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mercredi 28 septembre 2011

Pékin resserre l'étau sur son protégé - Sébastien Falletti


Le Figaro, no. 20887 - Le Figaro, mercredi 28 septembre 2011, p. 8

Exaspérée par les tests nucléaires auxquels s'est livré Pyongyang, la Chine a réduit drastiquement son aide économique et réduit au minimum ses nouveaux investissements.

En surface, l'axe Pékin-Pyongyang est plus solide que jamais. Fin août, Kim Jong-il a conclu en grande pompe son troisième périple ferroviaire en Chine en moins de 15 mois, défiant les Cassandre qui le disaient mourant. D'usines en zones franches, le dictateur a salué la réussite du modèle économique à la chinoise en sillonnant l'empire du Milieu à bord de son train blindé. « À chaque fois que je reviens ici, il y a du nouveau », s'est enthousiasmé le « Soleil du XXIe siècle » après un crochet jusqu'en Mongolie-Intérieure.

Une partition parfaitement orchestrée pour flatter les dirigeants de Pékin qui tentent en vain depuis trois décennies de convaincre leur turbulent protégé de suivre le modèle d'ouverture économique tracé par Deng Xiaoping. Car en privé, Kim déclame une autre chanson, comme le révèle un câble diplomatique américain récemment dévoilé par WikiLeaks. « Je ne fais pas confiance à la Chine », a confié en 2009 le dictateur, lors d'une entrevue avec la présidente du groupe sud-coréen Hyundai Hyun Jung-Eun.

Une méfiance historique qui plonge dans des siècles de résistance coréenne à la domination chinoise, mais s'appuie également sur un facteur nouveau : Pékin resserre l'étau sur son protégé. Depuis les deux tests nucléaires nord-coréens en 2006 et 2009, l'exaspération chinoise grandit à l'égard du petit frère communiste, dont les incartades ont conduit à un retour en force de l'US Navy en Asie du Nord-Est. Pour remettre Kim dans le droit chemin, le parrain chinois a réduit drastiquement son aide économique. Ainsi, la dégradation récente de la situation alimentaire dans certaines régions du royaume ermite est due à l'amoindrissement de la manne en provenance de Pékin indique un rapport confidentiel des experts humanitaires de l'UE, vu par Le Figaro.

Service minimum également face aux demandes d'investissements dans les deux nouvelles zones économiques spéciales (ZES), transfrontalières à Rajin et près de Dandong, sur le fleuve Yalu. « Kim voulait monnayer l'accès au port de Rajin contre du cash, mais il est revenu les mains vides », résume une source diplomatique occidentale à Séoul. Un refus camouflé dans la langue de bois qui a pourri l'atmosphère des dernières visites du dirigeant nord-coréen. Car l'empire du Milieu pose désormais ses conditions à un nouvel appui financier : un retour aux pourparlers à six sur le nucléaire, comme l'a exhorté une nouvelle fois le premier ministre Wen Jiabao à son homologue du Nord, lundi. Puis une véritable libéralisation économique.

Flirt russe

« Kim est allé en Chine pour obtenir de la technologie et des investissements. Mais il ne veut pas réformer son économie », résume Larry Wortzel, membre de la US-China Economic and Security Review Commission. Face à l'obstination du Nord, la Chine avance ses pions économiques en jouant la carte de Rajin, qui lui offre un accès au Pacifique tout en snobant la ZES sur le Yalu. Une approche pragmatique qui fait craindre à Pyongyang une satellisation de son économie. Cette crainte a poussé Kim à relancer sa coopération avec Moscou en tenant avec Dmitri Medvedev, le 24 août, son premier sommet depuis neuf ans. Cette année, pour la première fois depuis la guerre froide, les flottes militaires russe et nord-coréenne feront un exercice conjoint en haute mer.

Mais ce flirt russe ne remet pas en cause la centralité de l'alliance Pékin-Pyongyang. La survie du régime des Kim reste une priorité géostratégique pour les stratèges chinois qui veulent à tout prix éviter le chaos ou une révolution sur leur frontière nord-est. Et nul doute que le nouveau leadership qui sera adoubé à Tienanmen en 2012 réaffirmera l'alliance forgée dans le sang de la guerre de Corée (1950-1953). Tout en maintenant, en coulisses, la pression sur la maison des Kim.

PHOTO - North Korea's Premier Choe Yong-rim (L) meets Shanghai's Mayor Han Zheng in Shanghai September 28, 2011.




Kim Jong-il tente le pari de l'ouverture
Sébastien Falletti

Avant de passer la main, le dictateur nord-coréen veut assurer la survie du régime et relancer une économie exsangue.

La Corée du Nord entrouvre ses portes. Après 70 ans de splendide isolement, Kim Jong-il lance les grandes manoeuvres en vue de replacer son pays au coeur des échanges de l'Asie du Nord-Est. Le chantre de la « Juché », idéologie de l'autarcie, se résout à jouer la carte de l'internationalisation pour assurer la survie de son régime, menacé par son décrochage économique. Depuis quelques mois, le « cher leader » mène une offensive de charme en direction de la Chine et de Russie, en quête de cash et d'infrastructures. Dans sa manche, trois projets économiques transfrontaliers qui pourraient changer la donne régionale. Avec pour enjeu, assurer la succession dynastique au profit de son troisième fils Kim Jong-un, à l'heure où l'écart croissant de niveau de vie avec son voisin chinois menace l'emprise totalitaire sur la population.

Premier coup de poker, la réalisation d'un serpent de mer vieux de deux décennies. Un gazoduc de 1 700 km reliant les gisements de l'Orient russe à la Corée du Sud, l'ennemi de toujours, via le territoire nord-coréen. Le 24 août, Kim Jong-il, âgé de 70 ans, a roulé jusqu'au lac Baïkal, à bord de son train blindé pour donner son feu vert au président russe Dmitri Medvedev. Une première, après deux décennies de résistance de la part d'un régime qui voit toute présence étrangère sur son sol comme une menace pour sa mainmise totalitaire. « La nouveauté, c'est que la Corée du Nord est désormais intéressée. Cela démontre qu'ils sont vraiment aux abois », estime un haut diplomate sud-coréen. Le projet Gazprom vise à écouler 10 milliards de mètres cubes par an à destination de Kogas, le géant de l'énergie sud-coréen, plus gros acheteur de gaz de la planète. À Séoul, le président conservateur Lee Myung-bak s'est immédiatement engouffré dans la brèche. « Les choses vont probablement aller plus vite que prévu », s'est enthousiasmé ce faucon qui impose une ligne dure au Nord depuis 2008, mais rêve de finir son mandat sur un rapprochement historique avec son frère ennemi, en 2012.

Le jeu en vaut la chandelle. Le gazoduc réduirait de 30 % la facture gazière de la Corée du Sud, ainsi que sa dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient. Un bol d'oxygène pour un pays qui doit importer 97 % de ses besoins énergétiques. Le pipeline serait aussi une percée pour Moscou qui peine à développer ses exportations de gaz vers l'Asie-Pacifique.

Seul écueil, le risque géostratégique : le projet place l'approvisionnement de la Corée du Sud à la merci de Pyongyang, qui pourrait couper le robinet du gaz par un coup de force. Séoul pose donc ses conditions : « La Russie doit assurer la sécurité du pipeline », explique le haut diplomate.

Mais pour l'heure, Pyongyang refuse d'abdiquer sa souveraineté à Gazprom. Le régime plaide toujours pour une économie planifiée socialiste et se méfie comme de la peste de toute influence étrangère qui souillerait le paradis de « la race des purs », selon la formule de Brian Myers, professeur à l'université Dangseo à Busan et auteur d'un nouvel ouvrage du même nom. D'autant que les bribes d'information sur l'enrichissement des voisins chinois et sud-coréens transpirent grâce aux marchands transfrontaliers, mettant à bas le mythe du paradis socialiste.

Un dilemme pour les Kim, car le projet Gazprom rapporterait 100 millions de dollars par an aux caisses du régime, en droit de péage. Une manne irrésistible à l'heure où les sanctions internationales perturbent ses trafics d'armes et de drogues, habituelles sources de cash. « Il ne veut pas réformer son économie, mais il a besoin d'une vache à lait ! », résume John Delury, professeur à l'université Yonsei, à Séoul. La distribution de grosses cylindrées et autres produits de luxe aux cadres dirigeants fait partie de la panoplie visant à s'assurer de leur fidélité à l'heure de la transmission du pouvoir au jeune héritier de 28 ans.

Cet impératif financier guide l'autre volet du Meccano régional des Kim, la création récente de deux zones économiques spéciales (ZES) frontalières à Rajin-Sonbong, à l'extrémité nord-est avec la Chine et la Russie, et dans l'embouchure du fleuve Yalu, en mer Jaune. La propagande affirme avoir attiré sur ces zones franches des investisseurs en suivant le modèle des ZES chinoises. Sur le port de Rajin, le commerce en devises étrangères est désormais autorisé. La Russie et la Chine ont respectivement décroché un droit d'usage du port pour cinquante ans et dix ans.

Une percée stratégique pour Pékin qui décroche après des siècles une « fenêtre sur le Pacifique » afin de désenclaver ses provinces arriérées du Nord-Est. En juin, un premier cargo a transformé du fret en provenance de la province chinoise de Jilin jusqu'à Shanghaï, via le port de Rajin. Une nouvelle ligne de cabotage moins onéreuse que la voie ferroviaire à travers l'empire du Milieu. En retour, Pékin a construit une nouvelle route reliant Rajin à la frontière et Moscou modernise la voie ferrée. Néanmoins, le rêve de transformer Rajin en hub régional demeure lointain car les entrepreneurs chinois et russes restent sur leur garde. « Leurs prédécesseurs ont souvent été expropriés après avoir construit à leurs frais les infrastructures. Ils savent que Kim ne veut pas réformer son économie », rappelle Delury.

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mercredi 21 septembre 2011

La croisière nord-coréenne n'amuse pas le Sud - Eva John

Libération - Monde, mercredi 21 septembre 2011, p. 9

«La beauté des monts Geumgang rayonne à 30 kilomètres à la ronde», dit un proverbe coréen. Pas étonnant que ce coin de paradis du côté nord du 38e parallèle ait été choisi par le pays communiste pour la croisière qu'il a lancée en fanfare fin août. Une centaine de journalistes et d'hommes d'affaires venus notamment de Chine et des Etats-Unis ont été invités à inaugurer le circuit et à visiter les installations touristiques pour éventuellement y investir. Une preuve, selon Park Chol-su, le vice-président du groupe d'investissement nord-coréen Taepung, de la nouvelle «ouverture au monde» de son pays. A l'en croire, l'été prochain, près de 4 000 touristes étrangers vogueront sur la mer du Japon à bord du vieux ferry Mangyongbong.

Mais le projet fait grincer des dents les Sud-Coréens. Les «monts de diamant» symbolisaient jusqu'à récemment le rapprochement intercoréen. Dès 1998, un complexe touristique géré en majeure partie par l'opérateur sud-coréen Hyundai Asan accueille des visiteurs du Sud. En dix ans, ils sont 2 millions à avoir profité de cette occasion unique de franchir la zone démilitarisée. D'émouvantes réunions de familles séparées y sont aussi organisées. Jusqu'à ce jour de 2008, où une touriste est abattue par des soldats nord-coréens. Séoul suspend immédiatement les voyages et rapatrie des centaines d'employés. Les magasins, les hôtels et le golf sont laissés à l'abandon. Pendant trois ans, le régime communiste, privé de ce considérable flot de devises, appelle à la reprise des visites organisées. En vain. Le 22 août, il annonce brutalement la saisie des infrastructures sud-coréennes, dont la valeur dépasse les 318 millions d'euros. Hyundai Asan et les autres investisseurs n'ont pas d'autre choix que de faire évacuer les 14 salariés encore présents sur le site.

Le bras de fer s'est à l'évidence durci. Séoul ne tarde pas à dénoncer la «décision unilatérale» et la «perte de crédibilité» de son voisin. Pourtant, le 30 août, le ministre de la Réunification, connu pour sa fermeté envers le Nord, est remplacé par un proche du Président, plus conciliant. Les relations sont particulièrement tendues entre les deux pays depuis le bombardement de l'île de Yeonpyeong l'an dernier et l'attaque du navire sud-coréen Cheonan en mars 2009. Le Sud devrait prochainement appeler les investisseurs du monde entier à boycotter le nouveau projet touristique de Pyongyang.

«De toute façon, sans les touristes sud-coréens, le projet n'est pas viable, prédit Andrei Lankov, spécialiste de la Corée du Nord. Avec cette croisière, Pyongyang entend juste accentuer la pression sur Séoul pour la reprise des circuits intercoréens. Et il est bien probable que le prochain gouvernement, qui sera élu en décembre 2012, cédera à ces revendications.»

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En dépit des sanctions, le luxe afflue à Pyongyang - Philippe Mesmer

Le Monde - Economie, mercredi 21 septembre 2011, p. 18

Les sanctions économiques n'y font rien. Les produits de luxe et d'électronique grand public dernier cri affluent en Corée du Nord. Les importations de ces produits sont passées de 272 millions de dollars (199 millions d'euros) en 2008 à 446 millions de dollars (327 millions d'euros) en 2010, selon un rapport présenté à Séoul au Parlement sud-coréen, lundi 19 septembre, par Yoon Sang-Hyun, député du Grand parti national, le GNP du président Lee Myung-bak.

A eux seuls, les appareils d'électronique grand public - télévisions, enregistreurs ou caméras numériques - représentent la moitié de ces montants. Leurs importations progressent fortement par rapport aux produits de luxe plus classiques, comme la joaillerie ou les accessoires en cuir, en relatif déclin. Les voitures de luxe figurent également en bonne position parmi les produits importés.

Pour M. Yoon Sang-hyun, qui s'appuie sur des données obtenues auprès du ministère sud-coréen des affaires étrangères et du commerce, l'achat de ces produits répond à la demande croissante d'une catégorie émergente de Nord-Coréens, qui se sont enrichis par le commerce avec l'extension de l'économie parallèle au cours des dix dernières années.

Les produits de luxe serviraient également de cadeaux pour s'assurer de la loyauté de l'élite du régime à Kim Jong-un, fils du leader Kim Jong-il, appelé à lui succéder.

Ces données confirment les informations rendues publiques en juillet par Séoul, qui faisaient état d'une hausse de 58 % des importations de la Corée du Nord entre janvier et mai 2011 par rapport à la même période de l'année précédente, une progression soutenue par les acquisitions de produits de luxe.

Rôle central de la Chine

En raison des sanctions imposées par le Conseil de sécurité de l'ONU, notamment celles d'octobre 2006, décidées après le premier essai nucléaire réalisé par le régime et qui interdisent la vente de ces produits au régime de Pyongyang, le commerce se fait quasi exclusivement avec la Chine, ou par son intermédiaire.

Pyongyang aurait envoyé dans ce pays plusieurs centaines d'" agents commerciaux ", chargés de gérer ces affaires. Entre janvier et mai 2011, les échanges entre les deux voisins ont approché les 2 milliards de dollars (1,45 milliard d'euros), un chiffre multiplié par deux par rapport à la même période de 2010.

Soutenues, les importations de produits de luxe contrastent avec le quotidien de la population nord-coréenne, victime d'une pénurie alimentaire chronique. La situation s'est aggravée cet été avec d'importantes inondations, qui auraient endommagé des milliers d'hectares de terres cultivables. Au point que plusieurs donateurs, les Etats-Unis, la Russie et la Corée du Sud notamment, ont décidé d'envoyer plusieurs milliers de tonnes d'aide alimentaire au Nord.

Philippe Mesmer (Tokyo, correspondance)

PHOTO - In this photo released by China's Xinhua News Agency, North Korean leader Kim Jong Il, front left, looks at gifts presented to him by Chinese Vice Premier Zhang Dejiang, center, head of a Chinese delegation to celebrate the 50th anniversary of the Treaty of Friendship, Cooperation and Mutual Assistance Between China and Democratic People's Republic of Korea, in Pyongyang, North Korea, on Tuesday, July 12, 2011. Kim Jong Il's son Kim Jong Un stands behind his father.

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lundi 22 août 2011

Pyongyang se rapproche de Moscou pour atténuer sa dépendance vis-à-vis de Pékin

Le Monde - International, mardi 23 août 2011, p. 8

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il, arrivé en Russie samedi 20 août à bord d'un train blindé, doit rencontrer, probablement mardi, le président Dmitri Medvedev dans la ville d'Oulan-Oude, à une centaine de kilomètres du lac Baïkal.

Accueilli à Khasan, ville proche de la frontière, par le gouverneur de la région de Primorye, Kim Jong-il a visité, dimanche, la centrale hydroélectrique de Bureiskaya.

Attendue depuis juin, cette première visite, depuis 2002, aurait pour objectif de renforcer les liens économiques entre les deux pays, notamment par un projet de pipeline pour le transport du gaz liquéfié entre la Russie et la Corée du Sud passant par la République populaire démocratique de Corée (RPDC).

Cette rencontre devrait également aborder la reprise de pourparlers multilatéraux sur la question nucléaire. L'aide russe à un pays confronté à une nouvelle pénurie alimentaire sera un autre sujet d'entretiens. Moscou a annoncé l'envoi de 50 000 tonnes de céréales en RPDC.

Sur le plan diplomatique, soulignent les observateurs à Séoul, cette visite pourrait indiquer la volonté de la Russie de jouer un rôle plus actif dans la stabilisation de la péninsule. Faisant partie, avec la Chine, les deux Corées, le Japon et les Etats-Unis des pourparlers à Six sur la dénucléarisation de la RPDC (suspendus depuis 2008), la Russie est jusqu'à présent restée en retrait sur la question coréenne. S'il se concrétise, le pipeline aurait un impact économique et diplomatique significatif.

La Corée du Sud est un grand importateur de gaz naturel (32,6 millions de tonnes en 2010). En 2008, Kogas (entreprise sud-coréenne) et Gazprom (russe) ont signé un accord pour la fourniture annuelle de 10 millions de tonnes de gaz liquéfié à partir de 2015. Le transport par mer étant coûteux, un pipeline à travers la Corée du Nord, proposé par Moscou et Séoul, serait plus économique.

Pour la RPDC appauvrie, le passage du pipeline sur son territoire assurerait de solides revenus en devises (500 millions de dollars par an, selon les analystes à Séoul). La Corée du Sud entend, pour sa part, obtenir des sérieuses garanties. Ce pipeline la rendra, en effet, dépendante de Pyongyang pour un tiers de ses approvisionnements en gaz liquéfié - dont elle pourrait être privée si le régime ferme les vannes en cas de tensions, fréquentes entre les deux pays.

Dans son message à Kim Jong-il pour la célébration, le 15 août, de la fin de la colonisation japonaise de la péninsule (1910-1945), M. Medvedev a fait état de ce projet comme étant " un exemple de renforcement de coopération " entre les deux pays et " une contribution à la stabilisation de la péninsule ".

Alors que la Chine multiplie les projets économiques le long des 1 300 kilomètres de sa frontière avec la RPDC (nouveaux ponts, zone industrielle conjointe sur une île du fleuve Yalu) et entend associer celle-ci au développement de ses trois provinces (Heilongjiang, Jilin et Liaoning), la Russie, qui n'a que 17 kilomètres de frontière avec la Corée du Nord, est à la traîne. Grand allié de Pyongyang jusqu'à l'effondrement de l'URSS, Moscou a laissé cette place à Pékin. Pour le régime de Pyongyang, un rapprochement avec la Russie permettrait d'atténuer la dépendance vis-à-vis de la Chine.

Favorable à la non-prolifération et n'entendant pas reconnaître la RPDC comme une puissance nucléaire, la Russie applique, en principe, les sanctions adoptées à son encontre par le Conseil de sécurité des Nations unies en juin 2009. Moscou estime néanmoins qu'une dénucléarisation de ce pays n'est envisageable que dans le cadre d'un accord global de sécurité et un pacte de non-agression avec les Etats-Unis.

Moscou reste néanmoins mesuré dans ses critiques du régime nord-coréen. Lors de la seconde crise nucléaire en 2002, elle avait demandé à Washington de fournir des preuves de la violation par Pyongyang de ses engagements.

Moscou avait aussi épargné la Corée du Nord, en 2010, après les sérieuses accusations portées par une enquête internationale qui accusait un sous-marin nord-coréen d'avoir coulé, le 26 mars 2010, la corvette sud-coréenne Cheonan (46 morts).

La Russie a enfin eu un rôle d'intermédiaire dans la restitution à Pyongyang des 25 millions de dollars gelés (17,4 millions d'euros) par le Trésor américain sur les comptes de Banco Delta Asia à Macao.

A la faveur du projet de pipeline - peu réalisable pour l'instant faute d'avancées sur la question nucléaire -, Moscou pourrait redevenir un acteur de premier plan dans le jeu diplomatique en Asie orientale, estime Andrei Lankov, professeur à l'université Kookmin, à Séoul.

Philippe Pons

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DERNIÈRES IMAGES - En Russie, Tapis Rouge pour Kim Jong-il






Libération - Monde, lundi 22 août 2011, p. 12

La Russie a déroulé le tapis rouge hier pour accueillir le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il dans la région de l'Amour, en Extrême-Orient russe. Visiblement fatigué, le dirigeant de 69 ans, qui arborait ses habituelles lunettes de soleil et un vêtement de type militaire, a été aidé pour sortir de son train blindé. Il a visité une station d'énergie hydraulique et devrait rencontrer dans les prochains jours le président Dmitri Medvedev près du lac Baïkal. Le dirigeant nord-coréen, qui a poursuivi sa route sur le Transsibérien, n'est pas accompagné de son plus jeune fils et héritier, Kim Jong-un. C'est le premier voyage en Russie du leader depuis 2002. Son pays, confronté à des inondations dévastatrices et à une pénurie de denrées alimentaires, tente d'obtenir des aides de ses alliés. La Russie fait aussi partie du Groupe des six - avec les deux Corées, les Etats-Unis, le Japon et la Chine - chargé de pourparlers sur la dénucléarisation de la Corée du Nord.

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vendredi 5 août 2011

Echanges entre la Chine et la Corée du Nord sur le nucléaire


Reuters économique - Vendredi 5 août 2011 - 03:59:14 GMT

La Chine a indiqué vendredi avoir discuté avec la Corée du Nord au sujet de la reprise du dialogue sur le désarmement nucléaire.

Le ministère chinois des Affaires étrangères a rapporté sur son site internet (www.mfa.gov.cn) que Wu Dawei, émissaire chargé du nucléaire nord-coréen, et le négociateur nord-coréen Kim Kye-gwan avaient "échangé leur point de vue pour la reprise des discussions à six".

Le bref communiqué ne donne aucune indication sur la date possible de reprise des discussions. La Corée du Nord semblerait désormais prête à retourner à la table des négociations, qu'elle a quittée en 2009.

Lundi, Pyongyang et Washington sont tombés d'accord pour reprendre le dialogue après la première visite d'un reponsable nord-coréen aux Etats-Unis depuis quatre ans. (voir [ID:nLDE77002J])

Les discussions à six impliquent les deux Corées, le Japon, la Chine, les Etats-Unis et la Russie. (Chris Buckley; Tangi Salaün et Benjamin Massot pour le service français)

PHOTO - China's nuclear envoy Wu Dawei (L) talks to South Korean Foreign Minister Kim Sung-hwan (R) during their meeting at the foreign ministry in Seoul April 27, 2011. Wu is in Seoul for talks on ways to resume the six-party dialogue which also involves Japan and Russia.

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mardi 21 juin 2011

La Corée du Nord s'apprêterait-elle à en finir avec son autarcie ? - John Foley

Le Monde - Economie, mardi 21 juin 2011, p. 18

La Corée du Nord n'est pas exactement le paradis de l'investissement étranger. Pourtant, c'est dans ce pays fermé sur lui-même que s'est tenue, le 8 juin, la cérémonie d'ouverture de deux « zones économiques spéciales » - régions à faible imposition pour attirer les usines à capitaux étrangers. Si le dirigeant malade de la Corée du Nord, Kim Jong-il, suit l'exemple de son grand voisin, Pyongyang aura peut-être trouvé le moyen de sortir la République populaire démocratique de son extrême pauvreté.

Ce pays autarcique vit dans un isolement quasi total - par choix, mais aussi à cause de rigoureuses sanctions internationales. Seul fait exception le commerce avec la Chine. Mais les pénuries et la malnutrition sévissent, et le régime fait eau de toutes parts : quelque 1 100 personnes ont fui le pays entre mai 2010 et mai 2011, soit une hausse de 14 % par rapport à l'année précédente, selon le ministère sud-coréen de la réunification.

La Corée du Nord aurait donc intérêt à créer ces zones économiques spéciales à la chinoise. Les coûts de main-d'oeuvre y représentent environ un dixième de ceux du voisin du sud. Pyongyang pourrait ainsi réduire son déficit commercial et bâtir un secteur d'industries légères crédible, à l'instar de ce qu'a fait la Chine avec la création de régions spéciales, comme celle de Shenzhen dans les années 1980.

Un parc industriel existe déjà à la frontière avec la Corée du Sud. Mais les perspectives sont meilleures pour les nouvelles zones. Le complexe de Kaesong, vieux de huit ans, pâtit en effet des tensions militaires et de l'embargo commercial des Etats-Unis, qui frappe aussi les produits fabriqués dans la région. En revanche, la situation est plus calme le long de la frontière avec la Chine, un pays qui, de surcroît, représente un marché géant et applique les sanctions avec laxisme.

Inféodés aux Chinois

Mais ce qui pourrait manquer, c'est la volonté politique. Malgré les promesses d'un Etat fort et prospère pour 2012, le régime demeure une dictature répressive qui croit aux valeurs de l'autarcie.

Inféodés aux Chinois qui fournissent la quasi-totalité de l'énergie du pays, les Nord-Coréens cherchent peut-être à échapper à cette emprise. En 2010, Pyongyang a ainsi loué une jetée dans un port russe avec un bail de cinquante ans, et une autre à la Chine, mais... pour dix ans seulement.

Mais pour nombre d'analystes, la transparence et les réformes politiques sont les conditions de la croissance économique en Corée du Nord. Même si l'expérience de la Chine montre que cela peut aussi marcher dans l'autre sens.

Sur Breakingviews.com
(Traduction de Ngoc-Dung Phan)
Plus de commentaires sur l'actualité économique et financière.

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mercredi 15 juin 2011

Les Etats-Unis interceptent en mer de Chine un cargo nord-coréen suspect

Le Monde - International, mercredi 15 juin 2011, p. 7

La marine américaine a intercepté, le 26 mai, un cargo nord-coréen suspecté de transporter vers la Birmanie des armes et de la technologie pour des missiles. Selon le New York Times, qui révèle l'information dans son édition du lundi 13 juin, le navire nord-coréen M/V Light était en route pour la Birmanie pour des activités de contrebande.

" Nous avons parlé avec les Nord-Coréens et avec tous les pays d'Asie du Sud-Est ", dont la Birmanie, a indiqué lundi, Gary Samore, chargé des armes de destruction massive auprès du président Barack Obama. " C'est un bon exemple, dit-il, qui montre que la coopération et la coordination internationale peuvent bloquer les exportations d'armes par la Corée du Nord. "

L'interception s'est produite au sud de Shanghaï (Chine). Le navire battait pavillon du Belize, pays situé sur la côte caribéenne de l'Amérique centrale, et aurait déjà convoyé des cargaisons suspectes dans le passé, selon le porte-parole du Pentagone, le colonel David Lapan. Après autorisation des autorités du Belize, le destroyer de l'US Navy McCampbell a voulu inspecter le cargo, dont les occupants ont alors révélé qu'ils étaient nord-coréens après avoir refusé, à quatre reprises, l'abordage.

" Nous pensons que ces signes montrent qu'il transportait une cargaison interdite par les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies ", a expliqué le colonel Lapan. Pyongyang est visé par des sanctions internationales et des résolutions de l'ONU destinées à freiner ses programmes nucléaires et de missiles.

Après l'essai nucléaire de 2009 conduit par le régime de Kim Jong-il, l'ONU avait voté de nouvelles mesures renforçant l'embargo sur les armes et autorisant les pays membres à intercepter ces chargements en cas de soupçons sérieux.

En 2009, le Kang Nam I, un navire nord-coréen, avait déjà été obligé de rebrousser chemin après avoir été soupçonné de vouloir livrer des armes à la Birmanie.

Le McCampbell a suivi le cargo qui a fait demi-tour le 29 mai en direction de la Corée du Nord. Les Etats-Unis ont doublé leur pression militaire d'une intense activité diplomatique notamment auprès d'une délégation de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean) en visite, le 27 mai, à Washington. Ses membres ont été informés des opérations en cours au large de Shanghaï. Le représentant birman présent a dénoncé les " accusations américaines ".

Si les Etats-Unis ont pu démontrer leurs capacités opérationnelles et leur vigilance en matière de prolifération, cette cargaison garde encore une large part de mystère. Washington laisse entendre qu'il s'agirait de missiles d'une portée de 500 à 600 kilomètres. Le danger ne concernerait que des pays comme la Chine, la Thaïlande ou le Laos, autant de régimes proches de la dictature birmane.

Aucune preuve formelle

Par ailleurs, faute d'inspection à bord du navire, il n'existe pas de preuve formelle du contenu des cales du navire, et Washington n'a fourni aucune précision sur l'éventuelle exportation d'élément permettant à la Birmanie de nourrir son programme nucléaire.

Le nombre d'armes nucléaires jadis détenues à 90 % par les deux grandes puissances a baissé de 50 % multipliant les dangers d'une prolifération incontrôlée sous la pression de la Corée du Nord et de l'Iran, qui tentent de se doter d'un arsenal contre la volonté de la communauté internationale.

" Il faut relativiser cet incident, il n'a rien d'extraordinaire ", nuance, pour sa part, Bruno Tertrais, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique. " Les Américains ne parlent pas d'arme nucléaire et les échanges entre la Birmanie et la Corée du Nord ne sont pas une nouveauté. "

Jacques Follorou

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mardi 7 juin 2011

Corée du Nord, l'autre pays du bonheur - Sébastien Faletti

Le Figaro, no. 20791 - Le Figaro, mardi 7 juin 2011, p. 1

Camarades travailleurs de Corée du Nord, réjouissez-vous ! Vous êtes le second peuple le plus heureux de la terre. C'est la rafraîchissante nouvelle assenée par la télévision centrale nord-coréenne aux habitants du royaume ermite, dont six millions ne mangent pas à leur faim, selon l'ONU. Un sondage exclusif dévoilé lors du journal télévisé place en effet la dictature de Kim Jong-il devant Cuba, le Venezuela et l'Iran dans le top 5 du bonheur. Avec 98 points sur 100, les Nord-Coréens ne sont qu'à 2 points de la félicité suprême. Loin devant leur rivale capitaliste, la Corée du Sud, qui pointe à une médiocre 153e place. Et surtout à des années-lumière de « l'Empire américain », lanterne rouge du classement mondial, avec 3 misérables points.

Mais un pays devance toujours Pyongyang dans la course au bonheur. La Chine, l'alliée indéfectible, a déjà atteint le nirvana avec une note maximale de 100. Une nouvelle qui a déclenché les commentaires caustiques des internautes chinois, lesquels ne savaient pas qu'ils vivaient déjà au paradis. Il faut dire que la propagande du Nord ne peut plus cacher à ses habitants l'écart de niveau de vie avec le voisin chinois, tant les échanges transfrontaliers se sont multipliés. Nul doute cependant que, sous la direction éclairée de leur « cher dirigeant », les sujets de Kim rattraperont leur retard très bientôt. Prolétaires, unissez-vous, le bonheur suprême est à portée de main !

SÉBASTIEN FALETTI

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jeudi 2 juin 2011

Pyongyang renonce à toute négociation avec Séoul

Le Monde - Contre-enquête France, mercredi 1 juin 2011, p. 9

La Corée du Nord a annoncé, lundi 30 mai, qu'elle renonçait à toutes négociations avec son voisin du sud, notamment sur la dénucléarisation de l'archipel, et l'a menacé de représailles s'il s'essayait à « une guerre psychologique ». La Commission de défense nationale, l'un des organismes les plus hauts placés dans la hiérarchie de la dictature, a annoncé la fermeture d'une ligne de communication militaire entre les deux pays sur la côte Est et celle du bureau de liaison au Mont Kumgang, un centre touristique géré par les deux Corées.

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lundi 16 mai 2011

ANALYSE - Corée du Nord : pénurie alimentaire et jeu politique - Philippe Pons

Le Monde - Analyses, samedi 14 mai 2011, p. 19

La récente visite à Pyongyang de l'ex-président américain Jimmy Carter n'a guère porté de fruits : sa rencontre avec Kim Yong-nam, président du comité permanent de l'Assemblée populaire suprême, qui fait office de chef d'Etat, a même pris un caractère de « confrontation » verbale, a-t-il déclaré. Accompagné d'autres « anciens » - l'ex-président finlandais Martti Ahtisaari ainsi que son homologue irlandaise, Mary Robinson, et l'ex-premier ministre norvégien Gro Harlem Brundtland -, M. Carter cherchait à apaiser la tension dans la péninsule et à évaluer la gravité de la situation alimentaire au Nord.

C'est avec scepticisme sinon irritation que Séoul a accueilli cette démarche : le président Lee Myung-bak n'a pas reçu la délégation et considère que le message du dirigeant Kim Jong-il, dont elle était porteuse, dans lequel celui-ci se déclare « prêt à des pourparlers », est vide de signification. La visite de M. Carter aura au moins eu un mérite : mettre en évidence la double impasse, sécuritaire et humanitaire, de la politique intransigeante vis-à-vis de Pyongyang adoptée par M. Lee Myung-bak depuis 2008 et épaulée par l'administration Obama.

La rupture du dialogue intercoréen et la suspension de l'aide du Sud au Nord ont conduit à un regain de tension qui n'est pas étranger aux incidents meurtriers de 2010 : naufrage de la corvette Cheonan en mars (46 morts) et le bombardement de l'île Yongpyong en novembre (4 morts). Fort des conclusions d'une enquête internationale - non endossées par la Chine et la Russie - retenant l'hypothèse d'une attaque à la torpille du Cheonan par la République populaire démocratique de Corée (RPDC), Séoul exige des excuses comme préalable à tout dialogue. Pour Pyongyang, qui nie toute implication dans ce naufrage, le bombardement de Yongpyong était une riposte à une provocation.

La tension dans la péninsule et l'enlisement des pourparlers sur le nucléaire sont des questions de longue haleine. Une autre se pose de manière urgente : l'alarmante détérioration de la situation alimentaire au Nord. Or, l'assistance internationale est bloquée pour des motifs politiques. « Que l'Amérique et la Corée du Sud retiennent l'aide alimentaire destinée à la Corée du Nord pour des raisons politiques est une violation des droits de l'homme », a déclaré M. Carter. Ces propos ont provoqué un tollé des organisations qui dénoncent la violation de ces droits par la RPDC. Amnesty International fait état de 200 000 détenus (chiffre qui n'est pas nouveau) et d'une extension des camps de travail.

Le problème soulevé par M. Carter n'en est pas moins réel : sans être aussi dramatique qu'elle le fut dans les années 1990 (la famine fit 1 million de morts), la pénurie alimentaire est alarmante, estime le Programme alimentaire mondial (PAM) dans un rapport publié, en mars, à la suite d'une mission en RPDC. L'hiver le plus froid en soixante ans, des inondations et une épidémie de fièvre aphteuse sont à l'origine de ce nouveau déficit alimentaire.

Six millions de personnes (soit un quart de la population) souffrent déjà de malnutrition chronique. Quatre organisations humanitaires (Concern Worldwide, Handicap International, Save the Children et Triangle Génération Humanitaire), ainsi que l'Agence suisse pour le développement et la coopération, ont lancé un appel soulignant les risques d'une prise de conscience tardive d'une telle dégradation.

Ce fut le cas lors de la famine de 1994-1997 : les tergiversations sur l'ampleur de la pénurie conjuguées aux arrière-pensées politiques - Séoul misait sur cette aggravation pour provoquer la chute du régime - ont contribué à dramatiser encore la situation. Sans nier la responsabilité du régime nord-coréen dans cette famine, des auteurs comme Andrew. S. Natsios (The Great North Korean Famine), Hazel Smith (Hungry for Peace) ou Stephan Haggard et Marcus Noland (Famine in North Korea) dénoncent un attentisme coupable.

Si Séoul a tout lieu d'être « remonté » contre la RPDC et refuse de l'aider, écrit le New York Times dans un éditorial, « il n'y a aucune raison pour que le président Obama commette la même erreur (...). Se tenir à l'écart ne peut être une option ». Rappelant la famine des années 1990, le quotidien estime que « quel que soit le dégoût qu'inspire le régime, on ne peut permettre que cela se reproduise ».

« Attendre pour qu'il y ait davantage de preuves de pénurie signifie qu'il sera trop tard », écrivent Stephan Haggard et Marcus Noland, qui réfutent les arguments avancés pour refuser l'aide : la non-gravité de la situation ou l'impossibilité de vérifier si l'assistance arrive bien aux destinataires. Selon les organisations humanitaires sur place, des procédures permettent de telles vérifications. Certes, elles ne sont pas parfaites, mais « faire valoir cet argument signifie simplement que l'on refuse de fournir une aide à la RPDC », écrivent-ils (www.38north.or). Le PAM a annoncé une opération d'urgence destinée à subvenir aux besoins alimentaires de 3,5 millions de personnes d'un coût de 200 millions de dollars, et l'Unicef a lancé un appel pour une assistance de 20 millions de dollars.

Philippe Pons

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mercredi 27 avril 2011

Jimmy Carter s'active à Pyongyang - Sébastien Falletti

Le Temps - International, mardi, 26 avril 2011

L'ancien président américain veut réamorcer le dialogue nucléaire, alors que Nord et Sud sont à couteaux tirés depuis le bombardement de l'île de Yeonpyeong, en mer Jaune, par l'artillerie du Nord, en novembre dernier

L'homme des missions impossibles est de retour. Infatigable, Jimmy Carter reprend la route de Pyongyang avec l'espoir de réussir une percée diplomatique dans une péninsule coréenne toujours à cran. L'ancien président américain atterrit ce mardi dans la capitale nord-coréenne pour convaincre Kim Jong-il de reprendre le dialogue nucléaire et de se réconcilier avec sa rivale, la Corée du Sud. Une gageure alors que Séoul et Pyongyang sont à couteaux tirés depuis le bombardement de l'île de Yeonpyeong, en mer Jaune, par l'artillerie du Nord, en novembre dernier.

La situation dans la péninsule n'a jamais été aussi «dangereuse» depuis la guerre de Corée (1950-1953), affirme le très sérieux International Institute for Strategic Studies (IISS) de Londres. Jimmy Carter ne vient pas seul: il est accompagné de trois anciens chefs d'Etat, tous membres des «Aînés» (The Elders), ce groupe fondé par Nelson Mandela pour désamorcer les conflits dans le monde. Le finlandais Martti Ahtisaari, l'Irlandaise Mary Robinson et le Norvégien Gro Brundtland viendront prêcher la bonne parole à Pyongyang puis à Séoul où ils termineront leur périple jeudi.

Pour amadouer le dictateur nord-coréen, les Aînés plaideront pour une reprise de l'aide alimentaire internationale, comme le demande avec insistance le régime depuis le début de l'année. Pyongyang met en avant de mauvaises récoltes dues à un hiver particulièrement rude, mais Séoul soupçonne une manipulation visant à renflouer les réserves de la dictature. «La situation est horrible là-bas et nous espérons pousser les autres pays à soulager la crise alimentaire, y compris la Corée du Sud qui a stoppé tous ses envois de nourriture», a déclaré Jimmy Carter. Une pierre dans le jardin du président sud-coréen Lee Myung-bak, qui impose une ligne dure contre sa voisine du nord depuis son arrivée au pouvoir en 2008. Et qui refuse toute négociation tant que Pyongyang n'aura pas présenté ses excuses pour le bombardement de Yeonpyeong ainsi que le naufrage d'une corvette sud-coréenne, avec 46 marins à bord, en mars 2010.

L'opération Carter survient à point nommé pour appuyer les efforts diplomatiques des Etats-Unis et de la Chine, qui travaillent en coulisses à une relance des pourparlers à six sur le nucléaire, enlisés depuis 2009. Washington et Pékin redoutent que le face-à-face entre les deux Corées ne débouche sur un nouveau dérapage militaire périlleux pour la région et poussent les frères ennemis à se rapprocher. Preuve de cette coordination, l'ancien président américain et Prix Nobel de la paix s'est entretenu lundi à Pékin avec le ministre des Affaires étrangères Yang Jiechi avant de s'envoler pour Pyongyang. Et il présentera un débriefing détaillé à l'administration Obama à son retour, bien que le Département d'Etat qualifie sa visite de «strictement privée». Cette dernière permet néanmoins aux Etats Unis de tester la volonté de dialogue du régime stalinien à l'heure où ils envisagent une reprise de l'aide alimentaire à destination du Nord, mais attendent un geste tangible sur le nucléaire.

Reste à savoir si Kim Jong-il daignera rencontrer Jimmy Carter, après l'avoir snobé lors de sa dernière visite en août 2010. Cet échec ne décourage pas Carter qui se souvient avoir négocié une percée historique sur le nucléaire à Pyongyang, en 1994 avec Kim Il-sung.Séoul

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samedi 9 avril 2011

Kim Jong-il met un frein au processus de transition dynastique en Corée du Nord

Le Monde - International, samedi, 9 avril 2011, p. 6

Kim Jong-un, l'un des fils et héritier présumé du maître absolu du régime nord-coréen, reste tenu à l'écart des instances dirigeantes

La transition dynastique en Corée du Nord, qui semblait avoir été lancée fin 2010 par Kim Jong-il, actuel dirigeant de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) devra encore attendre. Contrairement aux spéculations de certains médias sud-coréens, l'un de ses fils, Kim Jong-un, pressenti pour lui succéder, n'a pas accédé, jeudi 7 avril, aux fonctions de numéro deux du pays.

La Corée du Nord est l'un des pays les plus fermés de la planète, dans lequel la famille Kim règne en maître absolu, de père en fils, depuis soixante-trois ans, grâce à un régime de terreur. Certains éléments pouvaient laisser penser que Kim Jong-il était en passe de placer en position d'autorité ce fils de 27 ou 28 ans, selon les sources, éduqué en Suisse. Affaibli par une attaque cérébrale, en 2008, Kim Jong-il, qui souffrirait aussi de diabète et de problèmes cardio-vasculaires, avait engagé, en 2010, dans une certaine hâte un processus de succession.

Kim Jong-un, dont le visage était jusqu'alors inconnu, a été promu général quatre étoiles en septembre, puis nommé au Comité central du parti et désigné vice-président de la commission militaire centrale du parti, qui supervise l'armée de 1,2 million de soldats.

Le 10 octobre, le régime avait, chose rare, invité les médias internationaux aux célébrations du 65e anniversaire du Parti du travail pour officialiser cette transition. Sur une tribune, lors d'un spectacle dans lequel les régimes totalitaires aiment voir le reflet d'une forme de puissance, figurait Kim Jong-un.

Tensions régionales

Cette amorce d'évolution dans un pays aussi opaque, au coeur de tensions régionales d'autant plus inquiétantes pour la communauté internationale qu'il tente de se doter de l'arme nucléaire, concentrait l'attention. Beaucoup pensaient que la 4e session de l'Assemblée suprême du peuple, jeudi, verrait le fils héritier accéder à la vice-présidence de la Commission nationale de la défense (CND). La présidence du CND revient, selon la Constitution, au premier dirigeant de ce pays, en l'occurrence Kim Jong-il.

« Les médias occidentaux se sont trompés, a laconiquement expliqué, jeudi, au Monde, un diplomate nord-coréen, cette session était simplement consacrée au budget. » En effet, le nom de Kim Jong-un n'a pas été mentionné dans le communiqué de l'agence de presse officielle (KCNA) parmi les nouvelles nominations. Cette surprise, selon un diplomate occidental, éloigne l'espoir de voir s'ouvrir ce régime dans un proche avenir. Kim Jong-il, dont la santé se serait améliorée, pourrait au contraire conserver les rênes et durcir plus encore le régime.

Le commandant des forces américaines en Corée du Sud, le général Walter Sharp a dit, mercredi, « craindre de nouvelles attaques et des provocations contre son voisin du Sud ». L'attitude jugée belliqueuse de la Corée du Nord a contraint la France à retarder l'ouverture d'un bureau de représentation à Pyongyang, pourtant validée, fin 2010, par l'Elysée.

Enfin, la situation humanitaire dans le pays continue d'inquiéter. Le Programme alimentaire mondial des Nations unies a révélé, le 25 mars, dans un rapport, que si rien n'est fait d'ici le mois de mai, près de six millions de personnes - surtout les enfants et les femmes - seraient touchées par la famine. Une telle catastrophe avait causé la mort d'un million de personnes dans les années 1990, notamment à cause du détournement de l'aide internationale par l'armée et les privilégiés du régime.

Jacques Follorou

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Corée du Nord : Emmurés vivants

Marianne, no. 729 - Repères Monde, samedi, 9 avril 2011, p. 62

La Chine vient d'ériger un mur, surmonté de barbelés, pour boucher sa frontière avec la Corée du Nord. Depuis 1953, 20 000 Coréens ont fui leur pays, avec une accélération des départs ces dernières années. Selon le Programme alimentaire mondial, la contrée martyre aurait besoin de 430 000 t de vivres pour limiter les ravages de l'actuelle disette.

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vendredi 25 février 2011

Des secrets de moins en moins bien gardés - Chong Rak-in

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 35

Le téléphone mobile est devenu l'outil essentiel de transmission des informations sur ce qui se passe en Corée du Nord. Daily NK, quotidien en ligne sud-coréen spécialisé dans les nouvelles venant du Nord, a récemment publié une séquence vidéo surprenante. On y voit un Nord-Coréen en train de brûler un portrait de Kim Jong-il et d'écrire des propos injurieux à son encontre. L'homme s'était apparemment filmé lui-même à l'aide d'un téléphone portable ou d'un petit appareil photo. C'est un homme d'affaires nord-coréen qui a transmis l'objet à un correspondant du journal en Chine. Les images, témoignant d'une révolte ouverte contre le régime de Pyongyang, ont suscité une grande émotion en Corée du Sud.

De même, l'organisation de réfugiés North Korea Intellectuals Solidarity avait annoncé en novembre 2009 la réforme monétaire en Corée du Nord, une exclusivité qu'elle avait obtenue via la téléphonie mobile. En mai 2010, alors que le naufrage de la frégate Cheonan [survenu en mars 2010 en mer Jaune] divisait l'opinion sud-coréenne quant aux responsabilités de Pyongyang dans l'affaire, Free North Korea Radio avait livré une reconstitution de l'événement, mettant en cause Kim Jong-il et ses collaborateurs sur la base des renseignements que la radio disait tenir de la plus haute instance militaire nordiste.

Comment ces structures modestes peuvent-elles se procurer des informations aussi secrètes ? Ha Tae-gyong, le directeur de Free North Korea Radio, affirme qu'il dispose de correspondants sur place qui lui fournissent des nouvelles récentes par téléphone portable. Une fois installés en Corée du Sud, les réfugiés nord-coréens font appel à des intermédiaires chinois pour envoyer téléphones et argent à leurs proches restés au pays. "Grâce au portable chinois que je lui ai fait parvenir, je peux parler à mon fils qui est resté au pays, à Chongjin. Quand il ne m'appelle pas à l'heure convenue, je panique, mais je suis heureuse d'avoir ce moyen de communication en attendant qu'il me rejoigne", raconte une quinquagénaire d'origine nord-coréenne.

Tout se joue à la frontière

Les portables chinois permettent par ailleurs aux passeurs qui aident les Nord-Coréens à fuir leur pays, aux organisations qui s'intéressent à la Corée du Nord et même aux autorités sud-coréennes de se tenir au courant de ce qui se passe dans ce pays fermé. Quelque dix mille habitants du Nord en posséderaient un dans la région frontalière située près de la Chine. Un grand nombre d'entre eux servent d'informateurs à des gens du Sud, qui leur paient l'appareil et les frais liés à son utilisation. Une information se paie une certaine somme d'argent, plus ou moins importante selon sa valeur.

Il existe en Corée du Sud plusieurs médias spécialisés dans la diffusion de ces informations en provenance de Corée du Nord : Open Radio for North Korea, Daily NK, North Korea Intellectuals Solidarity, Free North Korea Radio ou encore Good Friends. Hormis le premier, tous sont animés par des réfugiés nord-coréens. La plupart reçoivent une aide du gouvernement américain ou d'ONG américaines. "Ils ont aussi leurs contacts en Corée du Nord", déclare un analyste, ancien officier de l'armée sud-coréenne. "Comme ils ont plus de moyens financiers, ils ont plus de scoops. Il arrive aussi qu'on soudoie un officier nord-coréen et qu'on l'aide à monter en grade pour qu'il ait accès aux secrets importants." Free North Korea Radio, avec ses vingt salariés, dont sept journalistes à plein-temps, est un organe mondialement connu pour la qualité de ses informations. Les journalistes sont tous d'origine nord-coréenne et chacun d'eux dispose de cinq ou six contacts en Chine et en Corée du Nord, qu'il gère personnellement. Ils ont un budget pour les payer. Ils se rendent régulièrement en Chine, près de la frontière nord-coréenne, pour les rencontrer, mais se servent aussi de leur portable pour leur parler. "Nous avons nos horaires pour ces échanges", explique Ha Tae-gyong. Il assure qu'il vérifie toujours la fiabilité d'une information auprès d'autres correspondants avant de la diffuser. Ceux qui sont sur place ont eux-mêmes leur réseau interne - dans l'armée et la police - pour obtenir des scoops. "Il nous est arrivé une fois d'exfiltrer un correspondant, car sa vie était en danger", ajoute Ha Tae-gyong.

Des appels très risqués

Les portables chinois ne fonctionnant que dans la région frontalière, ces médias introduisent depuis peu des téléphones par satellite en Corée du Nord. Free North Korea Radio révèle en avoir fait passer dans les environs de Pyongyang. C'est de cette façon qu'aurait été obtenue en mars 2010 leur exclusivité sur l'exécution de Pak Nam-gi, ancien responsable des finances du Parti du travail, tenu pour responsable de l'échec de la réforme monétaire. Mais ces appareils valent 1 million de wons [700 euros environ] et la communication coûte cinq fois plus cher qu'avec un mobile chinois. Sans parler du fait, très contraignant, qu'ils ne fonctionnent pas dans un espace clos.

Le téléphone portable est un outil également indispensable aux passeurs. Leur objectif ne se limite pas au trafic d'informations. Ils ont surtout besoin de se tenir au courant de ce qui se passe dans le pays pour pouvoir aider les réfugiés à fuir. D'après Kim Chi-song, président de l'Association pour le sauvetage des réfugiés, "un membre de l'association dispose en Chine et en Corée du Nord de sept ou huit contacts qui prennent tous de grands risques, car la police patrouille avec des détecteurs." Les autorités nord-coréennes auraient en effet renforcé la surveillance à l'aide de ces mêmes appareils, dont elles auraient fait l'acquisition en Allemagne il y a deux ans. Un citoyen nord-coréen surpris en train de communiquer avec l'étranger risque évidemment d'être fusillé, comme M. Chong, un ouvrier de l'usine militaire de Hamhung, qui aurait été exécuté en janvier 2010 pour avoir donné des nouvelles de son pays à un ami réfugié à l'aide de son portable chinois. Désormais, les usagers s'isolent dans la montagne pour téléphoner, limitent la communication à cinq minutes et éteignent l'appareil tout de suite après. "Téléphoner, ça peut vous coûter la vie", raconte un réfugié.

Chong Rak-in

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mercredi 16 février 2011

En Corée du Nord, le régime touche à sa faim - Arnaud Vaulerin

Libération - Monde, mercredi, 16 février 2011, p. 9

Pyongyang a lancé un appel international pour endiguer la pénurie et reconstituer ses stocks.

Selon l'agence sud-coréenne Yonhap, le régime de Kim Jong-il a réduit la superficie de Pyongyang, probablement pour exclure de la distribution alimentaire une partie de sa population. Ce n'est en apparence qu'une petite modification administrative, mais elle semble révéler au grand jour la pénurie alimentaire en Corée du Nord. Du fait de cette réforme, 500 000 personnes du Sud et de l'Ouest ne vivent plus officiellement dans la capitale qui compte 3 millions d'habitants. «Le manque de nourriture touche effectivement Pyongyang», confirme un diplomate qui avance que le régime nord-coréen a «récemment procédé à un changement de distribution d'alimentation. L'élite et les hauts gradés sont alimentés en priorité, afin qu'ils restent loyaux à Kim Jong-il.»

Leader bienfaiteur. Cette réorganisation coïncide avec l'appel lancé depuis décembre par la Corée du Nord. Le régime a ordonné à ses quarante ambassades d'aller quémander de l'aide alimentaire auprès des gouvernements étrangers et des agences internationales, oubliant l'autosuffisance jadis chantée par l'idéologie du Juché. Robert King, l'émissaire spécial américain pour les droits de l'homme en Corée du Nord, a confirmé la semaine dernière cette démarche auprès de Washington, qui pour l'heure n'a pas donné suite. La demande d'assistance tous azimuts vise à sécuriser le régime au moment où un Kim Jong-il maladif (qui fête ses 70 ans aujourd'hui) s'apprête à confier les rênes du royaume ermite à son fils Kim Jong-un. Selon une source sud-coréenne, la dynastie Kim voudrait mettre en scène son dernier rejeton comme un leader bienfaiteur, capable de nourrir son peuple et ses militaires qui ont été victimes eux aussi de malnutrition. C'est la raison pour laquelle la Corée du Nord renflouerait les stocks de nourriture. En 2012, elle pourrait ainsi s'afficher en «pays prospère» pour célébrer le 100e anniversaire de Kim Il-sung, le fondateur de la République populaire et démocratique de Corée.

Pyongyang a proposé des dialogues et a concédé des gestes d'apaisement pour soutirer des aliments et des matières premières. Mais, depuis l'essai nucléaire de 2009, le torpillage de la corvette Cheonan en mars dernier et le bombardement meurtrier de l'île de Yeonpyeong en novembre, l'aide s'est tarie. Seule la Chine continue à soutenir à bout de bras, et parfois à bout de nerf, le régime nord-coréen.

Résultat, au moins 5 millions de personnes (sur 24 millions d'habitants) souffrent de malnutrition en Corée du Nord, selon le Programme alimentaire mondial (PAM) et l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Dans certaines régions montagneuses, un tiers des enfants souffrent de la faim. A la demande de Pyongyang, la FAO et le PAM sont actuellement en Corée du Nord pour évaluer les nouveaux besoins après des inondations torrentielles l'été dernier et un hiver rigoureux qui pourraient fragiliser les récoltes.

Graines. Pour ne rien arranger, une épidémie de fièvre aphteuse risque d'empirer la pénurie alimentaire dans ce pays qui avait connu une famine sévère au milieu des années 90 (près de 2 millions de morts). A l'époque, les plus chanceux avaient survécu en mangeant des pigeons, des racines et des aliments pour cochons. La semaine dernière, Radio Free Asia indiquait que la Corée du Nord distribuait des graines pour animaux à ses militaires et à ses marchands pour pallier l'explosion des prix du riz.

PHOTO - North Korean leader Kim Jong-il (3rd L) and his youngest son Kim Jong-un look at gifts from China's Public Security Minister Meng Jianzhu (C) in Pyongyang in this picture taken by North Korea's official news agency KCNA and distributed by the Korea News Service on February 15, 2011. Picture taken February 14, 2011.

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mercredi 2 février 2011

Les deux Corées engagent des pourparlers militaires - Sébastien Falletti

Le Figaro, no. 20684 - Le Figaro, mercredi, 2 février 2011, p. 6

Deux mois après des échanges de tirs avec le Nord, Séoul rouvre les portes du dialogue.

Le dégel arrive avant l'heure sur la péninsule coréenne. Huit semaines après avoir échangé des tirs d'obus meurtriers en mer Jaune, Séoul et Pyongyang reprennent langue. Pour la première fois depuis l'attaque menée par l'artillerie du Nord contre l'île de Yeonpyeong le 23 novembre dernier, les deux Corées ont prévu des pourparlers militaires pour éviter un nouveau dérapage. Mardi prochain, dans le village frontière de Panmunjom, où un fragile armistice a mis un terme à la guerre de Corée en 1953, les deux camps tenteront de relancer des relations bilatérales au point mort, sous le regard inquiet de Washington et de Pékin.

Un nouveau chapitre qui pourrait ouvrir la voie à une rencontre entre les ministres de la Défense, puis éventuellement à un sommet intercoréen avec Kim Jong-il, a affirmé, optimiste, Lee Myung-bak, le président sud-coréen. « C'est une chance à saisir pour la Corée du Nord », a déclaré ce partisan d'une ligne dure contre Pyongyang depuis son arrivée aux affaires en 2008. « Si le Nord fait preuve de bonne volonté, nous pouvons avoir un dialogue intercoréen, des échanges économiques et reparler des négociations à six », a ajouté le dirigeant conservateur, surnommé le « traître » par la propagande socialiste.

Séoul, qui s'applique à avancer sur le chemin de la détente, ne croit pas à la sincérité des appels au dialogue lancés depuis le début de l'année par le « royaume ermite » du Nord. Le Sud a posé ses conditions pour un retour à la table des négociations : la dictature doit d'abord reconnaître sa responsabilité dans l'attaque contre Yeonpyeong, ainsi que le torpillage de la corvette Cheonan en mars dernier, qui a envoyé par le fond 46 marins. Des exigences qui augurent mal d'une percée diplomatique, selon les experts. « Il n'y a pas d'appétit pour une relance des négociations à Séoul ou Washington », estime Daniel Pinkston, de l'International Crisis Group. Car Lee refuse de suivre les traces de ses prédécesseurs, Roh Moo-hyun et Kim Dae-jung, qui avaient « acheté » le calme sur la péninsule en offrant une aide économique massive au Nord. « Nous n'ouvrirons pas notre chéquier tant qu'ils ne feront pas des concessions tangibles sur le nucléaire », confie un conseiller du président.

Sites secrets

Cette fermeté est appuyée par les États-Unis, qui s'inquiètent de l'accélération du programme atomique nord-coréen. En novembre, ils ont été pris de court par la découverte d'une usine d'enrichissement d'uranium ultramoderne à Yongbyon. Un site nucléaire secret qui en cache d'autres, selon un nouveau rapport confidentiel rendu au Conseil de sécurité de l'ONU. La Corée du Nord aurait développé à l'abri des regards un ou plusieurs autres centres capables de renforcer son arsenal, affirment les experts de l'ONU. De quoi inciter l'Administration Obama à reprendre les pourparlers à six sur le nucléaire, comme le réclame la Chine. Mais Washington exige au préalable de Pyongyang des gages en matière de dénucléarisation et une amélioration des relations avec Séoul. Le dégel pourrait attendre.

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lundi 31 janvier 2011

Kim Jong-Il était opposé à la succession héréditaire, selon son fils

Le Monde - International, lundi, 31 janvier 2011, p. 7

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Il était opposé à la transmission héréditaire du pouvoir, mais a désigné son fils cadet, Kim Jong-Un, comme successeur afin d'assurer " la stabilité du pays ", a déclaré, vendredi 28 janvier, son fils aîné au journal japonais Tokyo Shimbun. Dans l'entretien, Kim Jong-Nam a souhaité que son demi-frère améliore la vie des Nord-Coréens. " Il n'y a pas eu de succession par hérédité même pour le président chinois Mao Zedong ", a rappelé l'homme d'affaires, interviewé dans le sud de la Chine. " Cela ne correspond pas au socialisme, et mon père était contre ", a-t-il dit.

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mercredi 12 janvier 2011

REPORTAGE - En Corée du Nord, la société s'éveille - Philippe Pons


Le Monde diplomatique - Janvier 2011, p. 24 25

Choses vues à Pyongyang

L'actuel regain de tension armée dans la péninsule coréenne s'inscrit dans un jeu stratégique compliqué. En toile de fond, un état de guerre vieux de plus d'un demi-siècle : seul un armistice a mis fin en juillet 1953 aux hostilités qui avaient opposé pendant trois ans la République populaire démocratique de Corée (RPDC) et la Chine, d'un côté, à la République de Corée (Sud) et aux forces des Nations unies sous commandement américain, de l'autre (1). Aucun traité de paix n'a été signé depuis.

Le bombardement par Pyongyang, le 23 novembre 2010, d'une petite île sud-coréenne en mer Jaune, située à une dizaine de kilomètres de ses côtes (quatre morts et une quinzaine de blessés, dont des civils), est révélateur de la situation de guerre larvée dans la péninsule. La souveraineté du Sud sur cette zone maritime à l'ouest de l'estuaire du fleuve Han est contestée par le Nord, qui ne reconnaît pas la ligne de démarcation imposée par les Nations unies - dont il ne faisait pas partie à l'époque -, sans consultation préalable. Des accrochages meurtriers y ont déjà opposé les marines des deux pays en 1999, 2002 et 2009. Mais c'est la première fois que l'île de Yongpyong, un bastion militaire égale-ment habité par des civils, est visée.

Selon la RPDC, il s'agit d'une riposte à une " provocation " du Sud qui aurait effectué des tirs dans des eaux dont elle revendique la souveraineté. Toutefois, note le spécialiste japonais des questions coréennes Wada Haruki, professeur honoraire à l'université de Tokyo, cette attaque contre une population civile compromet gravement la politique de coexistence armée, non exempte de tension mais en vigueur depuis le premier sommet intercoréen de juin 2000.

Par cette nouvelle escalade, la RPDC cherche à amener les Etats-Unis - par un moyen certes peu diplomatique - à reprendre des négociations. Afin d'assurer sa survie, en obtenant des garanties de sécurité et la levée des sanctions dont elle est l'objet, mais aussi pour se tailler une nouvelle marge de manoeuvre en desserrant l'étreinte de son seul allié : la Chine.

Le bombardement fait suite à la révélation par un expert nucléaire américain, M. Siegfried Hecker, invité en RPDC début novembre, de l'existence d'une seconde filière nucléaire d'enrichissement de l'uranium. Cette filière - dont on ne sait si elle est opérationnelle en dépit des proclamations de Pyongyang - s'ajoute à celle, connue, de retraitement des déchets irradiés, qui a permis à la Corée du Nord de procéder à deux essais atomiques, en 2006 et 2009, et de se doter d'une dizaine de bombes. Pyongyang poursuit plusieurs objectifs : disposer d'une arme de dissuasion et d'un levier de négociation, ainsi que pouvoir vendre la technologie qu'elle aura développée. Avec la révélation de sa nouvelle filière, le régime entend faire monter d'un cran le prix de sa dénucléarisation.

L'offensive de Pyongyang, qui intervient après l'intronisation par le dirigeant Kim Jong-il de son fils, M. Kim Jong-un, tend à confirmer l'image que l'on a de ce pays : un Etat-bastion placé sous la coupe d'un régime belliqueux qui, loin de s'amender, se perpétue au fil d'une seconde succession dynastique (M. Kim Jong-il a déjà succédé à son père, Kim Il-sung, en 1994). Les deux événements sont-ils liés ? L'attaque visait-elle à donner des gages de fermeté à l'armée ? Pour l'instant, en raison de l'opacité du système nord-coréen, les observateurs en sont réduits aux spéculations.

Trafics à la frontière chinoise

En revanche, ce regain de tension a pour arrière-plan les problèmes de fond auxquels le pouvoir est confronté : isolement et sanctions internationales qui aggravent la stagnation de l'économie ; évolutions socio-économiques que le régime ne maîtrise que partiellement et dépendance croissante vis-à-vis de la Chine. La stratégie de la tension mise en oeuvre par Pyongyang peut ainsi avoir plusieurs buts.

Tout d'abord, rompre l'attentisme de l'administration Obama, dont la politique à l'égard de la RPDC a consisté jusqu'à ces derniers mois à faire preuve de " patience stratégique ", selon l'expression employée à plusieurs reprises par la secrétaire d'Etat Hillary Clinton - en d'autres termes : ne prendre aucune initiative tant que Pyongyang n'aura pas tenu ses engagements et démantelé son arsenal nucléaire (2). Seconde raison qui pourrait expliquer cette impatience : remédier aux difficultés internes.

La propulsion de M. Kim Jong-un au sein de l'appareil du parti et de l'armée - il est devenu général à quatre étoiles - devrait assurer la continuité du régime à la disparition de M. Kim Jong-il. Une continuité surtout symbolique : il semble improbable que le jeune homme de 27 ans dispose d'une autorité sans partage, comparable à celle de son père ou de son grand-père. Le pouvoir sera exercé par une direction collégiale centrée sur la famille Kim, à commencer par son oncle, M. Chang Song-taek, numéro deux de la Commission de défense nationale (l'organe suprême du pays), en s'appuyant sur l'élite formée par les descendants des partisans dans la lutte antijaponaise (3). Cependant, le régime doit stabiliser le pays pour que cette transmission s'opère sans heurts. Il s'est donné une échéance : 2012, date du centième anniversaire de la naissance de Kim Il-sung, censé marquer l'avènement d'un " pays fort et prospère ".

Or, en dépit du poids croissant de son voisin chinois, des progrès en informatique et d'un embryon d'automation de la production par des systèmes numériques, l'économie ne sort pas de l'ornière. En 2010, elle a poursuivi sa contraction : - 0,9 %, selon les estimations de la Banque de Corée (Séoul). En raison de mauvaises récoltes dues à la fois aux intempéries et aux problèmes structurels de l'agriculture, la RPDC devrait enregistrer en 2010-2011 un déficit alimentaire comparable à celui des années précédentes (un million de tonnes de céréales). Sur une population de vingt-trois millions de personnes, six millions dépendent de l'assistance internationale ; mais, faute de donations, le Programme alimentaire mondial (PAM) ne peut subvenir aux besoins que d'un quart d'entre elles. Le reste est comblé par l'aide de la Chine, dont on ignore le volume. La situation reste précaire, sinon dramatique, pour beaucoup. D'autant qu'au déficit alimentaire s'ajoute un effondrement du système de santé en raison du manque de médicaments, d'anesthésiants et des équipements vétustes...

La RPDC ne s'est jamais relevée du désastre des années 1990. Après avoir stagné à la fin de la décennie 1980, l'économie commença à décliner avec l'arrêt du traitement privilégié que lui accordaient ses mentors soviétique et chinois, à la suite de l'effondrement de l'URSS et des nouvelles orientations de Pékin. Faute d'énergie, les usines tournaient au ralenti, tandis que la production agricole chutait en raison du manque d'engrais (fournis par l'industrie) et d'électricité pour alimenter le système d'irrigation. En 1994, M. Kim Jong-il héritait d'un pays au bord de la ruine.

Cette dégradation de l'économie, à laquelle s'ajoutèrent des catastrophes naturelles, conduisit, entre 1995 et 1998, à une famine dévastatrice : par le nombre des victimes - entre six cent mille et un million de morts - et par les traces qu'elle a laissées dans la mémoire collective. Ce drame national a sapé la confiance dans la capacité du pouvoir à nourrir la population.

En apparence, le régime semble immuable. Mais la RPDC de 2011 n'est plus celle de 1994. La famine et ses suites ont entraîné des mutations sociales profondes. Une économie de survie (marché noir), remédiant à l'effondrement du système de distribution public, a émergé ; elle s'est muée en " économie de marché par défaut (4) ", puis en économie de marché de facto, parallèle à celle, moribonde, de l'Etat.

Cette catastrophe a eu un autre effet délétère pour les autorités nord-coréennes : une plus grande perméabilité de la société aux pratiques et aux idées venues de l'extérieur. L'exode vers la Chine de migrants poussés par la faim qui, dans leur majorité, n'étaient pas des demandeurs d'asile mais retournaient en RPDC - rapatriés de gré ou de force -, ainsi que les échanges et les trafics des colporteurs et des contrebandiers à la frontière se sont traduits par une relative perte de contrôle du régime sur la circulation de l'information. Jusqu'alors, le maintien de la population dans l'ignorance du monde extérieur avait été un puissant instrument de contrôle social.

Bien que la frontière soit désormais mieux gardée, les passages clandestins se poursuivent, avec leur lot d'arrestations et de drames, tel que celui des femmes prises dans des réseaux de prostitution. Les téléphones portables chinois qui fonctionnent de part et d'autre de la frontière favorisent la circulation des nouvelles. Il est en outre possible, dans les provinces frontalières nord-coréennes, de capter la télévision chinoise - un délit puni d'emprisonnement.

Dans un premier temps, le régime s'est efforcé de chevaucher le mouvement parti de la base et de récupérer l'économie de marché bourgeonnante avec les réformes de juillet 2002 : libéralisation des prix et des salaires, monétarisation de l'économie, plus grande autonomie de gestion pour les unités de production. En raison de la quasi-absence de commerce direct, relégué à une place périphérique par le système de distribution public, la monnaie était peu utilisée et, pour la plupart des produits, remplacée par les coupons de rationnement. Au début des années 1990, la RPDC était encore le pays à l'économie la moins monétarisée du monde.

Une " mort naturelle du stalinisme "

L'abolition partielle du système des coupons, liée à la nécessité pour une famille de gérer un budget, a introduit de profonds changements dans la vie quotidienne. " Laisser les prix devenir les médiateurs de l'offre et de la demande revient à admettre indirectement que ce n'est plus le rôle de l'Etat ", estime l'économiste Ruediger Frank (5), qui y voit une évolution fondamentale. En théorie, l'Etat continue à administrer les prix, mais... en fonction des fluctuations du marché. Officiellement, le régime écartait la formule " réforme du système ", à connotation politique, pour privilégier celle de " réformes au sein du système ", qui entérinait l'existence de l'" économie de marché par défaut ". Bien qu'étant les plus drastiques depuis la fondation de la RPDC en 1948, ces réformes ont eu un effet de stimulation économique limité.

Dans l'esprit des dirigeants, elles devaient être complétées par une amélioration des relations avec l'extérieur afin d'obtenir capitaux et expertises ; en particulier avec les Etats-Unis, qui disposent d'un droit de veto dans les organisations financières internationales (Fonds monétaire international [FMI], Banque mondiale ou Banque asiatique de développement), et avec le Japon (redevable de dommages de guerre à la RPDC le jour où les relations seront normalisées). Ces espoirs furent torpillés par la crise provoquée en octobre 2002 par M. George W. Bush, le président américain invoquant un programme clandestin d'enrichissement de l'uranium qui, à cette époque, n'était en rien opérationnel.

Alors que l'ouverture de la Chine avait été accueillie favorablement par le reste du monde, celle de la RPDC fut d'entrée de jeu étouffée. Sans relais à l'extérieur, les réformes n'eurent pas l'effet économique escompté. En revanche, assorties d'une forte poussée de la base, elles ont engendré de profondes mutations sociales, provoquant, selon l'historien russe Andrei Lankov, une sorte de " mort naturelle du stalinisme (6) ", plus lente qu'on ne pouvait le penser, mais pas moins sensible.

Dans sa hantise de perdre le contrôle des évolutions socio-économiques, le régime tenta d'encadrer, puis de juguler et de réprimer les activités de la " seconde économie ". A partir de 2005, il chercha à ranimer l'économie d'Etat en décourageant les activités marchandes à travers différentes mesures telles que le rétablissement du système de distribution public, visant surtout à assurer un minimum de survie aux plus démunis, et l'interdiction faite aux hommes et aux femmes de moins de 50 ans de travailler sur ces marchés, afin de renvoyer la main-d'oeuvre vers les usines d'Etat. Mais ces décisions furent rapidement contournées : en 2008, selon une enquête menée auprès de réfugiés nord-coréens au Sud, la majorité de la population était engagée dans des activités marchandes (7).

Cette tentative de reprise en main signifie-t-elle un retour en arrière ? Que le régime veuille maîtriser l'évolution de la société ne fait guère de doute. Toutefois, ce " tour de vis " n'a pas enrayé une évolution qui semble irréversible (8). Le passage, en décembre 2009, au nouveau won dont la valeur a été divisée par cent du jour au lendemain a été la dernière en date de ces mesures volontaristes : elle visait à enrayer l'inflation et la corruption. Elle a eu pour effet de ruiner une partie des marchands qui avaient constitué des " bas de laine " (un plafond ayant été fixé au montant que chaque individu pouvait échanger). Mais après une période de confusion, le régime a dû lâcher du lest, et l'économie parallèle, légale et illégale, a repris.

La mue souterraine de la société sera, au regard de l'histoire de la RPDC, le phénomène le plus marquant de l'ère Kim Jong-il. Certes, le régime tient le pays, et le quadrillage policier rend improbable une rébellion, même si des signes sporadiques de mécontentement existent, comme le rapportent les réfugiés. La fermeture du pays, la mentalité d'assiégé entretenue dans la population, l'utopie idéologique nourrie d'un patriotisme viscéral, " ethnique ", qu'ont mis en évidence plusieurs historiens (9), rendent improbable une implosion à court terme. Sans minimiser l'assujettissement totalitaire, l'endoctrinement et l'embrigadement au fil d'incessantes campagnes de mobilisation de masse, ce patriotisme ethnique fait du régime un système infiniment plus complexe qu'un simple avatar du stalinisme, même s'il en a emprunté certaines pratiques.

Tout se négocie, tout s'achète

Pyongyang est engagé sur la voie d'une transition sans libéralisation politique vers l'économie de marché. Celle-ci permet aux cadres du Parti, aux bureaucrates, aux gestionnaires des entreprises d'Etat et à la hiérarchie militaire de s'enrichir. Dans le même temps apparaissent de nouveaux acteurs : négociants, prêteurs, petits commerçants, colporteurs, affairistes intermédiaires entre le pouvoir politique et le marché... Aux inégalités rigides du passé (entre les apparatchiks et le reste de la population) s'est ajoutée une différenciation sociale plus floue, avec cette nouvelle couche qui " nage dans le courant " et s'intègre aux classes privilégiées sans pour autant appartenir à l'élite traditionnelle.

Jusqu'à la fin des années 1980, le pays avait atteint un niveau de développement honorable en termes d'infrastructures (10). La population, dirigeants exceptés, menait une vie austère mais assez équitable. Au sortir des " années noires " de la famine, à Pyongyang - vitrine du pouvoir - et, dans une moindre mesure, dans les villes de province, les disparités sociales allaient devenir plus visibles.

D'un côté, une couche privilégiée consomme de manière plus ou moins ostentatoire - les téléphones portables, bien que ne fonctionnant qu'à l'intérieur du pays, connaissent une popularité croissante. De l'autre, la majorité peine à survivre. Dans de grands halls couverts, auxquels tout le monde peut avoir accès, les marchés autorisés regorgent d'articles (de marque chinoise, mais aussi japonaise et sud-coréenne) ainsi que de denrées alimentaires. Ils ne désemplissent pas. Mais il faut avoir de l'argent. Dans les rues, les étals à même le sol des marchands à la sauvette sont plus clairsemés. Dans les campagnes, un peuple aux mains nues s'échine dans les champs, répare les routes en terre battue à la pelle et à la pioche ou construit des digues pierre par pierre...

L'extension de l'économie secondaire a des conséquences déstabilisantes que le régime tente de juguler sans vraiment y parvenir : en l'absence d'un dispositif juridique adéquat pour encadrer ces nouvelles pratiques sont apparues des " zones grises ", à la frontière de la légalité ; la monétarisation a en outre favorisé la corruption. L'essor de l'économie parallèle aurait été impossible sans la complaisance de cadres, de bureaucrates et de membres des différents services de sécurité civils et militaires. Le pouvoir dispose toujours de l'appareil répressif (11), mais il a perdu le contrôle d'une partie des activités économiques. Selon les réfugiés, tout se négocie, s'achète : autorisations de déplacement, exemptions des séances d'endoctrinement, protections, patronages, détournement d'équipements...

Cette évolution souterraine de la société pousse-t-elle le régime à revenir sur la ligne qui a prévalu du temps de Kim Il-sung, consistant à faire passer l'utopie nationale avant la satisfaction des besoins matériels de la population ? La Chine incite Pyongyang à suivre une voie plus pragmatique. Mais Pékin a une priorité stratégique en RPDC : la stabilité. Et les dirigeants chinois sont conscients qu'une ouverture trop brutale risque d'être fatale au régime. " La question nucléaire qui obnubile l'Occident est gênante, mais secondaire pour la Chine, affirme M. Choi Choon-heum, de l'Institut (gouvernemental) pour l'unification nationale à Séoul. Pour prévenir tout risque d'instabilité le jour où s'ouvrira l'ère post-Kim Jong-il, la Chine accroît sa présence économique et son poids politique en RPDC. "

Pyongyang entretient des relations compliquées avec Pékin, son seul allié - une alliance, y compris militaire, réaffirmée lors des célébrations de l'intervention chinoise dans la guerre de Corée (25 octobre 1950), lorsque l'armée de Kim Il-sung avait été repoussée jusqu'au fleuve Yalu par les forces des Nations unies.

Depuis 2008 et l'abandon de la politique d'ouverture de Séoul en direction du Nord par le président de centre droit Lee Myung-bak, la Chine est devenue son principal partenaire économique (70 % des échanges extérieurs) et son premier fournisseur de denrées alimentaires, d'énergie et d'équipements. Les sanctions internationales n'ont guère eu d'effet sur le régime, mais elles ont contribué à jeter la Corée du Nord dans les bras de Pékin.

L'amitié entre les deux pays, consacrée par deux visites rapprochées de Kim Jong-il chez son voisin en 2010 et par celles de hauts dignitaires chinois à Pyongyang, n'est pas sans arrière-pensées. Quelle que soit l'impression donnée par les mémos diplomatiques américains révélés par WikiLeaks (lire " WikiLeaks, mort au messager ") sur un éventuel abandon de la RPDC par la Chine, le régime en place représente à l'heure actuelle, pour Pékin, la meilleure garantie de stabilité (12). Certes, il existe en Chine deux écoles de pensée : les " traditionalistes ", pour lesquels la Corée du Nord reste un " pays frère ", et les " internationalistes ", qui la considèrent comme un fardeau. " Mais ce n'est là qu'un débat académique, qui n'influence guère les choix stratégiques du Parti communiste ", assure M. Choi Choo-heum.

Mainmise sur les richesses minières

Que Pékin envisage tous les cas de figure - y compris l'effondrement du régime - est une évidence. Qu'il ne nourrisse guère d'illusions sur l'avenir de ce pouvoir en est une autre. Mais, pour l'instant, il ne tient sûrement pas à voir les troupes américaines sur l'autre rive du Yalu en cas de réunification sous l'égide du Sud, allié des Etats-Unis. L'effondrement du régime provoquerait en outre un exode à la frontière sino-nord-coréenne. Or, du côté chinois, dans la région de Yanbian, vit une importante minorité coréenne (un million de personnes) habitée d'un fort sentiment d'appartenance ethnique. Un afflux de réfugiés pourrait éveiller une revendication identitaire et créer un problème comme il en existe dans le Xinjiang avec les Ouïgours (13).

Afin de stabiliser la RPDC, la Chine cherche à l'intégrer au développement de l'ancienne Mandchourie, d'abord en l'associant à la création d'une zone industrielle de trente-cinq kilomètres s'étendant le long du Yalu entre Tonghua et Dandong, puis en élargissant le cercle à Changchun et à la province de Jilin jusqu'à Tumen (projet baptisé " Changjitu "). La construction de nouveaux ponts reliant les deux pays a commencé et la Chine investit en Corée du Nord dans les infrastructures et l'immobilier. Elle a en outre affermé une bonne partie des ressources minières (notamment en métaux rares) dont le sous-sol nord-coréen est riche. Si un jour le Sud arrive en force au Nord, il risque fort de trouver beaucoup de places déjà prises...

Cette mainmise progressive de la Chine ne plaît guère à Pyongyang : nécessaire pour éviter l'effondrement du pays, elle entame sa volonté d'indépendance. Les dirigeants nord-coréens ont également la mémoire longue. En 1956, avec l'aval de Moscou, Pékin avait soutenu une tentative de coup d'Etat contre Kim Il-sung ourdie par le groupe des prochinois au sein du Parti. Tant que le régime sert les intérêts de Pékin, il est assuré de son soutien ; et plus la Chine aura d'intérêts économiques et géostratégiques en RPDC, plus elle voudra éviter une déstabilisation. Une garantie qui comporte le risque pour la Corée du Nord de devenir un Etat satellite de Pékin.


(1) Lire Alain Gresh, " Une guerre civile oubliée ", Le Monde diplomatique, décembre 2010.
(2) L'accord sur le démantèlement des installations nucléaires nord-coréennes de février 2007 a permis la désactivation du réacteur de Yongbyon. Mais les négociations ont achoppé en fin d'année sur les procédures de vérification de l'arrêt des activités nucléaires. La RPDC demande un dialogue direct avec les Etats-Unis en vue de la signature d'un traité de paix qui se substituerait à l'armistice de 1953. Lire Bruce Cumings, " Et la Corée du Nord redevint fréquentable ", Le Monde diplomatique, octobre 2007.
(3) Le Japon a occupé la Corée de 1905 à 1945.
(4) Hazel Smith, Hungry for Peace, United States Institute of Peace Press, Washington, 2005.
(5) Ruediger Frank, " North Korea : "Gigantic change" and a gigantic chance ", Nautilus Institute, San Francisco, 9 mai 2003.
(6) Andrei Lankov, " The natural death of North Korean stalinism ", Asia Policy, n° 1, Seattle, 2006. Cf. également " La "mue" de la Corée du Nord ", Le Débat, n° 153, Paris, janvier-février 2009.
(7) Stephan Haggard et Marcus Noland, " Winter of their discontent : Pyongyang attacks the market ", Policy Brief, n° 10-1, Peterson Institute for International Economics, Washington, janvier 2010.
(8) Georgy Toloraya, " The economic future of North Korea : Will the market rule ? ", Academic Paper Series, vol. 1, Korea Economic Institute of America, Washington, février 2008.
(9) Cf. notamment les travaux de Charles Armstrong et Bruce Cumings. En français : Patrick Maurus, La Corée dans ses fables, Actes Sud, Arles, 2010.
(10) Dans les années 1970, la RPDC devançait la Corée du Sud en termes de croissance, selon la CIA : Economic Race Between North and South Korea, Government Printing Office, Washington, 1978.
(11) Selon les organisations humanitaires, il y aurait de cent cinquante mille à deux cent mille personnes dans une dizaine de camps de détention et de " fermes d'Etat ", désormais localisés grâce à des images satellites.
(12) Sur les rapports Corée du Nord-Chine, lire Dingli Shen, " Pyongyang mise sur la neutralité de Pékin ", Le Monde diplomatique, novembre 2006.
(13) Lire Martine Bulard, " Quand la fièvre montait dans le Far West chinois ", Le Monde diplomatique, août 2009.

PHOTO - North Korean fans wave their national flag as they wait for the start of the 2011 Asian Cup group D football match between the UAE and North Korea in the Qatari capital Doha on January 11, 2011.

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lundi 3 janvier 2011

LIVRE - Vies ordinaires en Corée du Nord par Barbara Demick





Alors que l'actualité nord-coréenne s'impose au public occidental de façon prégnante, cet excellent ouvrage d'une journaliste américaine basée à Séoul pendant plusieurs années ne pouvait mieux tomber. Oubliez les analyses géopolitiques complexes et souvent indigestes pour vous plonger dans l'humanité de la Corée du Nord, une facette essentielle de ce pays peuplé de 22 millions d'habitants qui vivent, ou plutôt survivent. À travers les récits d'une femme médecin, d'un étudiant, d'une institutrice, recueillis après qu'ils ont fait défection en Corée du Sud, Barbara Demick présente la « vie ordinaire » en Corée du Nord, racontée par des Nord-Coréens.

La richesse et la force de cet ouvrage-témoignage résident dans les descriptions simples, heureuses, enjouées de la vie en Corée du Nord jusqu'au milieu des années 1990 et la terrible famine qui a fait plus d'un million de morts. Pour Mi-ran, Oak-hee ou Kim Hyuck, la vie bascule, la nourriture manque, les morts se multiplient, le système totalitaire vacille et certains prennent conscience de l'absurdité du système communiste. Chacun survit comme il peut, jetant aux orties les slogans enflammés de la propagande. Et puis c'est la fuite pour trouver à manger, la peur de se faire prendre, le désir de vivre autre chose ailleurs. D'abord en Chine capitaliste pour une majorité, puis en Corée du Sud pour certains, où l'adaptation s'avère plus complexe que prévu.

Cette longue enquête révèle la profondeur de l'âme humaine qui résiste à toutes les horreurs et réussit à se libérer d'un des derniers totalitarismes de la planète. Les premières fissures du système nord-coréen apparaissent.

(Dorian Malovic)


Il est difficile de rendre compte de la réalité nord-coréenne en raison de la fermeture du pays, de la manie du secret du régime, des difficultés à avoir accès à des informations fiables mais aussi de l'image qui s'y attache : si noire que les jugements l'emportent d'entrée de jeu sur les faits. Barbara Demick, correspondante du Los Angeles Times à Séoul, puis à Pékin, a cherché à dresser un portrait de ce pays à travers des destins individuels : ceux de six Coréens du Nord « ordinaires » réfugiés au Sud depuis une dizaine d'années.

A travers la vie d'un jeune couple, dont la romance naît dans l'obscurité de la nuit de la ville, d'une communiste modèle qui a intériorisé les valeurs du régime et de sa fille rebelle, d'une femme médecin idéaliste et d'un orphelin, l'auteur retrace les années les plus noires de la fin de la décennie 1990 : celles de la famine (1 million de morts) et du chaos social qu'elle engendra.

Au fil du récit de ces vies se dessinent les difficultés quotidiennes, l'attachement aveugle au dirigeant, les rancoeurs et les rébellions intérieures, la crainte rampante - dont celle de la découverte des antécédents (révolutionnaires ou non) des parents qui pèsent sur l'avenir des enfants -, la lutte pour survivre et le cheminement mental qui conduit à décider de s'enfuir.

Barbara Demick a le mérite de donner des visages à un peuple souvent réduit à une masse indifférenciée et passive. Elle puise, avec raison, dans l'histoire orale - pratiquement la seule à notre disposition pour entrevoir la situation de ce pays. Avec les limites d'une telle source : le caractère parcellaire des témoignages. Son livre pèche par un autre travers : un parti pris de mise en scène. De témoins, les six réfugiés, tous originaires du port industriel de Chongjin, dans le nord-est du pays, deviennent les personnages d'un récit.

Le style narratif donne au livre un tour romanesque qui en rend la lecture attrayante. Mais le souci de « faire vivant », les sentiments prêtés aux personnages et les ajouts de l'auteur déroutent le lecteur, qui ne sait plus ce qui relève du vécu des réfugiés et de ce qui a été puisé à d'autres sources. Emportée par son talent de conteur, Barbara Demick « brode » autour du récit des personnes qui se sont confiées à elle - non sans approximations et simplifications sur l'histoire de ce pays ou la culture coréenne en général.

Le lecteur de Barbara Demick apprendra, certes, une foule de détails, parfois à mettre en perspective mais révélateurs sur la vie des Coréens « ordinaires ». Mais lui échappera la complexité de leur situation - cette zone grise entre le bien et le mal, décrite par Primo Levi, dans laquelle se meuvent tous « les naufragés et rescapés » à travers l'histoire.
(Philippe Pons)

Vies ordinaires en Corée du Nord, par Barbara Demick, Paris, Albin Michel, 2010, 327 pages, 23 euros.