Affichage des articles dont le libellé est Analyse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Analyse. Afficher tous les articles

mardi 24 mars 2015

ANALYSE - La Chine sauvera-t-elle le communisme ? - Patrick Saint-Paul

Xi Jinping veut s'inscrire dans la longue histoire de l'Empire du milieu comme l'homme « providentiel » , qui aura sauvegardé le communisme au pays de Mao Tsé-toung.

lundi 7 novembre 2011

ENQUÊTE - Monter en gamme ou périr, le nouveau dilemme chinois


Les Echos, no. 21053 - L_enquête, lundi 7 novembre 2011, p. 11

Dans la province industrielle du Guangdong, la hausse des coûts tourne au casse-tête. Les entreprises les plus faibles y succombent. Les autorités aident les autres à se réinventer. Avec plus de machines et moins d'hommes.

Sur leur étagère, rangés côte à côte, Pluto, Tigrou et Super Mario affichent un sourire radieux qui les ferait adopter par le premier bambin. Tout autour, dans le même meuble vitré, leur centaine de congénères en peluche semblent tout aussi réjouis. Assis juste à côté, Deng Hongping n'a pourtant pas le coeur à rire. Patron fondateur de la petite entreprise de confection de jouets Donglin, il tourne dans tous les sens le casse-tête qu'est devenue la gestion de sa société. Ce self-made-man à la chinoise, qui a commencé comme simple ouvrier à l'âge de dix-sept ans, met aujourd'hui toute son énergie à réinventer son entreprise pour la sauver. Mais il l'avoue : « Je suis désespéré ! »

Nous sommes à Dongguan, dans cette province méridionale du Guangdong qui s'est vu assigner le rôle de territoire d'expérimentation du capitalisme à la fin des années 1970. Poumon industriel qui garantit à lui seul presque 30 % des exportations de la Chine, le Guangdong est aujourd'hui à un croisement. La demande des marchés développés se tasse. La main-d'oeuvre se renchérit rapidement, de même que les matières premières. Et pour ne rien arranger, le taux de change du yuan s'est apprécié face au dollar. Une série de difficultés qui résume à elle seule l'implacable alternative qui se pose aujourd'hui à nombre d'entreprises du pays : monter en gamme ou mourir.

Darwinisme économique

A quelques mètres de Pluto et Tigrou se trouve l'atelier de Donglin. Ou plutôt ce qu'il en reste. Une couche de poussière a élu domicile sur la plupart des 66 machines à coudre installées en ligne. Seules huit couturières travaillent encore ici. En tout, Deng Hongping n'emploie plus, aujourd'hui, qu'une trentaine de personnes. Contre 200 il y a quelques années.

Pas besoin de chercher loin pour avoir l'explication. « A la fin des années 1990, on payait 700 yuans par mois des salariés qui travaillaient quatorze heures par jour. Aujourd'hui il faut leur donner près de 3.000 yuans pour huit à dix heures de travail quotidien. » Trop cher. Voyant ses marges fondre, Deng Hongping a fini par délocaliser. Non pas au Vietnam ou au Bangladesh, trop lointains et complexes, mais dans l'intérieur des terres, là où l'on peut encore payer les travailleurs moins de 1.500 yuans par mois. Autrefois sous-traitant, il est devenu lui-même donneur d'ordre pour des prestataires installés dans le Henan.

Ce jour-là, des centaines de Super Mario ayant effectué plus de 2.000 kilomètres en camion s'entassent dans l'atelier de Donglin. Ici, on se contente désormais de contrôler leur qualité et de leur coudre une ultime étiquette. Deng Hongping le sait bien : d'un point de vue strictement économique, son atelier de Dongguan est en train de perdre sa raison d'être. D'ailleurs, son chiffre d'affaires a beau augmenter, son profit, lui, est en baisse de plus de 30 %. Dans le Guangdong, les tâches intensives en main-d'oeuvre n'ont plus d'avenir.

D'où le plan de Deng Hongping. Il a embauché cinq designers, chargés de dessiner eux-mêmes les jouets produits - donc en grande partie sous-traités -par sa société. « Notre marge est d'un peu plus qu'e 1 yuan par peluche dessinée par nous, contre moins de la moitié pour tout jouet que nous exécutons sur les plans d'un donneur d'ordre. » Mais la partie est loin d'être gagnée. Il faut se faire un nom, s'imposer en tant que marque. Puis réussir à se protéger de la contrefaçon. Deng Hongping est lucide. Il a beau juger que sa stratégie est la seule possible, Deng Hongping se dit « très inquiet pour l'avenir ». A deux pâtés de maisons de là, une rue étonnamment silencieuse. « Ici, il y avait encore récemment des ateliers de confection de jouets », raconte-t-il. Son seul espoir serait « que le gouvernement mette un terme à l'inflation, qui nous oblige constamment à augmenter les salaires. » Mais on sent qu'il craint d'être une des victimes indirectes du darwinisme économique du secrétaire général du Parti communiste du Guangdong, Wang Yang (lire ci-contre). Ce dernier n'a-t-il pas déclaré qu'il faut « laisser faire faillite les entreprises pour lesquelles il n'existe pas d'alternative » ?

Chouchouter les salariés

Une phrase qui n'est pas synonyme, pour autant, de laisser-faire absolu. Lorsqu'il y a du potentiel, les autorités se mobilisent. A une trentaine de kilomètres de l'entreprise Donglin, Li Shaohui est également assis à côté d'une vitrine. Cette fois, ce sont des Ronald McDonald's et autres figurines pour Happy Meal qui retracent, sur vingt ans, l'histoire de sa société, Combine Will. D'une tout autre envergure, celle-ci a reçu l'appui du gouvernement local pour se réinventer. Une équipe de consultants venus de Hong Kong, financée à moitié par les autorités, a proposé deux axes stratégiques pour l'avenir : diversification et automatisation. Lorsqu'on façonne le plastique, pourquoi se cantonner aux jouets, activité low cost par excellence ? Chez Combine Will, on fabrique désormais, entre autres choses, des distributeurs de savon liquide automatisés, sur lesquels la marge est plus élevée. L'autre nouveauté est immédiatement perceptible lorsqu'on visite le site de production. Ici, une femme s'affaire entre trois machines qui, toutes les huit secondes environ, lui présentent, au bout d'un bras articulé, une nouvelle pièce de plastique fraîchement pressé qu'elle doit découper en plusieurs morceaux à répartir dans différentes boîtes. « Les Temps modernes » en Chine. « Nous avions 3.000 salariés, nous ne dépassons plus les 2.000 », s'enorgueillit Li Shaohui. A terme, faudra-t-il produire ailleurs ? « Nous y réfléchissons. Peut-être qu'un jour nous devrons conserver ici les seules activités de recherche et développement. »

En attendant, mieux vaut chouchouter ses salariés. « S'ils peuvent gagner quelques dizaines de yuans de plus ailleurs, ils vous quitteront du jour au lendemain », prévient Joël Pujol, un consultant français installé dans la région depuis une vingtaine d'années. Deng Hongping s'arrache parfois les cheveux, « avec les jeunes notamment, qui n'ont plus aucune fidélité envers l'entreprise car ils ne craignent plus le chômage, et s'informent entre eux de toute offre d'emploi plus rémunératrice ».

Le problème se pose aussi chez la société Wooltex, qui produit des fibres textiles. John Lam, qui en dirige les finances, a divisé par deux son nombre de salariés, grâce à l'investissement dans de nouvelles machines. Au final, il est ainsi parvenu à... maintenir constante sa masse salariale. Alors John Lam bichonne ses équipes. Dans la cantine flambant neuve, on croise des familles avec enfants. « Nous voulons que nos équipes, logées sur place, se sentent ici chez elles, d'où la présence des enfants. » Juste à côté, quelques salons de karaoké et des terrains de sport pour se détendre.

Fini le Far West. L'époque où certains patrons du Guangdong étaient des mercenaires à la manoeuvre sur une zone de non-droit est terminée. « Le profil des entrepreneurs change », note Joël Pujol. « Le made in China de cette époque est devenu indésirable ici car il dévalue le nouveau », analyse-t-il. Désormais, les autorités soutiennent les entreprises ambitieuses et innovantes.

Sans elles, Xu Xuan ne serait pas en train de présenter ses ustensiles de cuisine colorés à des milliers de curieux. C'est le gouvernement qui a payé le stand de sa société, Tansung, lors du Forum des PME de Canton. Manifestement, Tansung a su les convaincre que son projet était solide. Il consiste à prendre ses distances avec le sacro-saint modèle exportateur. La hausse du yuan pénalise les ventes. Certes, la situation n'est pas aussi critique que chez Wooltex dont John Lam prédit la mort certaine « si le yuan augmente encore de 5 % ». Mais l'appréciation du taux de change face au dollar, combinée au tassement de la demande à l'étranger, a fini par pousser Tansung à miser sur le marché intérieur. Sous-traitant pour des grandes entreprises occidentales, Tansung veut devenir une marque à part entière sur le sol chinois. Une équipe marketing ad hoc s'est penchée sur les méthodes culinaires des différentes provinces chinoises, pour coller aux demandes de chaque marché. Et négocie actuellement avec différents distributeurs potentiels. « Nous sommes entre deux eaux, et ce n'est pas une mutation simple », reconnaît Xu Xuan. Mais le cap est clair.

Nouvel écosystème

Une sorte de résumé du Guangdong ? Si les défis sont nombreux, la stratégie est sans ambiguïté. L'usine du monde veut gagner en valeur ajoutée. Et tant pis pour ceux qui ne suivent pas la cadence. L'exemple le plus frappant de cette ambition n'est, pour l'heure, qu'une série de jolis dessins futuristes. Mais lorsqu'il présente le projet « Guangzhou Knowledge City » (Canton, ville de la connaissance), le Singapourien qui le dirige, Tay Hun Kiat, sait se faire convaincant. La ville-Etat a été sollicitée par le gouvernement du Guangdong pour développer avec lui, tout près de Canton, une agglomération nouvelle destinée à l'économie de la connaissance. Faune et flore préservées sur la moitié du territoire, bâtiments à faible consommation d'énergie, réseau de transport extrêmement rapide, incitations multiples pour attirer les entreprises internationales les plus innovantes, construction par étapes progressives en fonction du succès rencontré : le moindre détail a été pensé, jusqu'aux centres commerciaux et à la distance entre les écoles, les bureaux et les restaurants. « Nous voulons créer un écosystème propice à l'innovation et la créativité », explique Tay Hun Kiat avant de dérouler la longue liste des multinationales qui se sont déjà engagées à participer au projet. Investissement de départ : 4 milliards de dollars. Investissement potentiel à terme... 60 à 70 milliards. L'atelier du monde ne sera bientôt plus ce qu'il était.

Gabriel Grésillon, ENVOYÉ SPÉCIAL DANS LE GUANGDONG

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

ANALYSE - La rivalité Chine-Etats-Unis au menu des sommets d'Asie

Le Monde - Géo & Politique, lundi 7 novembre 2011, p. PEH7

12-13 et 14-19 NOVEMBRE |SOMMETS DE L'APEC À HAWAÏ (ÉTATS-UNIS) ET DE L'ASEAN À BALI (INDONÉSIE)

Signe de l'importance stratégique de la zone Pacifique, le président américain Barack Obama se rendra en personne aux deux grands sommets asiatiques qui se tiennent à quelques jours d'intervalle à la mi-novembre. " Le Pacifique a contribué à forger ma perception du monde ", rappelait, en 2009, M. Obama, qui est né à Hawaï et a grandi en Indonésie. A cette proximité personnelle s'ajoute une priorité stratégique pour les Etats-Unis, sur fond de rivalité croissante avec la Chine dans la région.

APEC, Asean : qu'est-ce que c'est ? Dans la région Asie-Pacifique, deux cadres de discussions économico-politiques gagnent en importance. Le Forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC), dont le sommet se tient les 12 et 13 novembre à Honolulu, à Hawaï (Etats-Unis), regroupe 21 pays riverains du Pacifique. L'organisation a vu le jour en 1989 sur la base d'une proposition émise à Séoul, en Corée du Sud, par le premier ministre australien de l'époque, Bob Hawke. Il partait du développement des échanges commerciaux entre les nations de cette vaste zone et de l'avancée de l'intégration économique en Europe et en Amérique du Nord. Douze pays ont contribué à la création du Forum. Il représente 54,1 % du commerce mondial et 40 % de la population de la planète.

L'APEC, cadre non contraignant, travaille à la réduction des tarifs douaniers, à la facilitation des échanges, à la coopération sur la santé et, depuis 2001, à la lutte contre le terrorisme. En 1994, ce forum avait adopté, à l'occasion du sommet organisé à Bogor, en Indonésie, une série d'objectifs pour la suppression des taxes douanières à l'horizon 2010. En 2008, la moyenne de ces taxes avait baissé à 6,6 %, contre 16,9 % en 1989.

Deux ans plus tard, au Japon, les pays membres ont formulé la " vision de Yokohama " en faveur d'une plus grande intégration économique et d'une sécurité accrue, qui passent par la concrétisation du projet de zone de libre-échange en Asie-Pacifique (FTAAP). Pour y parvenir, plusieurs propositions sont sur la table. Les Etats-Unis comptent sur le Partenariat trans-Pacifique (PTP). Lancé en 2005 par le sultanat de Bruneï, le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour, ce cadre propose la création d'un espace sans taxe douanière. En 2008, les Etats-Unis ont décidé de négocier pour y adhérer. L'Australie, la Malaisie ou encore le Pérou ont suivi, et le PTP intéresse la Chine, la Corée du Sud et les Philippines. Avec retard, à cause de la catastrophe de Fukushima du 11 mars, le Japon a promis d'engager des négociations.

Deuxième cadre de discussions, l'Association des nations du Sud-Est asiatique (Asean) a vu le jour en 1967 à Bangkok (Thaïlande), en pleine guerre froide, avec pour objectifs de favoriser la croissance, d'encourager la coopération et, à l'époque, de lutter contre le communisme.

Réunie à Bali du 14 au 19 novembre, elle compte aujourd'hui dix membres, contre cinq au départ. Le Timor-Oriental pourrait la rejoindre en 2015. L'adhésion de la Birmanie en 1997 a soulevé des questions sur l'importance des valeurs démocratiques au sein de l'organisation. Au final, l'Asean a, en 2003, adopté la déclaration Bali Concord II, dans laquelle les Etats membres affirment l'importance de la démocratie pour la paix et la stabilité.

L'organisation plaide pour une coopération accrue dans les domaines sociaux, environnementaux, culturels ou encore sécuritaires : des points qui apparaissent dans le projet de Communauté de l'Asean que les pays membres souhaitent créer d'ici à 2015. Dans cette optique, l'Asean a signé des accords de libre-échange avec la Chine, le Japon ou encore la Corée du Sud. Elle dispose d'un siège d'observateur à l'Assemblée générale de l'ONU.

Son développement en a fait un acteur incontournable du dialogue régional. Avec la Chine, le Japon et la Corée du Sud, elle a formé, après la crise asiatique de 1997, l'Accord de libre-échange est-asiatique (Eafta ou Asean + 3), à l'origine de l'initiative de Chiang Maï (Thaïlande) conclue en 2000 pour limiter les risques de crise financière dans la région. A cette Asean + 3 se sont jointes l'Australie, l'Inde et la Nouvelle-Zélande pour donner naissance au Partenariat économique global pour l'Asie de l'Est (Cepea ou Asean + 6).

L'Asean est aussi au coeur du sommet de l'Asie de l'Est, qui réunit 18 pays, dont la Russie et les Etats-Unis, et qui se veut un forum d'échange sur le commerce, l'environnement et l'énergie. Depuis 2007, il est organisé dans le prolongement du sommet de l'Asean.

Espaces de dialogue ou de rivalité ? Preuve de l'importance grandissante de la région, sur les plans tant économiques que politiques, ces organisations sont aussi devenues, ces dernières années, des lieux de rivalité, principalement entre la Chine et les Etats-Unis.

En 2009, le président Obama avait affirmé la volonté américaine de ne pas être écarté de l'Asie. " Je souhaite que chaque Américain sache que nous avons un intérêt dans l'avenir de cette région car ce qui se passe ici a un impact direct sur nos vies ", avait-il déclaré, témoignant d'une évolution des priorités de Washington, de l'Atlantique vers le Pacifique.

Or, dans cette zone, l'influence américaine se heurte à celle de la Chine, dont le développement rapide de l'outil militaire - avec notamment son projet de construction de porte-avions - s'accompagne de revendications territoriales plus affirmées. Un incident sérieux a opposé le pays au Japon en septembre 2010, au sujet de la souveraineté sur les îles Senkaku, appelées Diaoyu en Chine.

En mer de Chine méridionale, des heurts ont eu lieu cette année avec les marines vietnamienne et philippine autour des îles Spratly et Paracel. La domination de ces archipels inhabités suscite des convoitises, car ils abriteraient de riches réserves halieutiques et d'importants gisements de pétrole et de gaz. Leur contrôle et l'étendue de la zone économique exclusive chinoise suscitent des interrogations dans cette région, importante route maritime et commerciale.

Ces questions reviennent à chaque rencontre de l'APEC ou de l'Asean. En juillet, lors de la réunion des ministres des affaires étrangères des pays de l'Asean, Pékin a accepté de discuter pour calmer les tensions en mer de Chine méridionale. Mais le dossier est loin d'être clos.

L'activisme chinois est une aubaine pour les Etats-Unis, qui en profitent pour conforter les alliances existantes avec les nations de la région, comme le Japon, la Corée du Sud ou les Philippines. Ils se sont également rapprochés du Vietnam, avec lequel ils ont organisé des manoeuvres navales...

Quels sont les enjeux des sommets à venir ? Les questions sécuritaires vont occuper une place non négligeable au sommet de l'Asean, auquel se rendra Barack Obama. Sur les questions territoriales, les participants devraient rappeler leur volonté de garantir la libre navigation en mer de Chine méridionale et le respect des règlements internationaux sur la souveraineté. Ils devraient chercher à faire avancer le dialogue Asean-Chine, qui sera lancé au même moment, avec l'appui des Etats-Unis.

La Chine a certes accepté ces pourparlers mais reste réticente. Soumise en interne à la pression des tendances nationalistes, elle pourrait réaffirmer sa volonté de discuter au cas par cas, avec chacun des pays concernés.

L'Asean pourrait accepter d'être présidée par la Birmanie en 2014. Une demande en ce sens a été déposée par le gouvernement birman, issu des élections de 2010, et qui a commencé en octobre à libérer des prisonniers politiques. Il a reçu l'appui de l'opposante Aung San Suu Kyi qui, libérée après sept ans d'assignation à résidence, a accepté un dialogue avec le régime.

Sur le plan économique, l'Asean devrait poursuivre les discussions sur des zones de libre-échange avec ses partenaires au sein de l'Asean + 3 (une option privilégiée par la Chine), et ceux de l'Asean + 6, ce que préférerait le Japon, qui souhaite contrebalancer la puissance chinoise en intégrant l'Inde.

Le sommet de l'APEC devrait quant à lui se concentrer sur le projet de Partenariat trans-Pacifique (PTP), que les Etats-Unis veulent finaliser. Ce projet est considéré comme une avancée potentielle vers la réalisation de la zone de libre-échange en Asie-Pacifique (FTAAP). Le président Obama, qui a dit en 2010 vouloir multiplier par cinq les exportations américaines, y voit également un bon moyen de soigner son image sur le plan intérieur, à un an de la présidentielle : la majorité républicaine du Congrès pourrait avoir du mal à s'opposer à ce projet. Un succès de Washington sur le PTP serait également une façon de contrer les rivaux chinois.

Mais au sein de l'APEC, le Partenariat trans-Pacifique en tant que base de départ pour la FTAAP ne fait pas l'unanimité. Pour parvenir à cette vaste zone de libre-échange, d'autres idées sont avancées. L'une d'elles propose de partir du cadre de l'Asean.

Philippe Mesmer

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

jeudi 3 novembre 2011

ANALYSE - Les nouveaux économistes de garde - Bertrand Rothé


Marianne, no. 756 - Idées, samedi 15 octobre 2011, p. 90

Pourquoi les économistes médiatiques défendent-ils avec tant d'acharnement un système en faillite ? Parce que certains d'entre eux sont payés par... les banques. Enquête et révélations sur les liens entre le monde de la finance et ses experts.

La crise fait rage, mais le débat n'avance pas. La seule solution qui émerge : se serrer la ceinture pour payer les banques. Mais n'est-ce pas la définition même de la crise : «Quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître» ? Sauf que cette fois la formule d'Antonio Gramsci ne fonctionne pas : les économistes hétérodoxes, les Lordon, Sapir, Gréau... ont des solutions. Le vrai problème : ils ne sont pas entendus. Est-ce surprenant ? La finance contrôle le débat économique.

Mystifications

Qui nous a informés sur la crise cet été ? Essentiellement des banquiers. En août, 10 articles du Monde traitent du fond du problème dans les pages «Débat». Sur 22 experts interrogés, 16 sont des individus liés aux institutions financières : 76,6 % ! Beaucoup tout de même, pour des banquiers responsables de la crise. Le Monde n'est pourtant pas le seul. Le 11 août, le Nouvel Obs titre sur : «Les incendiaires. Comment ils nous ont plongés dans la crise». Là encore les banquiers ne sont pas les incendiaires, mais les experts ! Anton Brender, autrefois réputé de gauche, directeur des études économiques de Dexia Asset Management, dispose de deux pages pour clamer que «ce ne sont pas les marchés qui sont en cause mais l'impuissance politique». Géniale novlangue : les marchés ne spéculent pas contre l'euro, les banques si. Mais comment un économiste pourrait-il cracher dans la main qui le nourrit ?

Pourquoi les journalistes sont-ils si prompts à gober pareilles mystifications ? Leur réponse est invariable : «On n'a pas le temps.» Et c'est le génie des banques de l'avoir compris, comme l'explique une journaliste de l'Expansion : «Les banquiers savent répondre vite, ils sont payés pour ça. Ce qui n'est pas le cas des universitaires, qui réfléchissent, et dont les nuances sont difficiles à retranscrire.» Et, c'est vrai, la pression est importante. Au Monde, une journaliste économique a signé 29 articles au mois d'août, soit plus d'un par jour travaillé, une autre en a signé 18, et ce n'est pas le journal le plus mal doté.

L'économiste Jacques Sapir pense différemment. Il distingue les journaux grand public, chargés de faire la pédagogie du libéralisme, et les médias économiques pour lesquels l'information a une vraie valeur marchande et qui, paradoxalement, sont plus ouverts : en pleine crise, les Echos ont ainsi édité un supplément très intéressant sur le «bon» capitalisme. On peut se poser la question. Le journaliste François Ruffin (du journal Fakir) remarque que le Monde a certaines audaces. Il se demande : «L'inflation peut-elle résorber les dettes publiques ?» Mais la réponse est digne de la Pravda : ce sont six experts qui condamnent dans ces pages l'inflation, sans même un autre son de cloche.

Le système peut être un peu plus complexe. Le 12 août, en pleine déroute financière, l'Autorité des marchés financiers interdit la vente à découvert pendant quinze jours, pour vérifier si la décision réduit la volatilité des marchés. A mi-parcours le Monde enquête. Verdict publié le 20 août : «La suspension des ventes à découvert ne permet pas d'éviter de lourdes chutes en Bourse.» Cette fois-ci, c'est du sérieux, seul un banquier juge que l'«on ne peut pas arrêter tous les bandits». Chapeau ! Le journal a interrogé deux professeurs de l'Edhec, une des plus célèbres écoles de gestion françaises. Interdire les ventes à découvert est «au mieux démagogique, au pis dangereux». La messe est dite. Sauf que l'on découvre, moyennant deux clics sur Google, que le laboratoire de ces deux spécialistes est financé par la banque Rothschild. Et là, de clic en clic, on apprend que le même labo vend de la formation aux professionnels... Deux mille euros pour deux jours et par participant, logement non compris. Excusez du peu. Si vous avez 10 élèves... A ce prix-là, mieux vaut éviter de se fâcher avec ses clients. Les ventes à découvert sont très rémunératrices pour les institutions financières. On reste sur la Toile et l'on découvre que l'un des experts est aussi le patron de l'Edhec, Noël Amenc, pour lequel «le débat entre marché et science n'a pas lieu d'être dans une grande école de commerce !» Circulez, pas de débat.

Compromission

Reste la télévision et la radio... Là, pas d'experts inconnus, pas d'obscurs économistes, seules les stars sont invitées, comme l'économiste Elie Cohen, que les chaînes se disputent, lui qui, en juin, nous expliquait que la crise était derrière nous. En dehors de ce genre de fantaisiste, pour avoir accès à ces médias, les banques prennent comme consultants des professeurs d'écoles prestigieuses : Ulm, Sciences-Po Paris, Dauphine et Polytechnique. Difficile de résister. Même les plus grands ont accepté cette compromission. Michel Aglietta, par exemple, conseille Groupama Asset Management. Lequel précise à la fin de ses livres qu'il est rémunéré par cette institution. Tout le monde ne le fait pas. Daniel Cohen, par exemple, signale très rarement qu'il travaille pour la banque Lazard. Il préfère rappeler qu'il forme les futurs Jean-Paul Sartre de la Rue d'Ulm, réservant son engagement chez Lazard aux lecteurs de Challenge.

Pour l'ordinaire, les institutions financières embauchent des seconds rôles. Anton Brender s'est retrouvé directeur des études économiques de Dexia, Jean-Paul Betbèze officie au Crédit lyonnais puis au Crédit agricole. En choisissant de passer du côté obscur de la force, nos hommes sont moins demandés par les grands médias, mais ils vont pouvoir porter la bonne parole parmi les importants. Jean-Luc Gréau, qui a oeuvré pour le Medef, rappelle que le débat économique sert aussi à prendre des décisions politiques. Et, là aussi, les banquiers ont souhaité être présents. Sur les trois économistes qui siègent au prestigieux club des «élites», Le Siècle, deux, Christian de Boissieu et Daniel Cohen, sont liés à des banques et siègent au Conseil d'analyse économique (CAE).

Gourmandise

Ce Conseil d'analyse économique, créé par Lionel Jospin, est aussi une citadelle imprenable de la planète Finance. L'enjeu est de taille. Le CAE conseille le Premier ministre. La finance monopolise cet accès à l'oreille du gouvernement. Sur les 28 membres, 19 sont directement ou indirectement liés à la finance. La Société générale, le Crédit agricole, HSBC et Natixis sont ainsi représentés directement par leurs subordonnés. On découvre à la lecture des CV des membres que l'on peut être professeur à Dauphine et conseiller du directoire de La Compagnie financière Rothschild comme Jean-Hervé Lorenzi.

Les jeunes ne sont pas en reste. Augustin Landier enseigne à la Toulouse School Of Economics, mais a aussi créé un hedge fund. A une journaliste qui lui demandait si on avait raison de penser que les fonds spéculatifs avait fomenté cette crise, il rétorque : «Non... Au contraire, en corrigeant les excès des marchés, ils contribuent à les assainir. Mais c'est vrai qu'en étant obligés de liquider leurs positions [...] ils ont amplifié la spirale baissière. Ce sont les victimes collatérales de la crise du crédit.» Il fallait oser présenter les fonds spéculatifs comme des victimes de la crise !

Le président du Conseil d'analyse économique a aussi ses pudeurs, et on le comprend, notre homme est gourmand, il ne mange pas à un seul râtelier. Le CV de Christian de Boissieu, qui affiche ses titres universitaires, ferait pâlir de jalousie n'importe quel colonel de retour d'Afghanistan : économiste de l'année, «lauréat» à deux reprises, puis des titres en anglais non traduits. Total respect... Mais notre président oublie de préciser qu'il conseille un hedge fund, et aussi le Crédit agricole, excusez du peu, qu'il siège au conseil de surveillance d'une banque privée, une paille, et la liste est encore plus longue.

Quand on interroge les membres de cette institution sur les dérives que peut générer ce quasi-monopole de la finance dans le CAE, la réponse fuse : «On est libres, Patrick Arthus propose par exemple d'augmenter les salaires depuis longtemps.» L'institution accepte un ou deux trublions à condition qu'ils ne mettent rien en cause d'essentiel. Au CAE, c'est la fonction de Patrick Arthus. L'homme est sans danger. Il a de nombreux fils à la patte. Le directeur des études de la banque Natixis est aussi au conseil d'administration de Total, généreusement payé 55 000 € par an pour sept réunions et ne se précipitera pas pour inviter à la révolution, ni pour augmenter la fiscalité du CAC 40. Triste constat : les banques sont les premiers employeurs d'économistes. Les débouchés pour les économistes sont en effet très réduits. Traditionnellement, l'enseignement arrivait en tête et il existe quelques postes dans la fonction publique. Aujourd'hui les banques ont énormément augmenté leurs effectifs : dans les salles de marché, les risques pays, les services marketing... Il est fréquent de passer du public au privé. Les conditions de travail sont meilleures, les salaires aussi, entre 4 000 € par mois pour un économiste confirmé et 15 000 e pour une star, bien plus qu'un agrégé d'économie en fin de carrière. Et voilà nos économistes dans le toboggan.

Evidemment, quand ils passent au privé, ils se jurent bien de ne pas changer. Sauf que Philippe Labarde, dans la longue et belle carrière qui l'a mené du service économique du Monde à France Inter, se souvient d'évolutions : «Quand celui-là travaillait dans un organisme public, il n'avait pas le même discours que depuis qu'il dirige le service d'une grande banque.» Evidemment, personne n'a envie de revenir en arrière. Le paradoxe de cette histoire, c'est que les économistes ont inventé un terme pour expliquer ce piège. Joseph Stiglitz appelle cela «le salaire d'efficience». Sa description est relativement simple. Comment s'assurer de la fidélité de ses salariés ? Il suffit de les payer un peu au-dessus du marché et, par peur de perdre ce petit avantage, ils fourniront un maximum d'efforts et se comporteront en économistes «de garde», pour reprendre l'expression popularisée par Serge Halimi, le directeur du Monde diplomatique.

Comme d'habitude, luxe de précautions, il est évidemment interdit de dire du mal de son employeur, voire des clients de son employeur, Etats ou autres. Le chemin est étroit. Antoine Brunet, un ancien de chez HSBC, nous affirme avoir signé une clause qui lui interdisait de publier des livres sans autorisation. Il existe des cas de licenciements. Un économiste que nous avons rencontré nous a expliqué sa situation : sa banque s'est séparée de lui parce qu'il avait dit du mal de la Chine. Comme il a négocié son départ, il refuse que l'on cite son nom. B.R.

Je tiens à remercier Antoine Brunet ancien économiste d'HSBC, Google, Philippe Labarde, ancien membre du CSA, Frédéric Lordon, du CNRS, François Ruffin, de Fakir, Jacques Sapir de l'Ehess, Jean-Luc Gréau, et ceux qui ont accepté de me parler à condition que je ne les cite pas pour «continuer à être invité dans les colloques», voire intégrer un jour une banque. Sans eux, je n'aurais pas pu écrire cet article.

Bertrand Rothé, Co-auteur, avec Gérard Mordillat, d'«Il n'y a pas d'alternative» (Seuil).

© 2011 Marianne. Tous droits réservés.

mardi 11 octobre 2011

ANALYSE - 1911, la révolution centenaire qui met Pékin en porte-à-faux


Le Figaro, no. 20897 - Le Figaro, lundi 10 octobre 2011, p. 2

Le régime communiste affiche le portrait de Sun Yat-sen sur la place Tiananmen. Mais les idéaux républicains des tombeurs de l'Empire sont célébrés avec plus de ferveur à Taïwan, l'île dont Pékin espère toujours la « réunification ».

Ce fut la fin du « mandat céleste ».Une journée de l'an 1911, le 10 octobre, soit le « double dix »comme on le dit ici, une mutinerie dans une bourgade du centre de la Chine signait la fin de l'ère impériale chinoise. Le coup d'arrêt à deux mille ans d'histoire. Un centenaire de cette stature ne peut que dignement se fêter. Seulement voilà, la Chine reste toujours aussi à vif sur son passé. Et la façon dont elle traite cet anniversaire en dit long sur le jeu délicat posé avec Taïwan, mais aussi plus largement sur son rapport à l'histoire et les modes de légitimation dont dispose aujourd'hui le Parti communiste.

Il y a un siècle, donc, l'histoire se levait à Wuchang. Au coeur de la province du Hubei, la ville fait aujourd'hui partie de l'immense agglomération de Wuhan, le fief des Français de Peugeot-Citroën. Les militaires se rebellent alors contre la dynastie des Qing et affirment vouloir instaurer la République. Depuis la vallée du Yangzi, le mouvement s'étend à d'autres régions. La garnison de Canton, le pays de Sun Yat-sen, entre ainsi en dissidence. La grande ville du Sud résiste aux contre-offensives des Impériaux, mieux que Wuchang où ces derniers reprennent pied. Cela fait déjà une dizaine d'années que le régime mandchou est aux abois. Le mécontentement gronde d'un bout à l'autre du pays. Et une contestation politique s'organise, fruit du subversif mariage « de notables modérés et de révolutionnaires républicains », comme l'écrit Caroline Puel dans son dernier livre *. La figure de proue est un jeune médecin chrétien. L'obsession de Sun Yat-sen : moderniser la Chine pour lui permettre de se redresser.

Un mouvement étudiant qui en rappelle un autre

Le 1er janvier 1912, Sun Yat-sen proclame la République à Nankin. Mais son rêve ne dure que quelques lunes. Dans ses tentatives désespérées pour sauver le trône, la cour des Qing a fait appel à un redoutable militaire, Yuan Shikai. Piètre secours. Au lieu de mater les rebelles, ce dernier s'empresse de demander à Puyi d'abdiquer. Le « dernier empereur »n'a que 6 ans. Le 12 février, la dynastie des Qing a officiellement vécu. Deux jours plus tard, Yuan Shikai se fait proclamer président en incitant Sun Yat-sen à lui céder obligeamment la place. Après tout, c'est lui le tombeur de l'Empire. Mais très vite, malgré l'éclosion de partis politiques, dont le Kuomintang de Sun Yat-sen, la nouvelle Chine vire à la dictature militaire, Yuan Shikai se croyant à son tour investi par le Ciel. À sa mort, en 1916, le pays se désagrège. Viennent alors les temps chaotiques des « Seigneurs de la guerre »,ces potentats locaux qui font régner leur ordre ou le désordre dans chaque province.

Dans ce fracas général, les idées « modernes » ont bien du mal à se frayer un chemin. À Pékin, le 4 mai 1919, les étudiants se dressent contre les impérialismes étrangers et l'éclatement du pays. Ils s'insurgent contre les traditions qui ont causé la décadence chinoise, demandent le progrès et la démocratie. Un mouvement étudiant qui en rappelle un autre, plus récent, mais c'est une autre histoire. Dix ans après Wuchang, en 1921, le PCC est créé au sein des concessions étrangères de Shanghaï. Pékin vient de célébrer, avec beaucoup plus de conviction, le 90e anniversaire du Parti au mois de juillet dernier.

Sun Yat-sen meurt à Pékin le 12 mars 1925. Aujourd'hui, il reste célébré comme le père de la nouvelle Chine, sur le continent comme à Taïwan. Tous les ans, à l'orée d'octobre, son portrait géant est dressé place Tiananmen, face à celui de Mao. Et pour l'île rebelle, c'est jour de fête nationale, parade militaire à l'appui. Mais derrière l'icône républicaine, chacun met ses mots et ses slogans. Le centenaire de la fronde de Wuchang - appelée aussi « révolution de Xinhai » - a plongé les dirigeants chinois dans un profond embarras. Certes, hier, le président Hu Jintao a lancé des commémorations officielles à Pékin. Devant l'aréopage du Parti, il a profité de l'occasion pour appeler à « réaliser la réunification » avec Taïwan. En insistant sur la volonté de le faire « de manière pacifique », tout en exhortant à « renforcer notre opposition à l'indépendance » de l'île. Mais, note un observateur étranger, si cet anniversaire « aurait pu être l'occasion d'un rapprochement supplémentaire entre l'île et le continent, en mettant en scène une célébration plus concertée, il n'en a rien été ». Pour Pékin, le 10 octobre peut servir à promouvoir la politique de « Front uni »,celle qui préside à l'unité du pays. Mais hier, aucun souffle nouveau.

La fête, des deux côtés du détroit, ne peut avoir le même sens. « Les Taïwanais veulent célébrer la République, alors que le gouvernement veut honorer la Révolution », commente Jean-Philippe Béja, directeur de recherches au CNRS-Ceri Sciences Po. À Taïwan, en effet, les choses sont plus simples. Le Kuomintang, actuellement au pouvoir à Taïpeh, insiste ainsi sur la continuité historique. Elle se lit même dans l'intitulé officiel de Taïwan, la « République de Chine ». « Ce qui gêne Pékin, c'est que la Chine fut bien la première république d'Asie, poursuit Jean-Philippe Béja, mais avec, à l'époque, des idéaux et des principes qui cadrent mal avec le modèle chinois contemporain, où l'on ne veut pas entendre parler de séparation des pouvoirs et peu de liberté d'expression. » Et, en cette année 2011 où un vent de folie a soufflé sur les « printemps arabes », ces notions révolutionnaires sont un sujet brûlant...

La gêne de Pékin se lit dans l'organisation des célébrations du centenaire. Les dirigeants chinois essayent de faire danser l'histoire sur un mince fil d'acrobate. Bien sûr, Wuhan va fêter aujourd'hui l'encombrant héros. La ville affirme avoir affecté 2 millions d'euros à cette célébration. Un nouveau musée dédié aux événements de 1911 doit être inauguré. Il y a aussi ce film à grand spectacle, 1911, lancé sur les écrans depuis le début du mois, comme désormais pour tout grand anniversaire. Le célèbre acteur hongkongais de kung-fu Jackie Chan est au générique. Le scénario s'attarde sur la dimension antiféodale de la rébellion, glisse silencieusement sur ses motivations démocratiques. La propagande cinématographique, il est vrai, est à manier avec précaution. En juillet, le film sur les 90 ans du Parti a suscité moult railleries sur le Web chinois, les internautes trouvant la ficelle un peu épaisse, deux ans à peine après la production hollywoodienne pour les 60 ans de la République populaire. Plus grave, certains y voyaient des leçons à tirer sur la justesse de la rébellion populaire.

Le monopole de l'histoire

L'embarras de Pékin s'est vu aussi dans le zèle un peu décousu des censeurs. Il y a deux semaines, les autorités ont fait annuler la première mondiale à Pékin d'un opéra produit à Hongkong, Dr Sun Yat-sen. Pour des « raisons logistiques ». Pourtant, l'oeuvre ne semblait pas avoir un contenu politique explosif, évoquant surtout la vie amoureuse du grand homme. Mais, spécule la presse de Hongkong, il ne devait pas être dans la ligne. Des discussions académiques sur la révolution de 1911 ont aussi été annulées dans une kyrielle d'universités. Ce fut le cas en avril dernier d'un colloque organisé par des étudiants de prestigieuses facultés pékinoises. Leur site Internet affichait l'ambition d'étudier les événements sous l'angle de « l'inspiration des victoires révolutionnaires », mais aussi de creuser leur contenu démocratique.

Il y a quelques jours, l'historien hongkongais John Wong Yue-wo, membre de la Royal Historical Society britannique, attendait toujours de savoir si son livre Sun Yat-sen before 30 allait être autorisé en Chine. L'auteur y montre notamment comment l'éducation occidentale reçue par Sun lors de ses neuf années passées dans la colonie britannique a façonné ses idées. Professeur à l'université du Peuple, Zhang Ming nous confie pour sa part n'avoir pas eu de problème pour son livre 1911, la Chine agitée. Il parle pourtant sans langue de bois aucune. « Nous, les universitaires, nous voulons surtout rappeler la dimension antidictatoriale de 1911, explique-t-il, mais les autorités ne veulent utiliser que le symbole d'unification. Il est vrai que, si l'on considère l'héritage de la révolution de 1911, Taïwan y a été plus fidèle que Pékin. »

Une fois de plus, le calendrier vient poser la question du rapport de la Chine à l'histoire et des diverses légitimités qu'elle peut en tirer. « D'une manière générale, le PCC n'aime pas les grands débats historiques, a fortiori sur la période contemporaine. Alors, le plus simple est de les interdire, estime Jean-Philippe Béja. Il lui faut maintenir le monopole de la lecture de l'histoire, car celui qui interprète le passé maîtrise l'avenir. » Au prix, s'il le faut, de quelques occultations. Bien avant que Wuchang ne s'embrase, Ernest Renan n'écrivait-il pas que « l'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur de la création d'une nation ? »

* « Les Trente Ans qui ont changé la Chine », Buchet-Chastel, 2010.

Arnaud de La Grange

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mardi 6 septembre 2011

ANALYSE - Pourquoi le risque de rechute inquiète aussi la Chine - Gabriel Grésillon


Les Echos, no. 21010 - Idées, mardi 6 septembre 2011, p. 16

L'économie chinoise peut-elle sauver le monde ? A l'heure où plane la menace d'une rechute généralisée, les yeux se tournent vers la deuxième économie mondiale. A peine secouée en 2008 et 2009, a-t-elle les moyens de réitérer son exploit d'alors et de confirmer son rôle de locomotive planétaire ?

On pourrait être tenté de répondre positivement. Qui peut nier que Pékin dispose toujours de la ressource financière qui l'a tiré d'affaire en 2009 ? C'est bien par un massif plan de relance que la Chine est alors parvenue à maintenir sa croissance à 8,7 %. Ce sont les 4.000 milliards de yuans (14 % du PIB !) injectés dans l'économie qui ont permis de faire oublier l'hécatombe du secteur exportateur. Et de redonner du travail aux millions de migrants désertant les provinces côtières sinistrées.

Aujourd'hui, en agrégeant tout le passif des administrations chinoises, on voit que la dette publique dépasse tout juste les 50 % du PIB. Ce sont, certes, 10 points de pourcentage de plus qu'avant la relance. Mais cela reste extrêmement confortable, comparé aux pays développés. Quant aux rentrées fiscales, elles ont été multipliées par plus de huit en dix ans, ce qui donne au régime une réelle force de frappe en cas de nécessité. Sur le papier, Pékin peut donc, à tout moment, débloquer un nouveau plan de relance en cas de choc violent.

Et pourtant, la Bourse de Shanghai a le blues. Hier, elle a très mal pris les mauvais chiffres du chômage aux Etats-Unis, atteignant son point le plus bas en quatorze mois. Car, en réalité, la probabilité d'une nouvelle perfusion de fonds publics semble faible. Deux ans après le plan de relance de Pékin, la Chine est encore en train d'en payer les effets pervers. Inondée de liquidités en 2009, elle peine à reprendre la main sur la circulation monétaire dans le pays : l'inflation dérape. Le Premier ministre, Wen Jiabao, répète inlassablement que la lutte contre la vie chère est son combat prioritaire. Et le pouvoir joint les gestes à la parole. La banque centrale ne cesse de serrer la vis depuis octobre 2010.

Mais, pour l'heure, l'efficacité de cette politique reste à démontrer. Ces derniers mois, la publication du chiffre d'une inflation toujours plus élevée a systématiquement donné lieu au même commentaire des économistes : cette fois, c'est la dernière. Le pic est atteint. Promis, la hausse des prix va s'assagir. Nous en étions, en juillet, à une appréciation moyenne des prix de 6,5 % sur un an - à comparer avec un objectif de 4 % sur l'année fixé par le gouvernement. Quand bien même le reflux tant attendu se serait enfin produit en août - ce que l'on saura dans trois jours -, il faut se rendre à l'évidence : il sera faible. L'inflation s'est désormais installée en Chine. Andy Rothman, l'économiste Chine du courtier CLSA, qui pourtant se singularise par son grand optimisme sur l'économie chinoise, le reconnaît d'ailleurs : « L'inflation est partie pour être plus élevée au cours des cinq prochaines années qu'auparavant. »

Qu'en déduire ? C'est là que les points de vue divergent. Il y a ceux, comme Andy Rothman, qui y voient un processus sain lié à la hausse du niveau de vie et des salaires. De fait, le salaire minimum a plus que doublé en dix ans, et cette tendance s'accélère, avec des hausses de salaires actuellement autour de 20 % sur douze mois. Quant au revenu moyen des ménages, même corrigé de l'inflation, il est en nette hausse : autour de 7 % par an dans les villes et de 12 % dans les campagnes. Alors que le monde entier reproche à la Chine le sous-développement de sa consommation des ménages, l'économiste de CLSA rétorque que la Chine connaît aujourd'hui « le scénario de consommation des ménages le plus impressionnant de la planète ». Les ventes de détail, l'année dernière, ont augmenté de 19 %.

Et puis il y a les autres. Peu audibles il y a un an, ils retrouvent de la voix. Leur hantise : que la Chine ait en partie perdu le contrôle de sa masse monétaire. D'après certaines estimations, le volume de prêts qui sera réellement accordé dans le pays cette année pourrait être le double du quota officiel. Lettres de crédit, prêts non déclarés octroyés par des entreprises ou par des particuliers, trusts et autres fonds de gestion de portefeuille sont autant de vannes par lesquelles le crédit continue d'affluer en échappant au contrôle de Pékin. Cela apparaît comme le symptôme de l'addiction de l'économie chinoise à l'investissement. Même si le secteur exportateur est d'une importance capitale au plan social (il fournit des emplois à des millions de travailleurs peu qualifiés), ce n'est pas lui, mais bien l'investissement, qui a généré près de la moitié de la croissance ces dernières années.

C'est un point faible du système : les dirigeants locaux utilisent massivement le levier de l'investissement. Sans même parler des pots-de-vin liés à ces activités, construire des routes, des ponts ou des bâtiments dope le PIB du territoire dont ils ont la charge et reste, pour eux, le meilleur accélérateur de carrière. Cela explique autant la vitesse à laquelle le pays du Milieu s'est développé que le mal qu'ont maintenant les autorités à calmer le jeu. Car l'utilité de ces infrastructures diminue tendanciellement. La Chine n'est plus ce pays où tout reste à construire.

Au moment où l'on découvre que le ministère des Chemins de fers a surinvesti dans les TGV, construisant à toute vitesse un gigantesque réseau que nul ne sait réellement rentabiliser, Pékin sait qu'il est urgent de freiner l'investissement. D'une part, son effet démultiplicateur sur l'économie diminue, et chacun s'interroge aujourd'hui sur le volume des dettes qui, un peu partout dans le pays, risquent de ne jamais être remboursées. D'autre part, il alimente l'inflation. Un nouveau plan de relance irait à l'encontre de cet impératif. Si le monde cale à nouveau, Pékin risque de se retrouver face à un délicat dilemme : subir un coup de frein douloureux ou impulser un stimulus dangereux.

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.


Un investisseur chinois veut créer un parc touristique géant en Islande

Huang Nubo, magnat de l'immobilier, veut acheter 300 kilomètres carrés de terrain pour y développer l'écotourisme. Un projet économiquement alléchant mais politiquement sensible.

Un parc d'attractions chinois pour sortir de la crise ? C'est le projet qu'a proposé l'investisseur chinois Huang Nubo aux autorités islandaises. Le rêve de ce patron chinois, classé au 161e rang des fortunes dans le pays par le magazine « Forbes », est simple : acheter 300 kilomètres carrés dans le nord-est de l'île pour y créer un club orienté vers l'écotourisme : randonnée, golf, VTT, survol de l'île seraient proposés à ses membres. Huang Nubo vise les 300.000 adhérents, dont la moitié de Chinois. Avec son budget prévisionnel de 200 millions de dollars investis sur cinq ans, il a de quoi faire réfléchir un pays qui a pris de plein fouet la crise financière internationale, dont trois des principales banques ont fait faillite, et qui vit aujourd'hui sous perfusion du FMI.

Des réactions ambivalentes

La demande a officiellement été faite auprès des autorités, qui se prononceront d'ici au 24 février 2012. Elle suscite toutefois des réactions ambivalentes. L'opportunité économique est indéniable. Le seul achat du terrain rapporterait 8,9 millions de dollars à l'Etat islandais. Kristin Arnadottir, l'ambassadeur d'Islande en Chine, y est manifestement sensible. « C'est la meilleure promotion de l'Islande que j'ai entendue depuis longtemps », a-t-elle affirmé. Mais l'idée de céder 0,3 % du territoire national à un ressortissant chinois fait grincer les dents de certains, dans un pays où il est normalement interdit de vendre la terre à toute personne extérieure à l'Union européenne. Le ministère de l'Intérieur a donc été saisi d'une demande d'exemption.

Se pose également la question des éventuelles arrière-pensées politiques du magnat chinois de l'immobilier et des parcs d'attractions. Celui-ci affiche sa passion pour le petit pays nordique, qu'il dit tenir de son amitié de trente ans pour un camarade d'université islandais. Il a notamment donné 1 million de dollars pour la création d'un festival de poésie liant la Chine et l'Islande - sa fortune personnelle représenterait environ 900 fois cette somme. Mais son passé d'officiel inquiète. Il n'a quitté ses fonctions au ministère de la Propagande chinois qu'au début des années 1990. La Chine cherche-t-elle à prendre pied sur une île stratégiquement située entre l'Europe et les Etats-Unis ? « Mon projet est purement commercial », a rétorqué devant la presse Huang Nubo, vendredi à Pékin, avant de moquer la réaction de frilosité de certains. « Comme la Chine possède maintenant un porte-avions, cela va faire penser aux gens qu'il va aller jusqu'en Islande », a-t-il plaisanté. De son côté, l'agence officielle chinoise Chine nouvelle, reprise par le « China Daily », citait un expert qui critique l'état d'esprit de l'Occident, selon lui inchangé depuis la guerre froide. « Il faudra du temps avant que les autres pays réalisent le rôle positif des investissements chinois », a prévenu Mei Xinyu, membre de l'Académie chinoise du commerce international et de la coopération économique.

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

mardi 30 août 2011

ANALYSE - Pourquoi le Japon désespère de sa classe politique - Yann Rousseau


Les Echos, no. 21005 - Idées, mardi 30 août 2011, p. 10

Le Japon va assister ce matin à la nomination de son sixième Premier ministre en à peine cinq ans. Et ses jours sont déjà comptés. Hier, Yoshihiko Noda, le ministre des Finances sortant, a été élu à la présidence du parti majoritaire, le Parti démocrate du Japon (DPJ), et devrait être nommé aujourd'hui à la tête du gouvernement par la Chambre des représentants, que sa formation contrôle, en remplacement de Naoto Kan.

Mal connu d'un grand public qui aurait, selon les sondages, voulu voir le DPJ choisir un leader plus charismatique, Yoshihiko Noda aura su séduire les courants clefs de sa formation de centre gauche, aujourd'hui extrêmement divisée. Une large partie de la brève campagne des candidats à la succession de Naoto Kan s'est d'ailleurs concentrée, au grand dam de l'opinion, sur des questions de cuisine interne à la formation et non sur les grands problèmes auxquels est confronté le Japon.

Six mois après le séisme et le tsunami du 11 mars, l'Archipel est pourtant en proie au doute et la population attend un sursaut de ses leaders pour accélérer, à court terme, une sortie des crises nucléaire et humanitaire avant de tenter d'extirper, à plus longue échéance, la nation de ses vingt années de malaise économique et social.

Dans la centrale de Fukushima Daiichi, les travaux de reprise en main des 4 réacteurs détruits par les gigantesques vagues ont pris du retard et les experts prédisent des dizaines d'années d'un travail périlleux sur le site. Les dizaines de milliers de personnes contraintes d'abandonner leurs maisons pour fuir la radioactivité n'ont que peu de certitudes sur leur avenir et l'amateurisme des procédures de contrôle des productions agricoles dans les zones proches de la centrale laisse craindre, dans les prochains mois, de nouvelles affaires de nourriture contaminée.

Sur la côte dévastée du Tohoku, les habitants se plaignent aussi de la lenteur de la reconstruction et de l'apparente incapacité du gouvernement à dessiner, six mois après la catastrophe, un avenir économique à leur région.

Plus encore que les autres grands pays développés, le Japon croule sous les dettes. La semaine dernière, l'agence Moody's a abaissé d'un cran la note de crédit du pays en expliquant sa décision par l'envolée de la dette nippone depuis 2009 et l'incapacité du pays à se doter d'une stratégie économique efficace à cause de son instabilité politique. Selon les projections du FMI, la dette publique japonaise devrait représenter 229 % du produit intérieur brut nippon d'ici à la fin de l'année. Si le gouvernement écoule encore très facilement ses obligations à des acheteurs qui restent à 95 % japonais, plusieurs économistes du pays commencent à s'alarmer de l'appétit futur de ses investisseurs locaux pour cette dette de moins en moins rentable. Ils sont d'autant plus inquiets que cette remise en cause programmée de l'attractivité des bons du Trésor nippon risque de coïncider avec la poussée des besoins de dépenses sociales lié au vieillissement rapide de la population.

Dans ce contexte, les grands partis affirment tous vouloir enrayer la déflation et réveiller la croissance domestique, mais ils se heurtent depuis des mois à l'inexorable envolée du yen, qui alimente, en partie, la baisse des prix (du gaz et des produits pétroliers en particulier) et fait souffrir les grands exportateurs qui portent l'activité dans l'Archipel. En septembre 2010 puis à deux reprises en 2011, le ministère des Finances, alors dirigé par Yoshihiko Noda, a bien essayé d'intervenir sur les marchés en achetant massivement du billet vert pour limiter l'appréciation de leur devise, mais leurs tentatives n'ont eu que des effets limités. Un dollar ne valait ainsi plus, hier soir, que 76 yens.

Pour se redresser, le Japon aurait besoin d'interventions et de réformes beaucoup plus audacieuses. Il doit notamment oser revoir en profondeur sa fiscalité pour dégager de nouvelles sources de revenus et probablement augmenter certains impôts, comme la TVA, qui est aujourd'hui bloquée à 5 %. Le pays devrait envisager d'ouvrir son marché du travail aux étrangers et accepter plus ouvertement la concurrence étrangère sur son territoire dans le cadre d'accords commerciaux bilatéraux. Son positionnement vis-à-vis de la Chine et son rapport aux Etats-Unis doivent être aussi repensés. Tokyo ne pourra pas non plus éviter une réforme de son organisation institutionnelle donnant, en l'état, un pouvoir considérable à une Chambre des conseillers, qui, lorsqu'elle est contrôlée par l'opposition comme actuellement, peut bloquer systématiquement le travail de l'exécutif et les textes de la Chambre des représentants. Les tensions permanentes entre une petite élite de hauts fonctionnaires et les élus doivent aussi être questionnées.

Toutes ces thématiques brûlantes avaient été évoquées il y a quatorze mois lorsque Naoto Kan, le précédent Premier ministre, avait pris le pouvoir. L'ancien militant, qui avait osé défier par le passé certaines des plus puissantes administrations du pays, avait promis une « rupture ». Elle n'aura pas eu lieu. Ses erreurs de communication, les manoeuvres des lobbies et la réactivation des guérillas au sein du parti majoritaire auront eu raison des promesses de grand soir. Au lendemain du 11 mars, quelques observateurs ont un temps estimé que le choc allait contraindre le pays à revoir certaines de ses pratiques. Ils ont vite déchanté.

Hier soir, Yoshihiko Noda a poliment appelé à la fin des querelles partisanes et souhaité une forme d'unité nationale pour relancer le pays. Ses opposants du LDP n'ont pour l'instant pas réagi. Mais, s'ils venaient à accepter un dialogue, ils ne manqueraient pas de contraindre le DPJ à abandonner ses projets de réforme les plus ambitieux. Au sein même du DPJ, la fidélité à la plate-forme électorale de 2009 ne semble pas être la principale obsession. Les factions de la formation dont les candidats ont été défaits hier ont déjà lancé un nouveau compte à rebours. Ils savent que, en septembre 2012, la présidence du parti sera de nouveau remise en jeu et qu'un énième Premier ministre devra être désigné.

Cette analyse est la deuxième de notre série de rentrée consacrée à la situation économique et politique dans sept grands pays.

PHOTO - Japan's Finance Minister Yoshihiko Noda stands up as he is chosen as the party's new leader while the party lawmakers clap their hands during Japan's ruling Democratic Party of Japan leadership vote in Tokyo August 29, 2011. Noda will become Japan's next prime minister after defeating Trade Minister Banri Kaieda in the ruling party leadership run-off vote on Monday.

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

vendredi 26 août 2011

ANALYSE - Quand la Chine sera au sommet - Arnaud de la Grange


Le Figaro, no. 20859 - Le Figaro, vendredi 26 août 2011, p. 2

Dans vingt ans, la République populaire représentera un quart de l'économie de la planète. Avec un milliard et demi d'habitants, ce sera un laboratoire pour l'urbanisation de masse.

Une fois de plus, l'empire a changé de capitale. Comme bien d'autres dynasties avant elle, celle des dirigeants communistes a décidé de faire basculer le centre de gravité du pays. Au gré des conquêtes et des alliances, les maîtres de la Chine ont posé leurs étendards en bien des lieux de l'immense contrée. Luoyang, dans le Henan, la mythique Changan - l'actuelle Xi'an et son armée enterrée -, Kaifeng sous la dynastie Song, Nankin (la « capitale du Sud »), tant au XIVe siècle que dans la première moitié du XXe, quand la république est créée. Et bien sûr Pékin, la « capitale du Nord » où les Ming déménagent le pouvoir en 1421. Et bien, en cette année 2030, c'est une « capitale du centre » que la dynastie rouge a décidé de donner à la Chine. Chongqing, cette folle mégapole de plus de 30 millions d'habitants, nichée dans les boucles du Yang Tsé. Les dirigeants chinois ont voulu aller au bout de leur logique. Celle de rééquilibrage du pays. La fameuse politique du « Go West ». Après des décennies de croissance échevelée sur l'est et la frange côtière, le cap a été mis sur le développement de l'hinterland et la création d'un solide marché intérieur.

Tête de pont vers les terres centrales et occidentales, au coeur du pays, Chongqing s'est imposée. Un temps capitale lors de la guerre sino-japonaise, entre 1937 et 1945, elle a repris du galon. Certes, la rupture n'est pas aussi brutale. Pour des raisons évidentes, Pékin - où Mao proclama la République populaire - n'a pas été remisée sur les étagères provinciales. Comme ce fut parfois le cas dans l'histoire chinoise, il y aura désormais deux capitales, l'une principale et l'autre secondaire. Pékin garde des attributs de pouvoir. Mais c'est à Chongqing que s'est installée la Banque centrale, comme la moitié des ministères et des grandes administrations. C'est là aussi que se tient, en alternance avec Pékin, les sessions annuelles de l'Assemblée nationale populaire (ANP), le Parlement chinois.

La première économie mondiale

Le développement y est spectaculaire. La Zone économique spéciale lancée en 2010 a quatre fois la taille de sa grande soeur pionnière, créée à l'aube de l'ouverture des années 1980 par Deng Xiaoping. Officiellement, elle se veut le « nouveau moteur du développement de l'Ouest ». Centrée sur un grand marché de 250 millions de personnes. Comme cela avait été planifié en 2011, avec le 12e plan quinquennal, le quart des ordinateurs vendus en Europe est désormais construit ici. Beaucoup d'entreprises - chinoises comme étrangères - ont choisi la « relocalisation intérieure », pour échapper à la montée des salaires sur la côte, dans les fiefs exportateurs historiques, autour de Shanghaï ou Canton. Les travaux d'infrastructures ont été démentiels. Un immense aéroport avec trois terminaux a été inauguré en 2015, en même temps qu'un gigantesque port fluvial. Et surtout, la ville se veut au départ d'un « nouveau pont continental eurasiatique ». Une nouvelle voie ferrée relie Chongqing à Rotterdam, à travers le Xinjiang, le Kazakhstan, la Russie, la Pologne et l'Allemagne. Par cette voie, assure-t-on, les conteneurs mettent vingt-quatre jours de moins pour aller de Chine en Europe que par la route maritime classique.

À Chongqing, aujourd'hui, on fête aussi un moment historique. La Chine est devenue la première économie mondiale. Elle totalise désormais plus d'un quart du PIB de la planète. Dès l'été 2011, Hu Angang, du Development Research Center du Conseil d'État (le gouvernement chinois), nous disait que « la Chine sera la 1re économie mondiale bien avant 2030. D'après nos prévisions et selon les critères pris en compte, elle dépassera les États-Unis entre 2016 et 2019 ». Évidemment, si l'on considère le revenu par habitant, c'est une autre affaire. Le même expert rappelait qu'en 2010, le PIB par habitant était de 4 249 dollars et qu'il devrait atteindre 46 670 dollars en 2030. « Cela représentera alors entre 52 % et 56 % du PIB par habitant aux États-Unis, ce qui fera entrer la Chine dans la catégorie des pays à hauts revenus », poursuivait Hu Angang. À cette date-là, aussi, il ne devait plus y avoir de Chinois au-dessous du seuil de pauvreté. Le taux de pauvreté, encore de 15,9 % en 2005 - soit 200 millions de personnes - devait tomber à 5 % en 2015, 1 % en 2020 et être réduit à néant avant 2025. Toujours selon ce think-tank gouvernemental, le gouvernement ne poursuivant plus une croissance rapide à tout prix mais une élévation de sa qualité, celle-ci devrait ralentir tout en restant solide, autour de 8 % entre 2011 et 2020, et 7 % entre 2021 et 2030. En supposant bien sûr que les prédictions alarmistes de certains économistes, annonçant à terme une deuxième « crise asiatique » avec l'explosion des diverses bulles chinoises, ne se soient pas réalisées.

Défis environnementaux

C'est dans les rues, noires de voitures, que l'émergence chinoise se lit de manière la plus forte. Les prévisionnistes ne se sont guère trompés. En 2011 toujours, ils estimaient que le taux d'équipement serait de 200 voitures pour 1 000 habitants dès 2022, contre 27 pour 1 000 alors (et environ 600 pour 1 000 en Europe). « Ce qui est fascinant, c'est que c'est ici que la poussée vers les nouvelles énergies est la plus forte, nous confiait alors Stéphane Koeppel, de Mercedes Benz-Chine. C'est ici que, par la force des besoins, l'on va voir se créer de nouveaux modes de mobilité, dans les villes et entre les villes. » Le problème est de gérer cette masse à quatre roues. Les ingénieurs chinois ont beau imaginer des bus futuristes en hauteur, enjambant le trafic comme ces tracteurs haut perchés au-dessus des vignes, les grandes villes se heurtent à un douloureux casse-tête. En 2030, la population urbaine chinoise a gonflé jusqu'à un milliard d'habitants, avec l'afflux vers les villes de 350 millions de personnes supplémentaires en vingt ans, confirmant les prévisions d'un rapport du cabinet McKinsey & Company de juillet 2011. Un mouvement d'urbanisation sans précédent, qui a multiplié par deux le nombre de villes de plus d'un million d'habitants. Et s'est traduit par la construction de 50 000 gratte-ciel, soit l'équivalent de dix fois la ville de New York ! Mais les défis environnementaux restent immenses, malgré la volonté « verte » politiquement affichée.

L'un des principaux problèmes de la Chine de 2030, c'est qu'elle a « vieilli avant de devenir riche », comme nous le disait il y a vingt ans un universitaire de Pékin. Le « pic » de population est en passe d'être atteint, entre maintenant et 2035, avec quelque 1,45 ou 1,5 milliard de citoyens. Même si des aménagements ont été faits ici ou là, la politique de l'enfant unique n'a pas été remise en cause au plan national. « Au milieu de ce siècle, si rien ne change, la Chine aura la population la plus vieille du monde, plus vieille encore que celle du plus vieux pays occidental aujourd'hui, expliquait dès 2011 l'un des pionniers de la démographie chinoise contemporaine, Baochang Gu, de l'Université du peuple, nous aurons 100 millions de personnes de plus de 80 ans ! » On s'en rapproche. Les « plus de 65 ans » qui étaient 100 millions en 2008, soit 8 % de la population, seront 340 millions en 2050, soit près de 25 % de la population. Déjà en 2025, on a atteint le ratio de 32 personnes âgées pour 100 actifs contre 16 pour 100 quinze ans avant, et ce chiffre devrait encore doubler d'ici à 2050 pour atteindre 61 pour 100. Or, cette évolution rapide se fait dans un pays où les systèmes de retraite et de sécurité sociale sont encore légers.

« Pénurie de femmes »

L'autre grand problème démographique a été spectaculairement mis en lumière par la retentissante entrée en Bourse à Wall Street, à l'automne 2029, du site Internet chinois zhaolaogong.com (« trouver un mari »). Le déséquilibre hommes-femmes, en effet, n'a cessé de s'aggraver. Un effet pervers de la politique de l'enfant unique. La remise à l'honneur de Confucius, pour qui l'homme était supérieur en condition à la femme, n'a pas arrangé l'affaire. Résultat, le ratio de naissances - de 120 garçons pour 100 filles dès 2011 - a créé un excédent d'hommes, d'au moins 70 millions en 2030 ! On imagine la difficulté de trouver une épouse, et le casse-tête social et économique, avec tous ces hommes seuls sans famille pour les soutenir dans leurs vieux jours. Exploitant cette « pénurie de femmes », des agences et sites chinois ont fait fortune sur de nouveaux flux transfrontaliers de l'amour. Ils sont en version chinoise, mais aussi coréenne, russe, mongole, birmane, vietnamienne et autres langues d'Asie du Sud-Est. Car heureusement, tous les pays voisins sont riches en éléments féminins, et nettement moins en points de croissance...

Forte de ses atouts, la Chine joue de plus des coudes sur la scène internationale. Sans sortir totalement de sa posture ambiguë de grande puissance montante qui rechigne à prendre sa part du fardeau. C'est à reculons que Pékin a pris la tête d'une intervention multinationale à la frontière pakistano-afghane, pour protéger ses alliés d'Islamabad des menées déstabilisatrices des talibans, de nouveau aux affaires à Kaboul. Une grande première, résultat du forfait des États-Unis, étranglés par leur dette et échaudés par le coût de leur interventionnisme des années précédentes. En termes de puissance globale, l'Amérique garde cependant encore la main. Les dirigeants chinois, d'ailleurs, préfèrent rester concentrés sur leurs défis internes. La classe moyenne, passée de 300 à 800 millions de personnes, entend de plus en plus renégocier les termes du contrat social qui la lie au pouvoir communiste et fonde la pérennité de ce dernier. Donner les clés du système en échange de la prospérité ne suffit plus. La sixième génération de dirigeants communistes, qui a tenu le pays de 2013 à 2023, n'a pas eu la hardiesse de bousculer les choses. Et celle qui suit est sous la pression des « cybercitoyens ».

Pour une libéralisation politique, il faudra attendre encore un peu. Vingt ans de plus, peut-être. Deng Xiaoping avait prédit que la République populaire serait une démocratie quand elle fêterait ses 100 ans. Soit en 2049.

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mardi 9 août 2011

ANALYSE - La stratégie chinoise du yuan ruine les finances en Occident


Le Monde - Analyses, mardi 9 août 2011, p. 15

Mi-2007 éclatait la crise des pays occidentaux. Mi-2009, ceux-ci sortaient de leur récession mais ne se débarrassaient pas pour autant de la crise qui restait la leur. Mi-2011, leur situation vient même de rebondir sous forme d'une crise conjointe de leurs finances publiques qui menace maintenant de les faire rechuter en récession...

En face, la Chine manifeste une santé insolente : trente-troisième année d'affilée sans récession, une croissance du produit intérieur brut (PIB) à 10 % l'an depuis vingt ans, un chômage qui ne cesse de reculer, des réserves de change, qui, tout compté, dépassaient déjà 4 500 milliards de dollars (3 165 milliards d'euros) à la fin du mois de juin 2011...

Ce contraste s'explique par l'énorme sous-évaluation du yuan infligée par la Chine à ses partenaires et rivaux. Grâce à un contrôle des changes draconien qui n'est accessible qu'aux Etats totalitaires, la Chine maintient le yuan à 0,15 dollar et à 0,11 euro, quand, selon le Fonds monétaire international (FMI) et l'ONU, il devrait valoir 0,25 dollar et 0,21 euro !

Les pays occidentaux sont restés totalement passifs face au cours du yuan que leur dicte la Chine. Depuis que, en 2001, ils ont admis la Chine à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), armée de son contrôle des changes, ils se sont privés, il est vrai, de la seule arme qui pourrait la faire céder : les représailles douanières.

Il en a résulté à la fois une désindustrialisation majeure des pays occidentaux et une industrialisation intense de la Chine.

La main-d'oeuvre en Chine étant la moins chère au monde, les entreprises qui y sont basées s'emparent de parts croissantes du marché mondial tandis que les multinationales occidentales viennent concentrer leurs investissements productifs sur le territoire chinois. Ce qui renforcera encore les parts du marché mondial captées par la Chine...

Dans les pays occidentaux, le processus de croissance s'est enrayé. Leur commerce extérieur est devenu fortement déficitaire et le montant de l'investissement des entreprises sur leurs territoires ralentit fortement. De ce fait, depuis 2001, les économies occidentales sont exposées à subir une récession prolongée (parce que structurelle et due au yuan).

A deux reprises pourtant, en 2002 puis en 2008, les mêmes dirigeants occidentaux qui restaient passifs sur le yuan ont prétendu découvrir une parade qui leur permettrait de maintenir une croissance honorable et durable. Ces parades successives étaient en réalité des artifices qui leur ont explosé à la figure.

Entre 2002 et 2006, l'apprenti sorcier Alan Greenspan, alors président de la Réserve fédérame (Fed), opta pour une politique prolongée de taux bas pour décourager les ménages de l'épargne et les inciter à l'achat de logement à crédit.

Expédient désastreux ! Pendant quatre ans, le PIB et l'emploi dans les pays occidentaux furent certes tirés par un secteur immobilier devenu euphorique. Mais, après ce succès limité et momentané, l'euphorie induisit des excès qui aboutirent, comme on le sait, à un redoutable effet boomerang. A compter de mi-2007 éclatent, aux Etats-Unis et en Europe, une triple crise immobilière, bancaire et boursière, une récession et une explosion du chômage qui s'avérèrent d'une ampleur historique. Au total, des dégâts très supérieurs à l'avantage initial... Un premier fiasco absolu.

Fin 2008, après avoir rétabli la confiance par quelques mesures exceptionnelles dans le secteur bancaire, les dirigeants occidentaux renoncèrent une nouvelle fois à extraire de la Chine la forte réévaluation du yuan, ce qui était pourtant la seule vraie solution pour redresser durablement leur commerce extérieur, leur PIB et leur emploi.

D'autres apprentis sorciers surgirent, proposant une nouvelle parade. Après la première réunion du G20 de novembre 2008, Timothy Geithner, secrétaire américain au Trésor, et Ben Bernanke, le président de la Fed, optèrent pour une politique de relance budgétaire massive (déficit aux Etats-Unis autour de 10 % du PIB en 2009, 2010 et 2011) assortie de taux courts et de taux longs maintenus très bas.

Les autres pays occidentaux se livrèrent eux aussi à une relance massive, en 2009, qu'ils ne modérèrent que très peu en 2010 et en 2011.

Le succès fut de courte durée. Cette relance sortit certes les pays occidentaux de leur récession franche à compter de l'été 2009. Mais, dès l'été 2010, il s'avéra que cette relance n'induisait qu'une reprise trop molle pour que la croissance s'auto-entretienne.

Désormais, il est vrai, la croissance n'était plus seulement pénalisée par le commerce extérieur et l'investissement des entreprises mais aussi par l'investissement immobilier et par une hausse inopportune de l'épargne des ménages due à un chômage durablement élevé.

Mais il y a pire. Cette relance budgétaire longtemps trop forte a fini par enclencher une crise des finances publiques occidentales. L'étincelle qui mit le feu a surgi en Grèce après les élections d'octobre 2009. Mais le Portugal et l'Irlande, l'Espagne et l'Italie, la Belgique, l'Autriche, la France et par ailleurs le Japon, le Royaume-Uni et les Etats-Unis partagent tous en réalité avec la Grèce une même configuration : une dynamique très inquiétante de leurs finances publiques et une croissance très modeste de leur PIB.

Cette configuration a fait déraper leurs ratios dette publique/PIB. Ceux-ci approchent les seuils qui inquiètent les agences de notation quant à la remboursabilité de la dette publique. Les investisseurs se portent vendeurs des obligations d'Etat. Cela fait baisser leurs cours et monter leurs rendements.

Une crise de confiance dans les signatures souveraines occidentales vient de s'enclencher. Une fois encore, l'effet boomerang final s'avère très supérieur à l'avantage initial. Un deuxième fiasco absolu.

Le moment est venu de tirer le bilan. La Chine capitalise la stratégie qu'elle a amorcée en 1989, et elle se réjouit de nous avoir déstabilisés sur tous les plans : commercial, économique, social, financier, monétaire, technologique, militaire, diplomatique... Notre capitulation face à elle aboutit maintenant à notre déstabilisation.

Les politiques compensatoires successives ont échoué lamentablement et ont en réalité accentué gravement notre déstabilisation. Preuve est ainsi faite que le pacifisme monétaire face à la Chine est une impasse totale.

Pour que la crise de 2007 ne devienne pas une nouvelle crise de 1929, il faut maintenant renverser le jeu. Il faut se mobiliser pour faire céder la Chine sur sa politique du yuan. Il suffit pour cela de préparer sérieusement et collectivement des représailles douanières à son encontre.

Faute d'une telle initiative, les pays occidentaux s'enfermeront rapidement dans une spirale de déclin économique et financier qui les amènera à se retrouver chacun durablement asservi à la Chine et au Parti communiste qui la dirige depuis 1949.

Antoine Brunet

Président de AB Marchés, coauteur, avec Jean-Paul Guichard, de " La Visée hégémonique de la Chine " (L'Harmattan)

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

vendredi 5 août 2011

L'inquiétante expansion de la marine chinoise - Edouard Pflimlin


Le Monde.fr - Vendredi 5 août 2011

Le Japon a exprimé, le 2 août, ses inquiétudes concernant l'expansion maritime de la Chine vers le Pacifique et "l'opacité" de son budget militaire. Dans son rapport annuel sur la défense (Defense of Japan 2011), le ministère de la défense japonais prévoit que la Chine, "compte tenu de la récente modernisation de ses forces aériennes et navales", va étendre ses activités en mer de Chine méridionale, en mer de Chine orientale et dans l'océan Pacifique.

Or Pékin a confirmé mercredi 27 juillet qu'elle remettait en état un porte-avions de conception soviétique acheté à l'Ukraine, le Varyag, et, selon des sources proches du pouvoir, qu'elle aurait parallèlement entrepris la construction de deux autres porte-avions, de conception chinoise. Ce sont des moyens idéaux pour projeter des forces sur des théâtres d'opération lointains. Ces développements récents ne font que confirmer l'expansion continue de la marine de guerre chinoise.

Pendant longtemps, celle-ci a été reléguée au second plan. De l'établissement de la République populaire de Chine, en 1949, jusqu'aux années 1980, Pékin était surtout intéressée par la protection de ses côtes vis-à-vis d'une possible invasion. Avec les réformes lancées par Deng Xiaoping à partir de 1978, les enjeux se sont élargis. L'amiral Liu Huaqing a favorisé la transition vers une doctrine de "défense active des mers proches". Elle impliquait pour la marine de couvrir une aire beaucoup plus grande qu'auparavant, englobant les eaux à l'intérieur et autour de la "première chaîne d'îles", selon la terminologie chinoise, qui va du Japon aux îles Ryukyu et de Taïwan aux Philippines jusqu'à Bornéo. Avec la montée en puissance de la Chine dans le monde, la marine évolue maintenant vers une nouvelle stratégie d'"opérations dans les mers lointaines" avec des responsabilités qui s'étendent au-delà de la "seconde chaîne d'îles", partant du Nord du Japon jusqu'au Nord des îles Mariannes et Guam où se trouve importante base navale américaine.

Les trois flottes (celle de la Mer de l'Est, dont le QG est à Shanghaï, la flotte du Sud, basée à Zhanjiang, et la flotte du Nord, à Qingdao) ont été modernisées en ce sens. En 2010, la marine comptait 225 000 hommes, au moins 58 sous-marins, dont six nucléaires, plus de 50 frégates et au moins 27 destroyers. Elle est devant le Japon, la première flotte d'Asie, si l'on exclut la marine américaine. Et en tonnage, elle est la troisième du monde. Les Etats-Unis, qui sont un acteur militaire clef du Pacifique, s'en inquiètent. Le "déclin" américain est toutefois relatif. Si l'on considère le tonnage cumulé, la marine américaine a un avantage de 2,63 contre 1 vis-à-vis des flottes russe et chinoise combinées... Et qualitativement, elle est très supérieure.

Néanmoins, la Chine fait peur parce qu'elle a d'importants différends territoriaux maritimes avec ses voisins. Et aussi parce qu'elle est devenue le deuxième importateur mondial de pétrole, ce qui ne fait qu'accentuer les revendications territoriales chinoises. Le grave incident naval entre la Chine et le Japon autour des îles disputées de Diaoyu (en chinois) ou Senkaku (en japonais) en mer de Chine orientale en septembre 2010 a conduit à de vives tensions entre Pékin et Tokyo. Au sud, en mer de Chine méridionale, d'autres différends empoisonnent les relations entre Pékin et ses voisins. Outre les Paracels, l'archipel des Spratly (Nansha en chinois), constitué d'îlots et de récifs, est revendiqué par six pays. Pékin a commencé à y débarquer des troupes à partir de 1988, ce qui a donné lieu à des affrontements meurtriers entre les marines chinoise et vietnamienne.

Comme dans les Senkaku, la présence d'hydrocarbures off-shore complique la donne. Ces dernières années, les incidents - collisions entre bateaux ou accusations d'incursion dans les eaux territoriales - n'ont pas été très graves, mais ils ont provoqué à chaque fois de vives réactions diplomatiques.

Elle conduit aussi les voisins à moderniser leur appareil militaire. Après l'incident des Senkaku, le Japon a été conforté dans l'idée de restructurer ses forces : l'accent est porté sur la protection des îles lointaines du sud du Japon et la sécurité des routes maritimes. Le nombre de sous-marins va passer de 16 à 22. Mais d'autres pays asiatiques accroissent aussi leur flotte de sous-marins, et étoffent leur flotte de guerre, au point que certains parlent de course aux armements. Aux Philippines, qui bordent la mer de Chine méridionale, le gouvernement a soumis fin juillet au Parlement un projet de budget 2012 qui prévoit une augmentation des dépenses militaires annuelles de 5 à 8 milliards de pesos (83 à 133 millions d'euros). "Le programme de porte-avions chinois illustre la modernisation de l'armée chinoise. Les Philippines ne peuvent pas tenir ce rythme", prévient toutefois Rommel Banlaoi, directeur de l'Institut philippin de recherche sur la paix, la violence et le terrorisme.

Aussi, un réseau de nations, avec pour pivot les Etats-Unis, émerge dans la région qui essaie de contrebalancer la puissance chinoise ascendante, en accroissant leur coopération militaire. Des navires de guerre américains ont ainsi fait récemment escale au Vietnam. Cependant, Washington manifeste une certaine prudence et soutient aussi la volonté des pays de la région de régler les disputes dans un cadre multilatéral. La Chine et l'Association des Nations d'Asie du Sud-Est (Asean) ont adopté jeudi 21 juillet une "feuille de route" modeste, première approche vers un règlement collectif des nombreuses controverses.

Reste que, selon l'expert naval Philippe Langloit, la marine chinoise pourrait connaître un développement encore plus massif et plus rapide en raison de la part modeste consacrée à la défense par rapport au PIB. Il estime aussi que : "Les marines sont toujours d'un point de vue historique, les instruments de l'expansion coloniale." La marine chinoise va maintenant de plus en plus loin de ses bases. Pour assurer la sécurité de ses voies de communication, venant du golfe Persique, Pékin construit "un collier de perles" de bases permanentes le long des côtes de l'Océan Indien. Et elle intervient au lointain pour participer à la lutte contre la piraterie au large de la Somalie. Récemment, elle a même déployé un navire en Méditerranée, une première, pour évacuer des ressortissants dans la crise libyenne. La question reste donc de savoir ce que la Chine fera de sa puissance navale.

LEMONDE.FR - Edouard Pflimlin, chercheur associé à l'IRIS et journaliste au Monde.fr

© 2011 Le Monde.fr. Tous droits réservés.

lundi 1 août 2011

ANALYSE - La démondialisation et ses ennemis - Frédéric Lordon


Le Monde diplomatique - Août 2011, p. 1 8 9

Au commencement, les choses étaient simples : il y avait la raison - qui procédait par cercles (avec M. Alain Minc au milieu) -, et puis il y avait la maladie mentale. Les raisonnables avaient établi que la mondialisation était la réalisation du bonheur ; tous ceux qui n'avaient pas le bon goût d'y croire étaient à enfermer. " Raison " cependant confrontée à un léger problème de cohérence interne puisque, se voulant l'idéal de la discussion conduite selon les normes de la vérité et du meilleur argument, elle n'en aura pas moins interdit le débat pendant deux décennies et n'aura consenti à le laisser s'ouvrir qu'au spectacle de la plus grande crise du capitalisme.

Le Monde n'hésite pas à souhaiter la " bienvenue au grand débat sur la démondialisation ", et l'introduit (en guise de " bienvenue ", sans doute) par une tribune expliquant que la démondialisation est " absurde " et, pour l'équité des points de vue, par un entretien certifiant qu'elle est " réactionnaire " (1) - en effet ça n'est pas la même chose et les deux méritaient d'être mentionnés.

La temporalité de la macroéconomie voudra que les effets terribles de la méga-austérité européenne se fassent réellement sentir en France à partir du premier semestre 2012. Au carrefour du délire de la finance, des politiques économiques sous tutelle des marchés et des délocalisations qui continuent pendant la crise, la mondialisation promet de se montrer sous ses plus chatoyants atours... Contraindra-t-elle enfin le débat présidentiel à poser les vraies questions ? Lesquelles - chômage, précarité, inégalités, pertes de souveraineté populaire - se ramènent synthétiquement à une seule : la mondialisation. La rupture avec les alternances sans alternative prend alors le nom simple de " démondialisation ".

Le nom est simple mais le débat compliqué, où la dispute intellectuelle redessine le paysage politique, avec ses fractures inattendues et ses récupérations douteuses, mais toujours contre le syndicat des intérêts dominants : ceux qui ne veulent pas apparaître chaque fois qu'on pose la question " A qui profite la mondialisation ? " et qui, après avoir lutté pour que le débat n'ait pas lieu, luttent maintenant pour lui faire dire " encore ".

C'est un travail d'historien qu'appellerait le redéploiement complet de l'éventail des arguments mondialisateurs, des plus stupides (la " mondialisation heureuse ", de ce point de vue déjà assurée d'une place dans l'histoire) aux plus spécieux, dont tous n'ont pas été abandonnés aujourd'hui car toutes les munitions sont bonnes pour sauver ce qui peut l'être. Ainsi, par exemple, répétant le geste de La mondialisation n'est pas coupable du Paul Krugman de 1998 (pas encore " Prix Nobel " d'économie), qu'il avait d'ailleurs imité en stigmatisant les " ennemis de la mondialisation (2) ", l'économiste Daniel Cohen prend toujours grand soin d'exclure la financiarisation du périmètre de la mondialisation - il est vrai qu'elle n'a jamais été très commode à défendre, moins encore depuis 2007, on la laissera donc prudemment à l'écart de ce débat.

On reconnaîtra là un procédé typique, longtemps en usage au sein de ce qu'on pourrait appeler la gauche pleurnicheuse, très attachée à continuer de se montrer solidaire avec le salariat souffrant (elle est de gauche tout de même), déplorant à chaudes larmes qu'il y ait des inégalités, de la précarité et bien du malheur, mais décidée à ne surtout pas les rapporter à leurs causes structurelles : la libéralisation financière et le pouvoir actionnarial, la construction européenne telle qu'elle choisit délibérément d'exposer les politiques économiques à la discipline des marchés financiers, la concurrence libre et non faussée, bref toutes ces choses intouchables qui ont implicitement constitué, si l'on ose cette audace géométrique, le cadre du cercle de la raison, c'est-à-dire du cercle de ceux qui " veulent en être ", le cadre des choses à dire (contre l'enfer des choses à ne pas dire) pour continuer de toucher la main du ministre, d'être invité à la télévision, consulté par les partis (de gauche de droite) - en un mot aimé des institutions.

Cauchemar à grand spectacle

Mais voilà la crise qui emporte tout - et sa terrible menace du ridicule. L'enfer, ça n'est pas les autres, ce sont les archives ! Aussi tous rament très fort (mais, rassurons-nous, sans jamais sacrifier l'essentiel) pour faire oublier leurs positions du passé : feu la Fondation Saint-Simon, La République des idées, Terra Nova et autres jolis morceaux de l'appareil idéologique de la mondialisation qui n'auront pas eu leurs pareils pour organiser l'esquive et la déflexion. Reste que les moyens discursifs du passé doivent être révisés. N'" en " pas parler restait possible tant que la mondialisation n'avait pas tourné au cauchemar à grand spectacle. On soulagerait le sort des malheureux par des procédés exclusivement internes et prenant soin de demeurer dans le " cadre ", sans rien en mettre en question : réforme fiscale (à coup sûr utile) et puis surtout é-du-ca-tion !

On allait éduquer les " perdants " - pour les rendre " compétitifs par le haut ". Ah ! l'éducation, l'économie du savoir, la knowledge-based economy qui a fait les délices de la Commission européenne, motif parfait pour remettre aux idiots la responsabilité de se rendre employables et ne plus parler des causes structurelles qui détruisent l'emploi. Sans compter ses agréables horizons, nécessairement de long terme (car c'est toute une affaire de former les imbéciles), qui autorisent à ne rien faire dans l'intervalle. Or des " choses structurelles " connues sous le nom de mondialisation, il devient difficile de ne plus parler, car leurs dégâts, tolérables tant qu'ils étaient silencieux, ont soudain eu le mauvais goût de devenir bruyants.

Bien sûr, on pourra s'efforcer de maintenir quelques arguments d'ancienne facture. Ainsi par exemple de la thèse de la " technologie ", qui tient que le malheur du peuple ne vient pas de la mondialisation mais des ordinateurs - sur lesquels vous ne voudriez tout de même pas qu'on revienne ?, interroge M. Pascal Lamy (3). Daniel Cohen, qui maintient encore ce qui reste de cette thèse - parfaitement adéquate à celle de l'économie du savoir -, met au compte de la productivité par la technologie, et non à celui de la mondialisation, les destructions d'emplois et les inégalités (4) : car seuls les bien-éduqués s'en sortent avec les ordinateurs et raflent la mise réservée aux compétents - les autres, hélas... Curieusement, les enjeux de la mondialisation (déjà réduite aux échanges) et de la " productivité ", qui sont évoqués sous l'espèce d'une antinomie (soit l'un, soit l'autre, et plutôt le second que le premier), ne sont jamais montrés dans leur possible rapport de complémentarité, peut-être même de causalité : car après tout, qu'est-ce qui soutient la course folle à la productivité sinon à la fois les formidables pressions de la concurrence " non faussée " (avec des salariés chinois à 100 euros mensuels, on ne peut pas dire que la concurrence n'est pas loyale... On verra ce qu'on verra quand l'Afrique à 15 euros entrera dans le jeu !) et l'injonction au relèvement permanent de la rentabilité financière, expression même de l'empire de la finance actionnariale (5), soit les piliers de ce qu'on peut nommer mondialisation ?

L'économiste Patrick Artus, qui avait pourtant annoncé en 2008 à propos de la " globalisation " que " le pire [était] à venir (6) ", y a depuis réfléchi à deux fois et pense désormais qu'il serait fou de " refuser la mondialisation (7) " avec, à défaut d'un sens très ferme de la continuité, un argument plein d'espérance : " ça " a bien été un peu dur jusqu'ici, mais il ne faut surtout pas lâcher maintenant, " ça " va bientôt payer ! Schème néolibéral usé jusqu'à la corde mais drolatiquement remis au goût du jour, l'appel à la patience émouvra sans doute tous ceux qui se souviennent des quinze années de désinflation compétitive à base d'ajustements de long terme et de patience qui allaient porter leurs fruits, mais " à la fin " - qu'on attend toujours. Oui, sans doute, la Chine finira par se doter d'institutions salariales matures propres à solvabiliser un marché intérieur et, de grande exportatrice, elle deviendra notre grande cliente - mais quand exactement ? Dans dix ans ? Quinze ? Une solution pour tenir jusque-là ? Ou bien le patience-ça-va-bientôt-payer ? Et quid de l'idée que, comme la Chine à 150 euros deviendra à son tour victime des délocalisations au Vietnam à 75, la mondialisation ne connaisse un prévisible rebond en direction du continent africain - encore entièrement à enrôler ! et qui, lui, cassera tous les prix. Encore une dernière tournée de patience pour un petit demi-siècle afin que l'Afrique ait accompli son propre parcours ?

Evidemment, le désastre présent bouscule les anciens amis de la mondialisation qui, ne se résolvant pas à se déclarer ses ennemis, éprouvent cependant le besoin d'effacer l'impression d'avoir si peu trouvé à redire. Par une série de corrections de trajectoire devant réaliser la performance d'être insensibles comme telles - ne pas se mettre en contradiction flagrante, encore moins laisser entendre qu'on aurait pu se tromper - tout en opérant de réels effets de repositionnement, les uns et les autres s'efforcent donc de trouver à " redire ". Mais seulement le minimum, et selon ce que les événements en cours autorisent, pour toujours se maintenir au centre de gravité du discours légitime - tel qu'il exige maintenant par exemple de se montrer ferme, au moins en mots, avec la finance - et ainsi continuer d'" en être ". Alors, oui, pressés par le cours des choses, Daniel Cohen consent des réserves qu'il avait sans doute longtemps retenues sur le pouvoir actionnarial, et Artus se livre à d'improbables distinctions entre " mondialisation " et " globalisation " pour sauver ce qui peut l'être... mais aussi se laisser un petit reste à critiquer. Même M. Lawrence Summers, ex-conseiller économique de M. Barack Obama et grand déréglementateur auprès du président William Clinton (1993-2001), admet que les salariés américains ont " de bonnes raisons " de penser que " ce qui est bon pour l'économie globale n'est pas forcément bon pour eux " (8)...

Les craquements du système et les gifles répétées du réel ont fini par ouvrir des brèches où les arguments trop longtemps interdits ont trouvé à faire résurgence - il est vrai qu'un système dont la défense contraint ses amis à la rhétorique du " globalement positif (9) " est généralement plus près des poubelles de l'histoire que de son apothéose. Légèrement déboussolé, l'économiste Elie Cohen constate que " le discours de la mondialisation heureuse est difficile (sic) à tenir aujourd'hui (10) ". Le mot de " démondialisation ", dont il est maintenant convenu d'attribuer la paternité à l'économiste philippin Walden Bello (11), est devenu assez logiquement le signifiant d'un horizon politique désirable pour toutes les colères sociales que la mondialisation ne cesse de faire naître. Car à la fin des fins, les choses sont plutôt simples : si un accord s'est fait assez aisément pour nommer " mondialisation " la configuration présente du capitalisme, alors il devrait s'en faire un aussi facilement pour entendre dans " démondialisation " l'affirmation d'un projet de rupture avec cet ordre.

Il est vrai cependant qu'il y a plusieurs manières de " rompre ". Celle du député socialiste Arnaud Montebourg (12) reste européenne - on lui souhaite bon courage avec l'Allemagne quand il s'agira de revenir sur la soumission des politiques économiques à la discipline des marchés et sur l'indépendance de la Banque centrale... Un peu à l'image de l'" effet Fabius " en 2005 (qui avait pris parti pour le " non " au référendum sur le traité constitutionnel européen), M. Montebourg, candidat respectable aux primaires d'un parti " respectable ", a indiscutablement fait faire un saut quantique de légitimité au débat sur la démondialisation. Et par là rendu audibles des discours qui ne pouvaient pas l'être. Comme celui de l'économiste Jacques Sapir, dont la manière est plus radicale, puisque, dans l'éventail des solutions qu'il envisage, il n'hésite pas à inclure l'option de la restauration de souveraineté nationale (par la sortie de l'euro) si toutes les autres venaient à échouer (13).

C'est en ce point précis que le débat vient à se crisper à gauche. On n'aurait pas imaginé en effet que des membres du conseil scientifique de l'Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne (Attac) pussent s'alarmer de la mise en circulation du thème de la démondialisation, moins encore dans les termes de la stigmatisation du " repli national " qui résonnent étrangement avec les habituelles fulminations de l'éditorialisme libéral, et préparent le terrain de l'assimilation aux " politiques brunes [qui] se frayent un chemin sous les déguisements les plus divers (14) ".

On reste confondu de cette contribution peut-être involontaire, mais en tout cas objectivement constituée, d'une partie de la gauche critique aux pires défigurations de la démondialisation, et notamment celle qui persiste dans la fantasmagorie obsidionale, le " syndrome de la forteresse ", à base de remparts, de ponts-levis et d'économie autarcique. On croyait réservée au chroniqueur du Figaro Alexandre Adler l'antinomie qui ne conçoit que la Corée du Nord et la forme " royaume-ermite " comme opposé dialectique de la mondialisation, mais voilà que les allusions des signataires d'Attac viennent alimenter à leur tour cette figure imaginaire qu'un regard jeté sur une histoire économique récente suffit pourtant à invalider.

Car si, rapportée à nos normes (d'ailleurs singulièrement, et symptomatiquement, déplacées) d'aujourd'hui, la configuration fordiste du capitalisme d'après-guerre a tout de la démondialisation, on y chercherait en vain les barbelés et les miradors, les économies hermétiquement closes et les projets d'autosuffisance. Terrible infirmité de la pensée du tiers exclu qui ne conçoit que le monde mondialisé ou bien l'enfer des nations, mais rien entre les deux, et contre laquelle il faut rappeler sans cesse la possibilité de l'international, qu'il faudrait peut-être écrire inter-national pour lui faire encore mieux dire ce qu'il veut dire, à savoir qu'il peut y avoir des nations et des liens entre les nations.

On ne sache pas en effet que la période 1945-1985 ait ignoré les échanges extérieurs - sans doute le commerce international était-il moins développé qu'aujourd'hui... mais il n'est pas certain que ce soit une tare. On ne sache pas non plus que cette restriction, dans un régime d'échange que nos normes d'aujourd'hui qualifieraient indiscutablement de protectionniste, ait porté la guerre que nous promet M. Lamy chaque fois qu'il est question de ne pas tout sacrifier au libre-échange - et, catastrophique convergence rhétorique, certains altermondialistes annoncent que des droits de douane " nourri[raient] la xénophobie et le nationalisme (15) ", soit, lu à l'aveugle, du Lamy dans le texte.

Aussi aimerait-on rappeler que l'" horreur national-protectionniste " fordiste a été une époque, sans doute imparfaite, de plein-emploi, de croissance - il est vrai sans conscience écologique - et de paix entre pays avancés, certes relative seulement, mais tout de même... On ne sache pas davantage que le principe national ait été aboli même dans le monde supposé mondialisé car, informons les libéraux et les altermondialistes, il y a encore des nations ! Il y a la Chine, il y a les Etats-Unis, dont curieusement on ne questionne jamais ni le nationalisme ni les affirmations de souveraineté. Ces deux-là riraient beaucoup si on leur demandait de se fondre dans de plus vastes ensembles. Et, chose plus surprenante, ces indécrottables nations ne se font pas nécessairement la guerre, et elles ne nous la font pas non plus !

On ne sache pas enfin que les rapports entre les nations doivent se concevoir sous l'exclusive perspective de la marchandise, et l'on reste un peu sidéré que la Javel libérale ait fini par lessiver les entendements au point de faire oublier qu'entraver un peu la circulation des conteneurs et des capitaux n'interdit nullement de promouvoir la plus grande circulation des oeuvres, des étudiants, des artistes, des chercheurs, des touristes, comme si la circulation marchande était devenue la jauge exclusive du degré d'ouverture des nations ! - et seule la mauvaise foi peut prêter à la démondialisation de vouloir liquider les " bonnes " circulations avec les " mauvaises ".

Mais, dira-t-on, Attac s'était rapidement défaite de sa première étiquette " anti-mondialisation ", précisément pour se redéfinir comme " altermondialisation ". C'est peut-être là que passe la ligne de partage des eaux théoriques, comme l'indique la crainte récurrente des signataires de voir " un conflit de classes transformé en conflits de nations (16) ". Partant d'une question profonde, cet énoncé est pourtant voué à l'inanité s'il pense pouvoir opérer le déni du fait national, ou plutôt des faits nationaux, et des rapports d'antagonisme qui s'ensuivent presque nécessairement. Mais là encore, et toujours par le même effet tragique du tiers exclu, " antagonisme " est aussitôt compris comme " guerre ", et comme négation absolue de rapports de coopération qui pourraient être noués par ailleurs.

Voeux pieux et rapports concrets

Sauf à poursuivre la chimère d'une humanité entièrement réconciliée, il faudra bien se faire à l'idée que la communauté humaine au sens large est nécessairement traversée d'antagonismes, et que certains d'entre eux s'établissent selon les tracés des nations.

Il est très évident cependant que tous les antagonismes ne répondent pas à la grammaire nationale, mais aussi à des grammaires autres, et parfois transversales - l'antagonisme de classe, par exemple. Mais l'on ne saurait retenir parmi ces multiples grammaires seulement celle de sa préférence ! Quant à savoir si l'une d'elles jouit de quelque primat, c'est une question qui n'admet aucune réponse générale, mais se trouve chaque fois déterminée par la configuration particulière des structures du capitalisme. On peut bien observer que le salariat chinois et le salariat français se situent dans le même rapport d'antagonisme de classe chacun vis-à-vis de " son " capital, il n'en demeure pas moins que les structures de la mondialisation économique les placent aussi et objectivement dans un rapport d'antagonisme mutuel - contre lequel aucune dénégation ne pourra rien.

En appeler à la solidarité de classe franco-chinoise procède d'un universalisme abstrait ignorant des données structurelles concrètes et de leur pouvoir de configurer des conflits objectifs - soit ironiquement tout ce que Karl Marx reprochait aux " jeunes hégéliens de gauche " : plutôt que d'escompter des " essences " (l'" essence " du salariat ou l'" essence " de la lutte des classes) qu'elles produisent toutes seules d'improbables effets, il vaudrait mieux songer à refaire les structures réelles qui déterminent réellement les (multiples) rapports dans lesquels entrent les divers groupes sociaux.

Ainsi, dans certains pays, les structures de la finance actionnariale et des retraites capitalisées placent objectivement en conflit diverses fractions du salariat même : pensionnés (qui ont intérêt à la rentabilité financière) contre salariés (de qui on l'extrait), salariés-licenciés d'un centre de production contre salariés-actionnaires du même groupe (dont les titres vont s'apprécier), etc. Il est absolument vain d'appeler tous ces gens à des solidarités de classe abstraites contre les structures qui les détruisent concrètement et configurent objectivement leurs intérêts sous des rapports antagoniques - plus utile en revanche de refaire les structures (anéantir la finance actionnariale, promouvoir sans cesse la répartition) pour créer les conditions concrètes propres à reconstituer les unités brisées et, alors, à pouvoir faire prévaloir une certaine grammaire d'antagonisme contre les autres.

De même, les structures présentes du libre-échange et de la circulation des investissements directs interdisent que s'actualisent les solidarités possibles entre salariés français et salariés chinois. Voici donc le paradoxe inaperçu des " mondialisateurs ". Loin, comme on l'entend souvent, qu'un protectionnisme raisonné et négocié nuise aux intérêts des salariés des pays émergents (on remarquera au passage que systématiquement, dans cette discussion, le sort des salariés nationaux est tenu pour parfaitement négligeable...), il se pourrait au contraire qu'il leur permette de hâter, par désincitation à tout miser sur les exportations, le passage à des régimes de croissance plus autocentrés, appelant fonctionnellement l'extension et la stabilisation du revenu salarial.

Ce n'est que lorsque les salariats nationaux sont soustraits aux rapports antagoniques auxquels les voue le libre-échange inégal que peuvent se déployer des solidarités transversales (transnationales), faisant alors prévaloir la grammaire classiste sur la grammaire nationaliste - en somme, respecter le " fait national " pourrait être le meilleur moyen de donner sa chance (internationale) au " fait de classe " salarial. De même que la " concurrence non faussée " n'est en réalité qu'un protectionnisme déguisé (et de la pire espèce) (17), il se pourrait donc, à l'encontre de ce que croient certains altermondialistes, que des formes de protectionnisme transparentes et rationnellement négociées aient d'assez bonnes propriétés coopératives en ménageant des possibilités de développement autonomes, quoique (raisonnablement) interagissantes, et en créant les conditions concrètes des solidarités transnationales de classe.

Mais la question de la démondialisation ne s'épuise nullement dans celle du protectionnisme (où les mondialisateurs voudraient tant la cantonner), encore moins dans ces quelques arguments nécessairement parcellaires. Elle appellerait davantage à y entrer non par des considérations économiques, mais par le problème fondamental sous lequel elle prend vraiment sens, problème proprement politique de la souveraineté et de ses circonscriptions possibles (18) - qui ne se limitent nullement au périmètre des actuelles nations. Donnée fondamentale de la vie des peuples, la souveraineté est, mais sur le mode de l'oubli, le point commun de tous les défenseurs de la mondialisation, qui en ignorent systématiquement les réquisits les plus essentiels, comme en témoigne le filandreux concept de " gouvernance ". " Le problème central est celui de la gouvernance mondiale ", répète symptomatiquement Daniel Cohen (19). Non ! le problème central est celui de la constitution d'entités politiques authentiquement souveraines, seules à même d'être dotées de la force capable de s'opposer à la force du capital. Et dont le déni est entretenu dans la chimère des " institutions internationales fortes " (20), ce parfait oxymore qui fait néanmoins dire à Daniel Cohen que " sans institutions internationales fortes, on restera dans le chaos ", qu'il faut alors réécrire : " on restera dans le chaos ". S'il y avait donc un seul principe général pour gouverner le débat sur la mondialisation, ce pourrait être celui-ci : on ne peut pas laisser les peuples longtemps sans solutions de souveraineté.

Une définition finalement très simple

Mais l'on pourrait aussi, à l'exact opposé, ramener la controverse de la démondialisation à une question d'identification conventionnelle finalement très simple, sous la lumière crue de la conjoncture présente. La concurrence non faussée entre économies à standards salariaux abyssalement différents ; la menace permanente de délocalisation ; la contrainte actionnariale exigeant des rentabilités financières sans limites, telles que leur combinaison opère une compression constante des revenus salariaux ; le développement de l'endettement chronique des ménages qui s'ensuit ; l'absolue licence de la finance de déployer ses opérations spéculatives déstabilisatrices, le cas échéant à partir des dettes portées par les ménages (comme dans le cas des subprime) ; la prise en otage des pouvoirs publics sommés de venir au secours des institutions financières déconfites par les crises récurrentes ; le portage du coût macroéconomique de ces crises par les chômeurs, de leur coût pour les finances publiques par les contribuables, les usagers, les fonctionnaires et les pensionnés ; la dépossession des citoyens de toute emprise sur la politique économique, désormais réglée d'après les seuls desiderata des créanciers internationaux et quoi qu'il en coûte aux corps sociaux ; la remise de la politique monétaire à une institution indépendante hors de tout contrôle politique : c'est tout cela qu'on pourrait, par une convention de langage peu exigeante, décider de nommer mondialisation.

D'où suit, toujours aussi simplement, que se dire favorable à la démondialisation n'est alors, génériquement, pas autre chose que déclarer ne plus vouloir de ça !

Note(s) :

(1) Le Monde : éditorial, 1er juillet 2011 ; Zaki Laïdi, " Absurde démondialisation ", 29 juin 2011 ; Pascal Lamy, " La démondialisation est un concept réactionnaire ", 1er juillet 2011.
(2) Daniel Cohen, La Mondialisation et ses ennemis, Grasset, Paris, 2004.
(3) Pascal Lamy, op. cit.
(4) " La mondialisation est-elle coupable ? ", entretien avec Daniel Cohen et Jacques Sapir, Alternatives économiques, n° 303, Paris, juin 2011.
(5) Isabelle Pivert, " La religion des quinze pour cent ", Le Monde diplomatique, mars 2009.
(6) Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Globalisation, le pire est à venir, La Découverte, Paris, 2008.
(7) Patrick Artus, " Ce n'est pas le moment de refuser la mondialisation ", Flash économie, Natixis, n° 472, 21 juin 2011.
(8) Lawrence Summers, " A strategy to promote healthy globalisation ", Financial Times, Londres, 5 mai 2008.
(9) Daniel Cohen, " Sortir de la crise ", Le Nouvel Observateur, Paris, 7 septembre 2009.
(10) " Elie Cohen : "L'idéologie de Davos a buté sur la crise" ", Nouvelobs.com, 26 janvier 2010.
(11) Walden Bello, Deglobalization : Ideas for a New World Economy, Zed Books, Londres-New York, 2002. Le mot a d'abord été employé par Bernard Cassen en 1996 : " Et maintenant... démondialiser pour internationaliser ", Manière de voir, n° 32, novembre 1996.
(12) Arnaud Montebourg, Votez pour la démondialisation !, Flammarion, Paris, 2011.
(13) Jacques Sapir, La Démondialisation, Seuil, Paris, 2011. Cf. aussi, du même auteur, " S'il faut sortir de l'euro... ", document de travail CEMI-EHESS, Paris, avril 2011.
(14) " La démondialisation, un concept superficiel et simpliste ", par neuf membres du conseil scientifique d'Attac, 6 juin 2011.
(15) Pierre Khalfa, " Les impasses de la démondialisation. Réponse à quelques contradicteurs ", Mediapart, 20 juin 2011.
(16) Ibid. ; Jean-Marie Harribey, " La démondialisation heureuse ? ", blog d'Alternatives économiques, Paris, 16 juin 2011.
(17) " La "menace protectionniste", ce concept vide de sens ", dans La Crise de trop, Fayard, Paris, 2009.
(18) " Qui a peur de la démondialisation ? ", La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 13 juin 2011.
(19) " La mondialisation est-elle coupable ? ", op. cit.
(20) Ibid.

© 2011 SA Le Monde diplomatique. Tous droits réservés.