que les notables de l'intérieur. Entre les factions de Wuchang et de Shanghaï, un compromis s'élabora, fondé sur l'hostilité commune à la dynastie mandchoue. Grâce à lui, Sun Yat-sen, enfin rentré d'Europe, est devenu le 1 janvier 1912 président d'une République chinoise dont l'autorité, très relative, ne s'étend qu'aux provinces du Centre et du Sud.

L'opposition entre la Chine du Sud, tournée vers la mer et dominée par les forces de changement, et la Chine du Nord, ouverte sur la steppe, symbole et refuge de l'idéologie d'hégémonie impériale, domine la vie politique chinoise du XX siècle. Et la fracture qui s'opère en 1911-1912 entre Sud et Nord ne cessera de rejouer par la suite jusqu'en 1949 et même depuis.

On a beaucoup brocardé l'éphémère République de Nankin (1 janvier-12 février 1912) dans laquelle s'incarne cette Chine du Sud. On a raillé ses dignitaires, mal à l'aise dans leur redingote de drap neuf et sous leur chapeau haut-de-forme. On s'est plu à décrire le palais présidentiel envahi par les conseillers et des solliciteurs de tout poil " errant dans les bureaux comme des troupeaux de moutons ". On a dénoncé la faiblesse d'un Sun Yat-sen prêt à vendre aux Japonais les intérêts économiques chinois pour financer les dépenses de son gouvernement. On a peut-être moins bien perçu la vague libératrice qui soulève alors une société assoiffée de modernité.

Dans les villes, les hommes coupent leur natte et troquent leur longue robe contre le complet veston. Ce changement de look revêt une valeur hautement symbolique. Le port de la natte n'était pas en effet une coutume chinoise : il avait été imposé par les conquérants mandchous au XVII siècle. Couper cette natte représente donc un acte d'émancipation, tout comme opter pour le costume européen représente un choix de civilisation. Les femmes revendiquent l'égalité des sexes et, à Canton, des suffragettes s'enchaînent pour obtenir le droit de vote. La presse connaît un essor sans précédent. Des centaines d'associations et de partis s'organisent.

Mais, dans le Nord, le régime impérial n'est toujours pas renversé. Il a remis son sort entre les mains d'un grand mandarin, Yuan Shikai, dont l'objectif est de rétablir la paix civile et l'unité... à son profit. Le compromis qu'il négocie avec le Sud aboutit à la promulgation de l'édit d'abdication impériale, le 12 février, et à la démission simultanée de Sun Yat-sen. Yuan Shikai peut alors accéder aux fonctions présidentielles. L'unité a été rétablie, l'intervention étrangère évitée. Mais la rivalité subsiste entre l'homme fort du Nord, soutenu par les puissances étrangères qui le considèrent comme le garant de l'ordre et de l'unité, et les démocrates du Sud. Limitée d'abord à la lutte institutionnelle et à la compétition électorale, cette rivalité dégénère en confrontation avouée à l'été 1913 et s'achève sur la défaite des Sudistes et l'établissement par Yuan Shikai d'une dictature àambitions modernisatrices, elle-même renversée quelques années plus tard.

Cette révolution qui éclate à un moment et dans un lieu où personne ne l'attend est-elle donc, pour reprendre les termes mêmes de Sun Yat-sen, un simple " accident " ? En fait, depuis les guerres de l'opium, au milieu du XIX siècle, bien des forces sont à l'oeuvre, qui minent le régime impérial. Les puissances occidentales ont obligé la Chine à s'ouvrir, s'attaquant à un système qui limitait l'interaction entre les peuples afin de mieux prévenir les conflits et préserver la suprématie de l'Empire céleste. La doctrine millénaire de l'Empire universel faisait de l'empereur un personnage de dimension cosmique. Médiateur entre le ciel et la terre, responsable de l'harmonie universelle, il régnait sur le monde civilisé (identifié à la Chine) et faisait rayonner sa vertu sur les barbares qui lui remettaient le tribut. Lesdits barbares cependant n'étaient pas des étrangers : ils se situaient à l'intérieur et non à l'extérieur de l'Empire; peuples frustes, peuples des confins, ils étaient promis à une assimilation culturelle qui devait leur permettre de devenir un jour membres à part entière de la société confucéenne.

L'intégration forcée de la Chine au nouvel ordre international dominé par les puissances occidentales a sapé ce système. Aux frontières maritimes de l'Empire, le Vietnam, Formose, la Corée ont échappé à l'influence de Pékin. Aux marges continentales, la Mongolie, le Sinkiang, le Tibet menacent d'en faire autant. Certaines portions du territoire chinois, comme Hongkong, ont été raflées, des zones d'influence ont été délimitées et des concessions étrangères établies dans les grandes villes. Mais la Chine n'a pas pour autant connu le sort réservé à l'Inde ou à l'Afrique. Elle n'a pas été divisée entre les puissances et sa façade institutionnelle demeure intacte, même si, depuis le soulèvement des Boxeurs et l'expédition punitive internationale qui y a mis fin en 1900, il est clair que l'Empire chinois est devenu le " vieil homme malade " de l'Asie. Il ne doit en fait sa survie qu'à la nécessité de maintenir l'équilibre des forces et des ambitions entre les puissances qui convoitent ses dépouilles.

Ce ne sont donc pas ces puissances qui, en 1911, précipitent sa chute, mais les Chinois eux-mêmes. L'excès d'humiliation a éveillé chez eux les premières réactions nationalistes. Se définissant en réponse à une agression de caractère colonialiste, leur nationalisme entretient une relation ambivalente avec l'Occident. Dans la mesure où il se veut modernisateur, il se tourne vers les modèles économiques et institutionnels qui ont assuré le succès occidental. Mais dans la mesure où il revendique l'identité et l'indépendance nationales et fait de l'anti-impérialisme un de ses thèmes majeurs, il ouvre la voie au rejet de l'Occident.

Dans la Chine des années 1900, cette relation dialectique du nationalisme à l'impérialisme occidental est biaisée par la force du sentiment antimandchou. Sporadique depuis le XVII siècle, l'hostilité à la dynastie étrangère qui règne sur la Chine renaît alors. Ces barbares sinisés, ralliés à l'ordre confucéen, dont le système traditionnel avait fait ses agents, sont désormais rejetés au nom d'un nationalisme fondé sur l'idée de race et au nom de l'Etat-nation. Et c'est la puissance de ce courant antimandchou qui empêche le régime impérial de s'appuyer sur les forces nationalistes, de les rassembler et de les utiliser à son profit. C'est lui qui nourrit et, dans une certaine mesure, fédère des oppositions hétéroclites : celle des sociétés secrètes demeurées loyales à l'ancienne dynastie des Ming; celle des lettrés et des notables qui, confrontés à la crise, élargissent leurs préoccupations, de la gestion autonome des affaires locales à l'appréhension critique des problèmes nationaux; celle enfin d'une poignée d'intellectuels radicaux que Sun Yat-sen s'efforce depuis 1905 d'organiser au sein de la Ligue jurée et de rallier à son programme du Triple Démisme : nationalisme, démocratie et bien-être du peuple. Ainsi, menacé par la présence étrangère, abandonné par une grande partie de ses élites, condamné par la jeune Chine républicaine, le régime n'a pas pu résister à la crise de succession ouverte par la mort de l'impératrice douairière Cixi, en 1908. Il tombe sans être défendu.

La chute de l'empire entraîne l'émancipation des marches continentales. La Mongolie extérieure accède à l'indépendance. Le Tibet, la Mongolie intérieure, le Sinkiang jouissent d'une autonomie de fait. Mais la Chine traditionnelle, celle des dix-huit provinces, préserve son intégrité territoriale, sinon son unité. Car la révolution de 1911 qui a renversé l'empire n'a pas bâti à sa place un Etat-nation. L'avortement de la République fondée en 1912 plonge la Chine dans le chaos politique et la livre aux guerres sans cesse renaissantes entre seigneurs de la guerre. La mobilisation antimandchoue qui a permis la conjonction des forces d'opposition et le succès de la révolution ne peut servir de fondement à l'essor d'un nationalisme moderne. Et il faudra encore de longues décennies de luttes pour qu'avec l'avènement de la République populaire en 1949 s'affirme la conscience nationale et se recrée l'unité chinoise.

Mais le nouvel Etat communiste, au fil de son histoire, révèle de nombreuses ressemblances avec l'Etat impérial dont sa propagande rejette l'héritage : même organisation pyramidale de la société, même bureaucratie proliférante, mêmes ambitions d'hégémonie régionale qui conduisent à la reprise en main des marches continentales (Tibet, Sinkiang, Mongolie intérieure) et mêmes aspirations à une domination universelle qui pendant un certain temps a poussé Pékin à revendiquer la direction du camp socialiste et à s'offrir en exemple aux pays du tiers-monde.

Faudra-t-il donc attendre l'écroulement du régime communiste pour prononcer la mort de l'Empire chinois ? Cet écroulement permettra-t-il l'essor d'une nation moderne ou ne marquera-t-il qu'un nouveau reflux de la puissance impériale, laissant intactes les puissantes assises idéologiques de l'ordre traditionnel ? Le visage de la nouvelle Chine, tel qu'il s'esquisse aujourd'hui avec l'essor des autonomies locales et la prospérité des zones côtières, n'est toujours pas celui d'un Etat-nation. Le désintérêt croissant de nombreux intellectuels chinois pour la politique " politicienne " et leur repli sur le culturel relèvent d'une tradition des lettrés, sur la pertinence de laquelle on peut s'interroger. La référence culturelle suffira-t-elle à cimenter l'unité de la Chine moderne comme jadis celle de l'Empire confucéen ? A transcender le patriotisme provincial des nouvelles élites économiques et bureaucratiques de la Chine côtière ? A faire de ce patriotisme le vecteur d'un nouveau nationalisme démocratique ? C'est l'espoir que formulent certains maîtres à penser de l'opposition chinoise en exil. Mais pour beaucoup d'observateurs étrangers le recul du pouvoir central consécutif au déclin de l'Etat-parti risque simplement de plonger le pays dans l'anarchie.

Avec le privilège du recul historique, la révolution de 1911 et la chute du régime impérial n'apparaissent plus guère que comme des péripéties. La véritable bataille est celle que la Chine est en train d'engager et qu'elle gagnera peut-être à l'aube du XXI siècle : celle de la modernisation économique. Avec elle se jouera le sort de l'héritage impérial et de la culture politique qui lui est associée.

POUR EN SAVOIR PLUS China in Revolution. The First Phase, sous la direction de Mary Wright, Yale University Press, 1968. La Chine au XX siècle. D'une révolution à l'autre (1895-1949), de Marie-Claire Bergère, Lucien Bianco et Jürgen Domes, Fayard, 1989. DOC:AVEC PHOTO

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lundi 13 avril 2009

Marie-Claire Bergère a été promue au grade de commandeur

Le Figaro, no. 20125 - Le Figaro, lundi, 13 avril 2009, p. 14

Au grade de commandeur

Marie-Claire Bergère, née Feugeas, professeure des universités honoraire, historienne, sinologue, a été promue au grade de commandeur de la légion d'honneur.

© 2009 Le Figaro. Tous droits réservés.


lundi 7 janvier 2008

INTERVIEW - Le capitalisme sans capitalistes - Marie-Claire Bergère

Le Temps, no. 3062 - Eclairages, lundi, 7 janvier 2008

Tous les étudiants de chinois connaissent son ouvrage consacré à l'histoire de la République populaire de Chine. Référence incontournable de la sinologie française, Marie-Claire Bergère vient de publier un nouveau livre consacré au capitalisme chinois. De passage à Genève, l'historienne nous explique pourquoi l'expérience actuelle du capitalisme chinois invalide la théorie classique qui veut que du marché surgisse la démocratie.

Le pouvoir chinois a entrepris de créer un système capitaliste sans capitalistes, écrivez-vous. De quoi s'agit-il?

Marie-Claire Bergère: J'emprunte la formule au chercheur Ivan Szelenyi qui l'applique à la Hongrie. Le capitalisme chinois est très contrôlé par l'Etat. Le pouvoir est désireux d'instaurer une économie de marché mais ne veut pas voir se développer une classe capitaliste. Le terme même de capitaliste demeure tabou. Le discours du pouvoir encense les entrepreneurs, mais refuse l'idée d'une bourgeoisie. Cela s'explique par une résistance idéologique même si cette dernière joue un rôle de moins en moins important. Le président Jiang Zemin a ainsi rencontré beaucoup de problèmes pour imposer sa théorie de la «triple représentativité» ouvrant les portes du Parti communiste aux entrepreneurs en 2002.

- On se méfie des agents du changement économique.

- Oui. Les entrepreneurs sont utiles, mais à condition d'être sous contrôle. Plutôt que de les laisser à l'extérieur du système où ils pourraient former une opposition, le parti les intègre. Ce n'est pas nouveau. La dernière dynastie impériale des Qing (ndlr, 1644-1911) n'agissait pas très différemment: l'Etat intervenait très peu dans la gestion économique en dehors de quelques monopoles et laissait le monde des affaires à une forme d'autogestion. Mais ce même Etat contrôlait les retombées sociales de la croissance économique. C'était un contrôle idéologique, par le confucianisme, et technique en découplant les grands centres marchands des centres administratifs pour éviter toute forme de collusion. C'est la même démarche aujourd'hui: les entrepreneurs ont une liberté de mouvement, mais ils demeurent contrôlés sur le plan politique.

- Vous évoquez à ce propos une «bourgeoisie consentante»...

- On ne peut pas parler de «bourgeoisie conquérante» comme en Europe à la fin du XIXe siècle. Les capitalistes chinois d'aujourd'hui sont une invention du pouvoir. Ils ne représentent pas une force sociale autonome.

- Qui sont ces entrepreneurs? Existe-t-il désormais des «self- made-men» chinois?

- C'est une strate extrêmement hétérogène. Il y a d'abord les capitalistes historiques qui ont survécu au maoïsme et qui ont joué un rôle très important au début des années 1980. Ces «capitaliste nationaux», selon la terminologie du pouvoir, ont rétabli le lien avec la diaspora chinoise et mobilisé les ressources financières nécessaires au lancement des réformes (la majorité des capitaux étrangers est alors investie en réalité par des Chinois d'outre-mer). Leur rôle a depuis diminué. Avec les réformes, d'autres entrepreneurs ont émergé de la société maoïste. Les plus nombreux sont des cadres recyclés. D'autres entrepreneurs n'ont jamais fait partie des élites officielles: ce sont d'anciens paysans, militaires, employés, scientifiques. Il n'y a pas de facteur d'unité. Le pouvoir parle de «strates intermédiaires» et refuse le terme occidental de «classe moyenne» qui renvoie à l'idée de la formation d'une société civile et d'une éventuelle démocratisation du régime.

- Mais y a-t-il désormais pour les entrepreneurs une possibilité d'indépendance envers le système politique?

- Non. Soit on est issu du système, soit il faut, pour réussir, se rapprocher des autorités ne serait-ce que pour obtenir des crédits, des autorisations, des licences. Les entrepreneurs ne peuvent fonctionner sans la proximité avec l'Etat central ou local. Il y a quelques exceptions comme dans la région de Wenzhou d'où viennent des entrepreneurs qui rayonnent dans toute la Chine, en réseau, et de manière relativement autonome. Ils s'appuient sur la solidarité régionaliste et n'acceptent dans leurs rangs que des gens parlant le même dialecte qu'eux.

- Des chercheurs y voient l'embryon d'un nouveau capitalisme indigène qui confirmerait que la Chine reproduit un schéma que l'on a connu en Occident. Le modèle de Wenzhou est-il destiné à s'étendre au reste de la Chine?

- Je ne pense pas. Il s'agit d'un particularisme. Ce n'est pas le modèle dominant.

- Les tenants de l'économie classique espèrent toujours voir germer la démocratie politique avec le triomphe de la rationalité économique. C'est la théorie qu'avait défendue Bill Clinton pour promouvoir les échanges entre les Etats-Unis et la Chine après le massacre de Tiananmen. Vous êtes moins optimiste, pourquoi?

- L'Etat chinois a une capacité exceptionnelle d'adaptation. C'est la raison de sa survie. Il a réussi la gageure d'instaurer le capitalisme tout en préservant un système communiste. Il a validé le premier terme du binôme rationalité économique/démocratie politique et invalidé le second. Cela ne signifie pas qu'il élimine toute influence des entrepreneurs. Leur opinion, à titre de conseil, peut-être prise en compte dans une logique communiste classique de front uni. La Conférence politique consultative du peuple chinois, où sont représentés des entrepreneurs, produit des rapports et des recommandations. Parfois, ils jouent un rôle comme dans la reconnaissance de la propriété privée par la loi. Le pouvoir est flexible.

- A propos de la Chine, on évoque un capitalisme «sauvage», «extrême», «à la Dickens» ou alors un capitalisme d'«Etat», «bureaucratique», etc. C'est quoi en définitive?

- Ces hésitations sémantiques sont révélatrices. Visiblement c'est un capitalisme qui ne correspond pas à la norme occidentale. Certains y voient une forme de dégradation de cette norme. Le mieux est encore d'adopter le point de vue des Chinois et de constater que, quelle que soit la nature du capitalisme chinois, il produit de la croissance. Ce capitalisme hybride n'est pas conforme au modèle mais répond aux besoins de la croissance chinoise. Il n'y a pas d'opposition radicale entre tradition chinoise et tradition occidentale, mais adaptation réciproque, accommodement.

- La transformation capitaliste de la Chine est très violente avec l'envoi de milliers de mineurs à la mort, le travail d'enfants, l'exploitation éhontée de la paysannerie, la répression des mouvements sociaux...

- L'Europe a aussi connu cette brutalité à commencer par la France et la Grande-Bretagne. L'exploitation extrêmement violente s'exerce d'abord au détriment de la main-d'oeuvre, mais aussi des petits patrons, de l'Etat et, de plus en plus, de l'environnement. A ce rythme, on va vers une catastrophe écologique.

- Face au «consensus de Washington», selon lequel la libéralisation économique apportera la démocratisation politique et que l'Occident a cherché à exporter sous l'égide du FMI et de la Banque mondiale, s'érige désormais un «consensus de Pékin» qui permet à des régimes autoritaires de se renforcer grâce au marché. L'Iran et d'autres lorgnent vers ce nouveau modèle. Est-il exportable?

- Difficile à dire. La Chine a une histoire et une géographie particulières. Mais en Chine même un consensus existe bel et bien entre les vues de la classe politique et celles des entrepreneurs: les objectifs visés sont la croissance et la stabilité sociale. Ce système fonctionne d'autant mieux qu'il bénéficie d'une large complaisance de la part des puissances étrangères qui investissent en Chine.

- Est-ce viable à long terme? Le parti communiste va-t-il pouvoir faire l'économie de réformes politiques?

- Les manifestations se multiplient parmi les laissés-pour-compte de la réforme, mais elles restent ponctuelles, dispersées, sans relais politique. Le pouvoir fait preuve d'une certaine souplesse. Sans remettre son monopole en question, il cède au cas par cas aux revendications des plus mécontents. Quand le pouvoir parle de démocratie, il s'agit en fait d'une démocratie interne au parti. Certains espèrent que cela débouchera sur une forme de démocratie institutionnelle. Je n'y crois pas. Si cela se traduit par des améliorations sociales, c'est déjà un progrès. Mais la situation reste fragile. La légitimité du pouvoir repose sur la croissance économique. Si celle-ci est stoppée, il y a un risque de rupture.

- Qu'est-ce qui pourrait la stopper?

- Un accident. Une grave crise économique ou écologique, par exemple. Je ne crois pas que les révoltes locales puissent faire évoluer les choses sur le plan institutionnel.

- Un repli protectionniste américain?

- Je ne crois pas que les partenaires commerciaux étrangers prendront le risque d'une rupture. Les économies sont trop intégrées aujourd'hui.

- L'éclatement d'une bulle spéculative...

- C'est passager.

- Vous semblez tirer un bilan plutôt positif de l'émergence de ce capitalisme chinois.

- Cela dépend du point de vue auquel on se place. Les dégâts collatéraux sont énormes. Il est intéressant de constater le rôle déterminant de l'Etat dans ce processus. Contrairement à ce qu'affirment les théoriciens anglo-saxons, l'intervention de l'Etat n'est pas, en elle-même, un facteur d'échec. Rien ne sert de la condamner d'un point de vue théorique. Ce genre d'intervention a joué un rôle important dans la modernisation de pays tels que la France, l'Allemagne ou le Japon. Pour l'heure elle se révèle efficace dans le processus de la modernisation chinoise. Pour combien de temps? Aussi longtemps que la croissance persistera. Je ne vois ni la démocratie ni la révolution au coin de la rue.

*Capitalisme et capitalistes en Chine, Paris, Perrin Asie, 2007 **A l'invitation du Centre d'études asiatiques et de l'Association Genève-Asie.

© 2008 Le Temps SA. Tous droits réservés.


jeudi 3 janvier 2008

ECOUTER - Marie-Claire Bergère en interview

France-Info - L'invité(e) de l'économie par Sylvie Johnsson, 3 novembre 2007
Capitalismes et capitalistes en Chine de Marie-Claire Bergère aux éditions Perrin. ÉCOUTER (5'42")

PHOTO : Sixty4

lundi 19 novembre 2007

LITTÉRATURE - Capitalisme et capitalistes en Chine de Marie-Claire Bergère

Les Echos - Idées, la chronique de Favilla, mercredi, 24 octobre 2007, p. 16
Comment un pays au régime totalitaire peut-il enregistrer une croissance annuelle à deux chiffres sans que les structures et les circuits craquent ? Marie-Claire Bergère, spécialiste de la Chine, retrace l'histoire de cet essor, analyse le rôle de l'État et brosse le portrait des grands capitalistes chinois. Une fresque historique et contemporaine, une synthèse sur la Chine économique du XXIème siècle.

La Chine est en train de devenir la troisième puissance économique du globe. Sa part dans la production mondiale, mesurée en parité de pouvoir d'achat, est passée de 5 % au début des années 1990 à quelque 18 % aujourd'hui. Pour la première fois en 2007, elle aura été la première contributrice à la croissance du PIB planétaire : de plus en plus, ses innovations et ses crises, la santé de son économie, feront partie des facteurs qui conditionnent notre propre mode de vie. Or le pays demeure, pour la plupart des Occidentaux, un univers exotique et opaque. Si notre vulgate culturelle comporte quelques notions sur son passé politique et artistique, nous ignorons largement l'histoire de son économie. Un peu comme si nous entrions en contact avec les Etats-Unis à l'époque de Microsoft et de Google sans savoir ce que représentent les noms de Rockefeller, Carnegie ou Ford. Une excellente spécialiste de l'empire du Milieu, Marie-Claire Bergère, vient combler cette lacune en publiant aux éditions Perrin « Capitalismes et capitalistes en Chine ».

Une première erreur serait de voir dans le développement actuel du pays une nouveauté radicale, la conversion soudaine à l'entreprise privée d'une nation tenue depuis la nuit des temps sous la férule étatique. En réalité, la Chine a connu à partir du XVe siècle un début de développement capitaliste qui n'a rien à envier à celui de l'Europe, fondé sur « la commercialisation de la production agricole, la spécialisation des activités artisanales, la sophistication des moyens de paiement ». Pourquoi cet élan n'a-t-il pas débouché, comme en Occident, sur une révolution industrielle ? Notre sinologue en fournit les explications, mais rappelle qu'une vigoureuse résurgence du capitalisme a eu lieu dans les années 1910-1920, et que cette tradition interrompue a laissé un héritage que l'on retrouve aujourd'hui dans le développement des petites entreprises : importance des réseaux familiaux, pratique des relations mercantiles, éthique du travail et de l'épargne...

Une deuxième erreur, symétrique de la première, serait de croire à la montée d'une « bourgeoisie conquérante », d'un pouvoir économique destiné à affronter, tôt ou tard, celui des hiérarques de Pékin.

En Chine, le rôle prédominant revient au « capitalisme politique », mis au service d'une ambition nationale. Non seulement le secteur public occupe toujours une place importante, mais les grands groupes privés restent très dépendants de l'administration. Leurs dirigeants sont honorés, souvent intégrés à des instances officielles sans grandes prérogatives : l'autorité politique réussit à merveille la « fusion des élites », entre les nouveaux riches et la continuité mandarinale. De sorte qu'il ne faut, prévoit l'auteur, ni espérer une évolution démocratique (les objectifs de la bourgeoisie, prospérité et stabilité, convergent avec ceux du pouvoir), ni craindre une révolution sociale (les gouvernants ont toujours su doser fermeté et flexibilité). Bref, si voulez savoir d'où vient, et où va, ce super grand du XXIe siècle, lisez ce livre.