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vendredi 19 décembre 2008

30 ANS DE RÉFORMES - Vive le « consensus de Pékin »

Le Figaro, no. 20027 - Le Figaro, vendredi, 19 décembre 2008, p. 17

Le « consensus de Washington » est mort, longue vie au « consensus de Pékin » ! On entend facilement, aujourd'hui en Chine, des propos enjoués enterrant l'expression forgée par l'économiste John Williamson à la fin des années 1980 pour résumer les mesures préconisées par les grandes institutions financières internationales aux économies en transition. Aujourd'hui, ces « tables de la loi » du libéralisme sont ébréchées par la crise mondiale. La dernière confession de George Bush, avouant qu'il avait dû « abandonner les principes de l'économie de marché » pour éviter la catastrophe est bue ici comme du thé vert. Voilà que l'on prend avec un peu plus de considération le « modèle chinois » de forte intervention de l'État dans l'économie. Et par là même, de contrôle social et politique.

En Chine, la tempête mondiale a de fortes conséquences politiques, parce qu'elle a touché le pays à un moment crucial, l'ère postolympique et l'anniversaire des 30 ans des réformes. Un tournant où doit être fixé le cap des prochaines décennies. À l'évidence, la prudence est plus que jamais de mise. Deng Xiaoping ne disait-il pas lui-même qu'« il faut traverser la rivière en tâtant les pierres » ? Comme on aime bien ici les métaphores fluviales, le professeur Hu Xingdou, du Beijing Institute of Technology, rappelle qu'un proverbe dit qu'« une rivière coule 30 ans vers l'ouest, puis 30 ans vers l'est »... Une façon de dire qu'aujourd'hui existe « un courant très fort remettant en cause les réformes, en tout cas leur rythme et leur intensité. Et la crise lui a donné de la force. »

Pour cet universitaire, il ne fait guère de doutes que les réformes vont se poursuivre avec succès sur le plan économique. « Mais il y a des risques de retour en arrière sur le plan politique, avec un muselage accru des voix dissonantes », poursuit-il. La troisième vague de « libération de la pensée » voulue par le pouvoir, après celles de 1978 et de 1992, ne veut pas dire coup d'envoi d'un fol festival démocratique. Le renforcement démocratique affirmé lors du XVIIe congrès d'octobre 2007 signifie bien expériences de démocratisation, mais essentiellement à l'intérieur du parti.

L'idée du président Hu Jintao est en effet de constituer une sorte de « majorité » intérieure pour limiter le pouvoir de nuisance des courants et des factions. Pour cela, il s'évertue à bien placer de jeunes cadres issus de la Ligue de la jeunesse communiste. Et, à l'exception du Tibet et du Xinjiang, tous les patrons du parti des provinces ont été changés.

Malgré ce noyautage, les luttes demeurent âpres entre réformateurs et conservateurs. Parmi les « neuf empereurs » du comité permanent du Politburo, le président Hu Jintao a jusqu'ici réussi à obtenir une majorité de cinq contre quatre sur les grands dossiers. Mais les négociations sont de plus en plus âpres. La crise du printemps avait affaibli l'équipe au pouvoir, avant que le succès des JO ne vienne la conforter, puis que la crise internationale ne sape à nouveau son assise. Hu est critiqué sur sa gauche comme sur sa droite. À gauche, cela fait longtemps que l'on demande une pause dans les réformes. À droite, on estime que la ligne n'est pas assez claire et que le vieux Deng aurait fait mieux et plus...

Derrière ses slogans de « société harmonieuse » et de « développement scientifique », le pouvoir chinois sait qu'il butte encore sur le décalage entre les réformes économiques et politiques. La lutte contre la corruption est bien identifiée comme la pierre angulaire de la stabilité sociale et politique. Mais les impératifs de contrôle social et médiatique empêchent encore l'émergence de vrais contre-pouvoirs limitant l'impunité des cadres locaux. En empruntant le porte-voix difficile à débrancher d'Internet, la société civile naissante est devenue sur ce registre une force motrice essentielle.

De Malet, Caroline, De La Grange, Arnaud

PHOTO - A 1977 photo shows Deng Xiaoping, left, newly restored to prominence, and Hua Guofeng, whom he would succeed.

© 2008 Le Figaro. Tous droits réservés.

30 ANS DE RÉFORMES - Quand l'armée populaire chinoise préparait le terrain du capitalisme

Le Figaro, no. 20027 - Le Figaro, vendredi, 19 décembre 2008, p. 6
Zhou Shunbin servait dans une unité du génie. En 1981 il fut envoyé dans le Sud, où les conditions de vie sont terribles.

LES « Trente Glorieuses » qui ont changé la face de la Chine depuis décembre 1978 ne sont pas avares de contradictions ou de paradoxes. Le moindre d'entre eux n'est pas celui qu'a connu Shenzhen, quand des bataillons entiers de l'Armée populaire de libération sont venus défricher le terrain devant les nouveaux capitalistes. Zhou Shunbin était l'un de ces soldats montés au front de la grande bataille économique.

Au lendemain de sa victoire sur la ligne maoïste, Deng Xiaoping avait décidé d'expérimenter ses réformes dans quatre « zones économiques spéciales », qui seront créées en 1980. Idéalement située face à l'insolente Hongkong rendue prospère par le génie britannique, Shenzhen est du nombre. Mais à l'époque, la région n'était qu'une cascade de villages de pêcheurs hébergeant au mieux 30 000 habitants. Aujourd'hui, elle en compte 20 millions. « Je suis arrivé en mars 1981, se souvient Zhou Shunbin, à l'époque, j'avais 28 ans et déjà onze ans d'armée. Je servais dans une unité du génie, basée dans la province de Liaoning, dans le Nord-Est, et tout mon bataillon a été envoyé dans le Sud. »

Au milieu des rats et des serpents

L'ancien soldat se souvient des termes de la mission, « soutenir l'édification de la zone spéciale ». Quand il est arrivé, il n'y avait pas un seul bâtiment en dur dans le district de Bao An où trône aujourd'hui l'aéroport international. « La seule rue était un cloaque, avec un égout à ciel ouvert. Nous avons dû enlever les cadavres d'animaux du fossé et le recouvrir. Puis niveler et bétonner la rue pour que les premiers hommes d'affaires de Hongkong et de Macau ne pataugent pas dans la boue. » À l'époque, 10 000 soldats sont à l'oeuvre et ils seront plus de 20 000 en 1983. « Les conditions étaient terribles, nous vivions dans des huttes où pullulaient rats et serpents. Il faisait très chaud et les moustiques ont fait beaucoup de malades. »

Tout va très vite. Deng tirera d'ailleurs une expression du phénomène, la « vitesse Shenzhen ». « Le premier bâtiment que nous avons construit, c'est le »Magasin de l'amitié*, face à la gare, qui est ensuite devenu un duty free, raconte Zhou, et c'est l'armée qui a construit le premier gratte-ciel. »

La mémoire visuelle de la mue du Sud

En 1983, le gouvernement local demande que les soldats démobilisés aient l'autorisation de s'installer sur place. Leur savoir-faire de bâtisseurs sera précieux. La municipalité crée un groupe de construction et chaque bataillon en devient une sorte de succursale. Efficace, en ces temps où l'on ne sait plus où donner de la truelle. Zhou, lui, était journaliste et photographe militaire. Il rejoint donc les rangs de la nouvelle télévision de Shenzhen où il fera toute sa carrière.

Aujourd'hui, Zhou ne regrette pas son Sichuan natal, « tout près d'ailleurs du lieu de naissance de Deng ». Peut-être de ne pas s'être lancé dans les affaires. Mais il est fier d'être la mémoire visuelle de la mue du Sud chinois, avec l'une des plus belles collections de photographies relatant cette folle époque des temps pionniers.

De La Grange, Arnaud

© 2008 Le Figaro. Tous droits réservés.

30 ANS DE RÉFORMES - Les leçons d'un anniversaire - Bernard Guetta

France Inter - Géopolitique, jeudi 18 décembre 2008

tilidom.com

Il y a trente ans exactement, le monde amorçait, à Pékin, le tournant qui l’a redessiné. Le 18 décembre 1978, le Parti communiste chinois sortait du tout collectif en autorisant la création de petites fermes privées, de dimension familiale, comme la Pologne en connaissait déjà. Cela n’avait pas fait grand bruit. On croyait encore, il y a trente ans, qu’on ne revenait pas du communisme mais Deng Xiaoping, le petit homme qui dirigeait alors la Chine savait où il voulait aller avec ce premier pas.

On l’entendit bientôt dire qu’il fallait « apprendre à gérer l’économie avec des outils économiques », prôner un « socialisme de marché », et quelques années plus tard, tandis que Mikhaïl Gorbatchev lançait sa « perestroïka », la reconstruction qui allait emporter l’URSS, un monde effaré découvrait l’envol d’un géant, de cette nouvelle Chine dont la puissance économique est désormais incontournable.

Non seulement la Chine compte aujourd’hui parmi les trois plus grandes puissances de la planète, avec l’Union européenne et les Etats-Unis, mais son essor symbolise par excellence le bouleversement historique que nous vivons – l’émergence de nouveaux pays sur la scène internationale et la fin de la suprématie occidentale dans les affaires du monde. En ce début de siècle, l’Occident ne peut plus décider seul, contrairement à ce qu’il faisait depuis l’éclipse de l’Islam et la Renaissance européenne, il y a quelques cinq cents ans. C’est la donnée de base d’un nouveau temps mais, trente ans après son réveil, la Chine annonce peut-être de nouveaux changements internationaux.

Totalement dépendante de ses exportations vers les Etats-Unis et l’Europe, la Chine voit son taux de croissance reculer de mois en mois sous l’effet de la récession mondiale et du resserrement de la demande occidentale. Elle va devoir gérer un chômage de masse et le retour vers les campagnes de millions d'ouvriers licenciés par les usines de la zone côtière. La Chine va devoir faire face à un mécontentement social d’ampleur alors qu’elle n’a ni syndicats libres ni possibilité d’alternance démocratique pour le canaliser. On voit là l’immense faiblesse de ce pays devenu capitaliste mais resté communiste par sa totale absence de libertés et le problème est le même dans deux autres puissances émergentes, l’Iran et la Russie, tous deux frappés de plein fouet par l’écroulement des cours pétroliers.

Il y a comme une panique politique à Moscou où le Kremlin ne sait pas comment affronter une crise économique toujours plus violente. Il y a comme un éclatement du régime théocratique à Téhéran où les mollahs se divisent sur les mesures à prendre, ouverture ou fermeture face à l’envolée des prix, et l’on commence à voir qu’il y a deux sortes de pays émergents. Il y a les dictatures comme la Chine, beaucoup plus fragiles qu’on ne le disait, et les démocraties, comme l’Inde ou le Brésil, beaucoup plus solides qu’on ne le réalisait car elles n’ont pas que l’essor économique, par définition cyclique, mais également des institutions politiques stables. Il y a des pays plus émergents que d’autres.

jeudi 18 décembre 2008

30 ANS DE RÉFORMES - Les années Chine par Nicolas Barré

Les Echos, no. 20324 - Idées, jeudi, 18 décembre 2008, p. 14

Il y a trente ans, Deng Xiaoping lançait la « politique d'ouverture ». Ces trente ans ont changé la Chine et n'ont pas fini de changer le monde. Pendant une génération, ce pays-continent a connu une croissance supérieure à 9 % par an. Illustration entre mille de ce que signifie ce chiffre : en 1980, les Chinois jouaient aux cartes le soir sur l'unique route reliant l'aéroport de Pékin à la ville. Le trafic était sporadique, l'électricité absente des maisons et seul cet axe était éclairé. Aujourd'hui, la capitale compte six boulevards périphériques et les embouteillages sont légendaires.

La Chine est fière du chemin parcouru et le fait savoir. La formidable métamorphose du pays est célébrée partout en grande pompe. En trente ans, selon les Nations unies, les Chinois ont gagné sept ans et demi d'espérance de vie, la mortalité infantile a baissé de 40 % et la pauvreté en milieu rural a chuté de 95 %.

Cessons un instant de ne regarder ce pays qu'à travers le prisme des droits de l'homme. Non pas que la question soit secondaire - elle est centrale. La Chine, c'est entendu, n'est pas une démocratie politique. Bien sûr, l'élection des dirigeants au suffrage universel n'est pas pour demain. Mais il est faux de prétendre que rien n'a changé non plus sur le front politique en une génératiion. Certes, le régime craint le débat. Mais il préfère le contourner que l'écraser. La presse locale est souvent capable d'une liberté de ton qui n'étonne que ceux qui n'ont de ce pays qu'une vision caricaturale, lointaine.

Depuis le départ de Jiang Zemin, le successeur de Deng, le président Hu Jintao et son Premier ministre, Wen Jiabao, s'efforcent de construire une « société harmonieuse », pour reprendre la phraséologie inimitable du parti. Le chemin est subtil. Il passe par la satisfaction de besoins matériels, mais pas seulement. Par la croissance, mais pas « à tout prix ». Les dirigeants ont aussi compris la nécessité de mener certaines réformes légales, de porter une plus grande attention aux déséquilibres provoqués par une croissance accélérée, de répondre à la montée de mécontentements sociaux qui, pour être isolés, n'en constituent pas moins une menace pour un régime dont la légitimité et la stabilité sont fondées sur sa capacité à assurer le bien-être de la population.

Les leaders chinois sont conscients des défis immenses posés par le ralentissement de la croissance. Ils savent que le pays doit changer de modèle, que 800 millions de Chinois n'ont pas ou peu profité de l'enrichissement des 500 autres millions. Mais, comme Deng il y a trente ans, ils ont une qualité rare : ils savent penser l'avenir.

NICOLAS BARRÉ

© 2008 Les Echos. Tous droits réservés.

30 ANS DE RÉFORMES - La Chine par Wang Wenlan

People perform Arhat exercise, a form of traditional Chinese fitness exercise. Park in Beijing (1988)

Women wearing sunglasses pose for a group photo at a park in Beijing in this 1980 file photo.

A child sitting on a roadside snooker pool plays with her mother in Beijing (1983)

Buses and electrical trolley buses mingle with bicycles and pedestrians. Chongwenmen, Beijing (1984)

Villagers attend a rally in Longxian County, Shaanxi province in this 1990 file photo.

People offer sewing services at an open market in Quanzhou, Fujian province (1982)

Locals walk past a barbershop in the Sanlitun area of Beijing in this 1982 file photo.

Drivers talk on a steam locomotive at the Yongdingmen railway station in Beijing (1981)

Black-and-white TV sets are displayed at a department store in Xidan, one of the three traditional shopping streets, Beijing (1981)

People push their bicycles across a railway track during rush hour in Shanghai (1991)

A boy and his father display their soccer skills on a roadside in Beijing in this 1981 file photo.

People hold tape recorders to record folk songs during a singing contest in Guilin, Guangxi (1988)

A worker repairs a pillar in front of a statue of the late Chinese leader Mao Zedong in Yingkou (1994)

Passengers crowd a long-distance coach in Chongqing, Sichuan province (1985)
PHOTOS - WANG WENLAN

30 ANS DE RÉFORMES - La Chine célèbre trente ans de réformes

Les Echos, no. 20324 - International, jeudi, 18 décembre 2008, p. 8

Pékin célèbre aujourd'hui le lancement, en décembre 1978, de la politique d'ouverture de Deng Xiaoping, qui a permis de faire de la Chine la quatrième puissance économique mondiale. L'actuel ralentissement gâche la fête.

A la mi-décembre 1978, à l'issue d'une longue réunion, à Pékin, du comité central du Parti communiste, personne n'anticipe de nouvelle révolution chinoise. Les quatre jours de débats (du 18 au 22) ont été tendus et les observateurs retiennent surtout l'appel à la fin des affrontements internes entre conservateurs et modernes, qui dévorent l'organisation politique depuis la mort de Mao deux ans plus tôt. On parle bien de « concentration sur le secteur agricole » mais le mot « réforme » n'est cité qu'une seule fois dans le long texte qui est présenté aux masses. Mais cela suffira à bouleverser l'histoire contemporaine de la Chine.

Trente ans plus tard, les autorités célèbrent, aujourd'hui, l'anniversaire du lancement de ce qui est désormais baptisé la « politique d'ouverture » de Deng Xiaoping. Dans les expositions présentées au public dans les grandes villes du pays, de spectaculaires statistiques illustrent la transformation d'une nation presque moyenâgeuse à la fin des années 1970 en une puissance économique mondiale.

Rassurer la population

Dopé par des réformes pragmatiques et graduelles - « Il faut traverser la rivière en tâtant les pierres », disait Deng Xiaoping -, le pays, qui a enregistré depuis 1978 une croissance annuelle moyenne supérieure à 9 %, génère désormais 6 % du produit intérieur brut mondial (PIB) au lieu de seulement 1,8 % il y a trente ans. Plus de 200 millions de personnes ont été sorties de la pauvreté en un temps record. Le PIB par habitant devrait flirter cette année avec les 3.000 dollars. Assurant près d'un dixième des exportations dans le monde, la Chine est le plus grand producteur mondial de textile, de jouets, d'électroménager mais aussi de produits high-tech.

Martelées sur les grandes chaînes d'Etat, ces performances doivent témoigner de la réussite du Parti communiste chinois, qui a conservé une forme de légitimité tout en ayant renié l'essentiel de ses préceptes marxistes-léninistes, mais également rassurer une population anormalement angoissée par la crise économique mondiale.

Depuis septembre, la Chine est inquiète. Après avoir longtemps cru à son immunité contre le ralentissement mondial, le pays redoute d'enregistrer, l'an prochain, l'une des pires croissances des vingt dernières années. La Banque mondiale affirme que le PIB chinois ne pourrait progresser que de 7,5 % en 2009. Les entreprises tournées vers l'export, qui assurent une large part du PIB (38,8 % contre 48,8 % pour la consommation publique et privée) sont malmenées par la baisse de la demande en Europe et aux Etats-Unis. Pour la première fois depuis 2001, le pays a même enregistré une baisse de ses exportations au mois de novembre et des milliers d'usines ne fonctionnant qu'avec des marges faibles ont dû brutalement fermer leurs portes ces dernières semaines, notamment dans le sud-est du pays.









Climat social dégradé

Hier, le « Quotidien du peuple » s'inquiétait ouvertement de la dégradation du climat social. La situation de l'emploi pourrait être pire que dans les années 1990, estime le journal du Parti. Dans les mois qui viennent, près d'un million de jeunes diplômés ne trouvant pas d'emploi pourraient, cette fois, venir ajouter leur mécontentement à celui des ouvriers.

Face à ces menaces, Pékin continue de louer son activisme. Mardi soir, devant Robert Zoellick, le président de la Banque mondiale, de passage à Pékin, le Premier ministre, Wen Jiabao, a rappelé que le gouvernement avait déjà déployé un plan de relance de 4.000 milliards de yuans (un peu plus de 400 milliards d'euros) et allait concentrer ses efforts sur l'élévation du niveau de vie de la population, notamment dans les provinces rurales. « A terme, nous voulons que la consommation soutienne le développement économique », a-t-il insisté avant de plaider, comme Deng Xiaoping il y a trente ans, pour des réformes « graduelles ». Avec une devise non encore totalement convertible, des prix de l'essence, de l'eau et de l'électricité toujours sous contrôle de l'Etat et des mastodontes publics gardant la main sur plusieurs secteurs clefs de l'économie (télécoms, finance, énergie, médias...), le pays a encore beaucoup à faire.

Encadré(s) : Une montée en puissance de trois décennies

1978. Le Parti communiste chinois évoque le besoin de « réforme »et envisage la décollectivisationde la terre dans les campagnes.1980. Création de zones économiques spéciales (Zhuhai, Shenzhen, Shantou et Xiamen),où les investissements étrangers sont autorisés.1989. Dans la nuit du 3 au 4 juin, l'Armée populaire de libération (APL) écrase les mouvements contestataires place Tiananmen. Les pays européens et les Etats-Unis adoptent une série de sanctions.1990. Ouverture de la Boursede Shanghai.1993. Le concept d'« économie socialiste de marché » est inscrit dans la nouvelle Constitution chinoise.1997. Mort de Deng Xiaoping.En juillet, Hong Kong est rétrocédé à la Chine.2001. La Chine est admiseà l'OMC.2002. Hu Jintao est nommé secrétaire général du PCC.Les statuts du Parti sont amendés pour permettre l'entrée d'entrepreneurs privés au seindes instances de l'organisation.2003. La Chine envoie son premier homme dans l'espace.2008. Pékin organise les jeux Olympiques.

YANN ROUSSEAU

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LIRE LE DOSSIER SPÉCIAL 30 ANS DE RÉFORMES

30 ANS DE RÉFORMES - Chine: les «trente glorieuses»

Les Echos, no. 20324 - Une, jeudi, 18 décembre 2008, p. 1

· Anniversaire du choix par Pékin de l'économie de marché · Depuis 1978, une croissance annuelle moyenne supérieure à 9 % · Le plus grand producteur mondial de textile, d'électroménager, de jouets et de produits high-tech · Un pays aujourd'hui touché par la crise

La Chine célèbre aujourd'hui le trentième anniversaire de la « politique d'ouverture », initiée en 1978 par le « petit timonier », Deng Xiaoping, qui a conduit le pays du Moyen Age à l'ère moderne. Les expositions publiques dans les grandes villes du pays présentent de spectaculaires statistiques, illustrant la transformation d'une nation devenue aujourd'hui la quatrième puissance économique mondiale. En trente ans, la Chine a enregistré une croissance annuelle moyenne supérieure à 9 % et hissé son PIB par habitant autour de 3.000 dollars. Mais la crise économique mondiale risque de ternir la fête. « L'atelier du monde » se voit contraint de fermer bon nombre d'entreprises et la grogne sociale monte. Comme dans les autres pays développés, le gouvernement a dû mettre en place un vaste plan de relance. Avec une devise pas encore totalement convertible, des prix de l'essence, de l'eau et de l'électricité toujours sous contrôle de l'Etat et des mastodontes publics gardant la main sur plusieurs secteurs clefs de l'économie, la Chine a encore beaucoup à faire. Sans compter la réforme prioritaire du système de santé, malade de sa privatisation. Avec la libéralisation de l'économie, l'Etat s'est en effet désengagé du système et les ménages se retrouvent désormais presque seuls pour faire face à leurs dépenses de santé.

30 ANS DE RÉFORMES - « La Chine pourrait rattraper l'économie des Etats-Unis avant 2030 »

Les Echos, no. 20324 - International, jeudi, 18 décembre 2008, p. 8

Interview - ALBERT KEIDEL - CHERCHEUR AU CARNEGIE ENDOWMENT FOR INTERNATIONAL PEACE

En pleine célébration du 30e anniversaire des réformes économiques chinoises, beaucoup d'observateurs s'inquiètent de la dépendance du pays par rapport aux exportations et plaident pour un rééquilibrage de son modèle de croissance. Partagez-vous cette analyse ?

Je crois qu'il est incorrect de dire que la croissance chinoise a été essentiellement alimentée, notamment au cours des dernières années, par les exportations. La croissance des excédents commerciaux au cours des trois dernières années est surtout due à la surchauffe dans le pays, qui est venue s'ajouter à une demande domestique de base déjà forte.

Mais, si les exportations ne sont pas le moteur principal de la croissance chinoise, comment expliquer son actuel ralentissement ?

Lancés il y a tout juste un an, les efforts du gouvernement pour lutter contre l'inflation sont largement responsables des problèmes actuels. Les difficultés commerciales sont venues s'additionner à cela et rendent le ralentissement plus brutal encore.

Que devraient faire les autorités chinoises pour s'assurer que la croissance conserve un certain dynamisme ?

Les Chinois ont montré qu'ils avaient les moyens de stimuler leur économie. Ils ont totalement éradiqué le problème de l'inflation et disposent d'un solide système financier pour soutenir la relance. Ils devraient maintenant encourager la consommation intérieure et les investissements domestiques. La Chine a toujours un taux de biens capitaux par habitant extrêmement faible.

Faut-il s'inquiéter de la multiplication des mouvements sociaux dans le pays ?

Bien entendu, tout le monde s'inquiète de cette grogne sociale, mais elle est inévitable dans une économie qui connaît une telle croissance et une brutale restructuration. L'actuel cycle commercial va engendrer une profonde réorganisation des sociétés les moins performantes des zones côtières. Le gouvernement doit prendre soin de gérer ce processus de manière équilibrée en distinguant bien les doléances légitimes des autres qui le sont beaucoup moins. Ça ne sera pas facile mais nécessaire.

Si l'on se projette au-delà de la crise actuelle, où voyez-vous la Chine dans trente ans pour le soixantième anniversaire des réformes économiques ?

Il est presque certain que le PIB chinois sera supérieur à celui des Etats-Unis en 2038. Avec la crise actuelle, ce rattrapage pourrait même intervenir plus tôt. Peut-être juste avant 2030, si la Chine se relance assez rapidement comme je le crois et que les Etats-Unis se retrouvent, eux, avec une croissance extrêmement basse pendant plusieurs années.

Pour garantir le dynamisme de sa croissance, la Chine va-t-elle devoir entamer d'urgence le chantier de sa réforme politique ?

En Chine, la réforme politique doit contribuer à la stabilité sociale et doit permettre à des voix différentes de disposer de plus en plus d'espace pour influencer les prises de décision. L'élection au suffrage universel des dirigeants nationaux n'est pas le seul, et peut-être pas le principal, critère du progrès démocratique d'une société pauvre comme l'est encore la Chine. Si la réforme politique est un élément nécessaire d'une modernisation rapide, il n'y a pas d'urgence à remettre en cause l'intégralité du système actuel. Cela pourrait même avoir des conséquences malheureuses, à long terme, sur le succès des réformes démocratiques, qui viendront en leur temps, sur le plus long terme, au fur et à mesure de l'amélioration du bien-être économique de la population.

PROPOS RECUEILLIS PAR YANN ROUSSEAU

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30 ANS DE RÉFORMES - Le système de santé malade de sa privatisation

Les Echos, no. 20324 - International, jeudi, 18 décembre 2008, p. 8

Touchée par la crise mondiale, la Chine espère redynamiser sa croissance en encourageant la consommation domestique, mais les ménages hésitent à puiser dans leurs économies mises de côté pour prévenir les problèmes de santé.

L'Etat s'est peu à peu désengagé du système de santé.

Inquiètes du ralentissement de la demande internationale pour les produits « made in China », les autorités de Pékin annoncent qu'elles veulent relancer la consommation domestique en convainquant les ménages de puiser dans leurs 3.000 milliards de dollars d'épargne. Mais la population rechigne à sortir ses économies mises de côté en prévention d'un coup dur. Dans les enquêtes d'opinion, les sondés évoquent presque toujours la menace des problèmes de santé pour justifier leur prudence. « Pour changer les habitudes, une profonde réorganisation du système de santé est urgente », martèle Hubert Stüker, l'un des responsables du projet de coopération sino-européen pour le développement de la sécurité sociale chinoise.

Stratégies de profit

Si, sous le règne de Mao, tous les Chinois bénéficiaient d'un système de santé rudimentaire mais gratuit, pris en charge par les communes populaires dans les campagnes et par les entreprises d'Etat dans les villes, les réformes économiques et la politique d'ouverture, dont le pays célèbre aujourd'hui le trentième anniversaire, ont fait exploser cette solidarité. Avec la libéralisation de l'économie, l'Etat s'est peu à peu désengagé du système et les ménages se retrouvent désormais presque seuls pour faire face à leurs dépenses de santé.

La participation de l'Etat au financement des hôpitaux, où se soignent la plupart des Chinois, est ainsi tombée de 100 % au début des années 1980 à moins de 10 % aujourd'hui. « C'est un service public totalement privatisé », explique Hubert Stüker. Faute de financements publics, les établissements ont développé des stratégies de survie puis de profit. Ils proposent des consultations tarifées en fonction de l'expérience du médecin et poussent les patients à multiplier les examens et les procédures. Ils prescrivent à chaque visite des listes interminables de médicaments à acheter dans la pharmacie de l'hôpital - une entorse du poignet peut ainsi justifier l'achat de sept produits différents - et presque toujours des antibiotiques, facturés 20 fois leur coût de revient. Les statistiques du ministère de la Santé montrent que la vente d'antibiotiques compte pour plus de 50 % des factures des patients, qui refusent désormais de se faire soigner de peur de se faire escroquer.

« Résistance à la réforme »

Conscient de ces dérapages, Pékin a tenté plusieurs réformes pour rassurer sa population. Dans les villes, les travailleurs peuvent théoriquement cotiser avec leur entreprise sur un compte individuel qui leur permet de disposer d'une prise en charge minimale variant en fonction des soins et des médicaments prescrits. A la campagne, les 800 millions de ruraux bénéficient presque tous du système médical coopératif rural lancé en 2004. Les familles cotisent 10 yuans (90 centimes d'euro) par an à un fonds auquel le gouvernement local et le gouvernement central versent chacun 40 yuans par famille. Mais cette assurance ne couvre que peu de soins et les taux de remboursement ne sont en moyenne que de 30 % ou 40 %.

Pour ne pas avoir à « encaisser » la différence, les hôpitaux exigent le paiement d'une grande partie ou de la totalité des soins en avance dès l'arrivée des malades dans l'établissement. Ne disposant pas de ces sommes, des centaines de millions de Chinois se retrouvent privés de soins, faute de ressources. « La perspective du vieillissement accéléré de la population rend ce problème encore plus prégnant mais les résistances à la réforme sont toujours fortes », pointe Hubert Stüker. Après avoir dû s'adapter à l'« ouverture économique », les hôpitaux et les collectivités locales qui les contrôlent voient d'un mauvais oeil toute remise en question d'un système qui fait leur fortune.

YANN ROUSSEAU

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30 ANS DE RÉFORMES - Le Xinjiang, dernière frontière de l'empire du milieu

Les Echos, no. 20324 - L'enquête, jeudi, 18 décembre 2008, p. 9

La Chine célèbre cette semaine les trente ans de son ouverture économique. Une ouverture dont le grand ouest du pays est resté à l'écart. Mais c'est dans cette direction que le pouvoir central porte aujourd'hui ses efforts de développement. Et en particulier vers le Xinjiang, peuplé de musulmans turcophones, à 3.500 kilomètres... et quelques années-lumière de Pékin.

Une mosquée kirghize, dans la région de Subash. Aux confins de la Mongolie, du Kazakhstan, du Pakistan, la population du Xinjiang compte 46 minorités musulmanes.

De loin, on aperçoit d'abord un petit minaret au pied de la montagne, puis les murs en torchis d'un village aride, perché à 3.800 mètres d'altitude. Un vieil homme coiffé d'un traditionnel haut-de-forme « ak-kalpak » lance son chien après deux chameaux égarés. Nuage de poussière. La cloche sonne la fin de l'école. Il est 12 h 30 à Subash, tout au bout du Xinjiang. L'heure de déjeuner. Dinara sert de généreux bols d'un thé salé au beurre de yack et raconte sa Chine... en kirghiz. Autour du poêle, personne ne parle le moindre mot de mandarin. Pas même les enfants, qui ne commenceront à étudier cette « seconde » langue qu'à l'âge de dix ans, s'ils ne quittent pas l'école avant.

Dinara a cinquante-trois ans et s'est rendue une fois à Kashgar, à cinq heures de route et deux barrages militaires de là. Elle n'est jamais allée dans la vallée suivante, qui s'arrête aux frontières avec le Pakistan et l'Afghanistan. « De l'autre côté, ce sont des Tadjiks », justifie-t-elle. Son fils est resté près d'elle pour élever des yacks. Les Chinois ? Elle en a déjà aperçu en visite en 4 × 4 aux marches de l'empire. « Ils pensent à nous », assure-t-elle. Avant l'hiver, chaque famille de Subash reçoit une aide de 850 yuans en liquide. « Et puis, on a l'électricité, CCTV [la télé d'Etat chinoise] et même le téléphone portable. »

Gisements de pétrole et de gaz

Pékin n'a pas oublié son Far West. Après avoir décidé, il y a tout juste trente ans cette semaine, d'ouvrir ses provinces côtières aux étrangers et au capitalisme, la Chine tente de développer son Grand Ouest, resté à l'écart de la spectaculaire croissance de l'est du pays. Cherchant à casser sa dépendance par rapport aux exportations et aux investissements étrangers, qui souffrent de la récession en Occident, le pays veut encourager la demande intérieure et multiplier les pôles de croissance dans ses territoires les plus reculés et souvent les plus hostiles. A 3.500 kilomètres de Pékin, le Xinjiang est au coeur de cette stratégie. « Depuis l'an 2000 et le lancement de la politique de développement de l'Ouest, la région autonome des Ouïgours du Xinjiang a reçu plus de 870 milliards de yuans d'investissements du gouvernement central et des entreprises d'Etat. Et ça s'accélère », détaille Ning Wang, la directrice de l'institut d'économie de la province, basé à Urumqi.

Depuis le hublot de l'avion survolant le désert du Taklamakan, juste avant d'atterrir à Korla, on mesure la « générosité » de Pékin. Des autoroutes parfaites, des rails et des pipelines gris quadrillent une terre vide balayée par de violents vents de sable. C'est que le sous-sol du Xinjiang est moins ingrat. La province abriterait 25 % des réserves de brut du pays et plus de 30 % des réserves de gaz recensées sur tout le territoire. « Attention ! Ici, nous sommes loin de Pékin. Il faut se méfier de la tendance des autorités locales à exagérer leurs performances », relativise un expert européen.

Cette année, la province devrait toutefois avoir produit plus de 24 milliards de mètres cubes de gaz naturel, acheminé, pour l'essentiel, jusqu'à Shanghai par un gazoduc de 4.000 kilomètres. En février, la région a lancé les travaux d'un second pipeline, qui alimentera, lui, la province industrielle du Guangdong. « En 2020, le Xinjiang sera le principal centre pétrolier et gazier de la Chine », assure régulièrement Wang Lequan, le puissant secrétaire général du Parti communiste de la région. « Dans deux ans, nous devrions réussir à afficher un niveau de PIB par habitant comparable à la moyenne nationale. Ensuite, nous voulons devancer les autres régions du Grand Ouest », explique Ning Wang, avant de détailler les implacables statistiques témoignant du recul de la mortalité infantile ou de l'enrichissement des populations les plus pauvres. « Tout ceci, c'est une chance bien sûr, mais aussi notre malédiction », souffle un Ouïgour de Kashgar, qui refuse de voir son identité citée. « Le Xinjiang a pris une importance géopolitique considérable pour le pouvoir central, qui ne cesse de renforcer son contrôle sur la province. Ils ont toujours un peu peur qu'elle lui échappe », souffle-t-il.

Colonisation démographique

Le Xinjiang - dont le nom signifie « nouvelle frontière » en mandarin - a toujours entretenu une relation complexe avec le pouvoir central chinois. D'abord annexée au XVIIIe siècle, la région, peuplée essentiellement de musulmans sunnites turcophones, a été officiellement intégrée à l'empire en 1884, avant qu'une éphémère République du Turkestan oriental ne profite du chaos dans le pays pour tenter l'indépendance en 1944. Cinq ans plus tard, Mao, tout juste victorieux à Pékin, et les troupes de l'Armée populaire de libération réintégreront le territoire dans le giron national.

Très mal implanté sur place, le Parti communiste a immédiatement lancé une vaste politique d'assimilation de la zone et lancé un processus de colonisation démographique organisé autour de corps de paysans-soldats, des structures nommées « bingtuan » en mandarin. Au début des années 1950, une centaine de milliers de soldats, venus de l'Est ou du Centre, ont ainsi été dépêchés sur place pour d'abord sécuriser les territoires, mais également pour enclencher leur développement économique. Soixante ans plus tard, ces « bingtuan » gèrent la vie de 2,6 millions de personnes, presque tous des Han. « C'est un véritable Etat dans l'Etat », résume Rémi Castets, un chercheur rattaché au Centre d'études des relations internationales (Ceri). Ces structures, qui dépendent directement du gouvernement central, disposent de leur propre police et de leurs cours de justice.

Dans la division numéro 22, une oasis verte à 50 kilomètres au nord-est de Korla, le « commandeur » Suo Fu Tuan Zhang tente de dégonfler le mythe. « Nous n'avons plus de fusils, lance-t-il dans un grand éclat de rire, mais des moissonneuses modernes importées d'Italie. » Accompagné d'une douzaine de personnes, il a tenu à descendre dans les champs pour montrer au visiteur étranger l'efficacité économique de sa gigantesque ferme où plusieurs villages de paysans exploitent, pour le « bingtuan », des champs de tomates cerises, de piments et de betteraves à sucre. « Nous faisons vivre 22.000 personnes ici. Les fermiers produisent. Nous nous occupons de tout le reste : la vente des légumes à nos usines de transformation, les routes, les problèmes d'irrigation... Nous avons même une école primaire, deux collèges gratuits et un centre médical. Ici, les revenus sont bien meilleurs qu'ailleurs », insiste Li Ming Qiang, le patron du Parti communiste de la division. Timidement, Mme Jing confirme. La troupe de visiteurs s'est invitée chez elle pour qu'elle témoigne de son bonheur. On sert du thé vert, des amandes et du raisin blanc du jardin. « J'ai une machine à laver et une Volkswagen Santana », sourit l'agricultrice, qui revendique des revenus annuels de 22.000 yuans. Une fortune dans le monde paysan chinois.

En dehors des « bingtuan », ce « bonheur » agace. Il ne profiterait qu'aux Han et pas aux populations musulmanes, qui se sentent dépossédées. Entre les deux communautés, le silence est glacial, le mépris permanent. « Me marier avec une Chinoise ? Mon père me tuerait, et puis ils mangent du porc ! », s'exclame un jeune chauffeur de taxi ouïgour de Kashgar, étonné de l'incongruité de la question.

Attentats « indépendantistes »

« Les Chinois sont très habiles et ont su profiter du développement. Ils contrôlent tout. Nous, les Ouïgours, nous n'avons pas su dépasser nos traditions pour nous joindre au mouvement », modère, dans un anglais parfait, un cadre, tout juste revenu de l'étranger. Il regrette le peu d'accent mis sur l'éducation dans les familles rurales et la réticence des musulmans à laisser leurs filles faire des études supérieures. « La situation est bloquée et il y a des extrémistes qui veulent que ça dégénère », explique le jeune homme, qui refuse de s'attarder sur la série d'attentats ayant visé des Han l'été dernier dans plusieurs villes de la province. Selon Pékin, 33 personnes ont été tuées dans ces « attaques indépendantistes ». Les forces de l'ordre ont, depuis, resserré leur contrôle sur la province et installé de multiples barrages le long des routes jugées sensibles. Sur la spectaculaire Karakoram Highway, la plus haute route bitumée du monde, il faut désormais régulièrement présenter des bons de passage, négociés à Kashgar, pour s'avancer jusqu'au Pakistan. Pour les poids lourds chinois gavés d'acier ou de ciment, les formalités sont plus rapides. Les quelques voitures de particuliers qui doivent s'arrêter plus longuement au check-point du lac Karakul font au moins le bonheur des habitants de Subash, situé à quelques kilomètres de là. « Ça permet de faire du commerce, sourit Dinara. C'est un début. » On reprend un peu de thé salé.

YANN ROUSSEAU

Encadré(s) :

La population du Xinjiang

Le Xinjiang - ou Région autonome des Ouïgours du Xinjiang, son nom officiel - couvre 1,6 million de km2. C'est l'équivalent de trois fois la France, et le sixième du territoire chinois. Il n'est habité que par 20 millions d'habitants, dont 11 millions de musulmans répartis en 46 minorités. Les Ouïgours (d'origine turque) constituent 46 % de la population. Les Han, la principale ethnie chinoise, en représenteraient aujourd'hui plus de 40 %, contre 6 % en 1949.

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30 ANS DE RÉFORMES - Canton, laboratoire de la Chine de demain

Le Figaro, no. 20025 - Le Figaro, mercredi, 17 décembre 2008, p. 2

Vue du sud de la Chine, aussi, « la Terre est plate ». Étonnamment, pour le tout-puissant patron du Parti communiste du Guangdong, le joli titre du best-seller de Thomas Friedman est devenu un slogan. Lors des dernières vacances de printemps, Wang Yang a recommandé à ses subordonnés de lire cet ouvrage culte sur la mondialisation. Et cet été, il a invité Friedman lui-même à visiter Canton et ce Sud qui tire l'économie chinoise depuis trois décennies. À l'heure où la Chine célèbre l'anniversaire des 30 ans des réformes, lancées par Deng Xiaoping fin 1978, Wang Yang fait figure de « voltigeur de pointe » du parti, de nouveau pionnier des révolutions à venir. C'est sous sa houlette que se dessine la Chine de demain. Que l'on expérimente les nouvelles figures qui permettront au monde de continuer à applaudir à cet incroyable numéro d'équilibrisme entre ouverture économique et conservatisme politique.

Pourquoi le Guangdong, et pourquoi Wang Yang ? Le sage Deng Xiaoping avait préféré le delta de la rivière des Perles à la frondeuse Shanghaï comme laboratoire des réformes. Il faut dire aussi que le modèle et l'argent de la prospère Hongkong étaient là, à toucher presque. Trois des quatre fameuses « zones économiques spéciales » - Shenzhen, Zhuhai et Shantou - sont situées dans le Guangdong. Et l'industrieuse province est devenue le grand moteur de la croissance chinoise. Elle assure 28 % des exportations de la Chine et plus de 12 % de son PIB. Dans sa rafraîchissante étude Si le Guangdong était un pays..., Stephen Green, analyste à la Standard Chartered Bank, montre que la province serait alors la 14e économie mondiale, ramenée en parité de pouvoir d'achat... Et avec un PIB passé devant celui de Singapour, le deuxième « petit dragon d'Asie » derrière la Corée. Seulement voilà, le modèle patine un peu.

Le Guangdong comme champ d'expérimentation des réformes pour les trente ans à venir. Et Wang Yang derrière les éprouvettes. L'histoire raconte que l'homme a été remarqué par Deng Xiaoping lui-même en 1992, alors qu'il remontait de sa fameuse tournée dans le Sud pour relancer les réformes. Âgé de 36 ans, Wang était alors le jeune maire de la ville de Tongling, dans l'Anhui. Il venait d'écrire un article remarqué intitulé « Réveillons-nous ! », où il disait que « l'Histoire ne nous autorise pas à nous endormir dans le lit de l'économie planifiée ». Il y reprenait le slogan employé par maître Deng à la fin des années 1970, appelant à « libérer la pensée ». Depuis, le jeune cadre communiste, qui avait quitté l'école à 17 ans pour reprendre le poste de son père à l'usine, a fait son chemin. Il est aujourd'hui un poids lourd du parti, membre du Politburo et poulain du président Hu Jintao. Il fait partie du clan des tuanpai, anciens de la Ligue de la jeunesse communiste qui noyautent l'État-parti. Avant d'être nommé dans le Guangdong en 2007, il a brillé comme patron du PC de Chongqing, gigantesque ville de 30 millions d'habitants relevant directement de l'autorité centrale et à ce titre un autre laboratoire de réformes.

« Anarchique et inchangé »

Quand il a pris ses fonctions à Canton, Wang Yang a prononcé un discours dont les mots ont sifflé au-dessus des têtes des cadres locaux. Un constat sévère des limites actuelles du modèle de développement des Trente glorieuses. Il a pourfendu ce qu'on appelle les « PIBéistes », ces fondamentalistes du PIB et de « la croissance aveugle et à tout prix », ces cadres qui « gaspillent les ressources énergétiques, sacrifient l'environnement et les droits des travailleurs ». Il a dépeint un mode de développement « anarchique et inchangé ». En clair, Wang Yang en a assez des ateliers de chaussures crasseux et des usines chimiques polluantes. Il veut du high-tech, du « vert », de la forte valeur ajoutée. Le contraste se lit déjà dans le paysage. Dongguan, dans la grande banlieue de Canton, offre le visage classique du fameux « atelier du monde » inondant l'Amérique et l'Europe de jouets, vêtements, électronique grand public. Une demi-heure de train rapide plus loin, les avenues aérées de Shenzhen alignent les sièges plus design d'entreprises de télécommunications ou d'informatique.

Conflits entre groupes d'intérêt

Entre-temps, la tempête économique mondiale est venue frapper les rivages du sud de la Chine. Des centaines d'usines ont déjà fermé, des dizaines de milliers de travailleurs migrants sont sur le pavé et les émeutes ont fleuri. Wang Yang a du mal à cacher sa conviction intime que cette crise est, sinon une bénédiction, au moins un accélérateur de l'Histoire. Dans une logique très darwinienne, elle va entraîner la disparition des faibles, la fermeture de cette myriade de PME dépassées et non compétitives. « Le mouvement était en cours, explique M. Fang Yu, numéro deux de l'Institut de modernisation stratégique de l'académie des sciences sociales du Guangdong, il va accélérer ce passage voulu du « made in China » au « créé en Chine », avec des entreprises moins polluantes, moins consommatrices d'énergie, maîtrisant leur technologie et leur marque ».

On a vu, il y a peu, un étonnant chassé-croisé de discours quand le premier ministre, Wen Jiabao, est venu visiter ce Sud économiquement chahuté. Il y a lancé un appel au sauvetage de ces PME qui forment 90 % du tissu industriel de la province. Wang Yang a évidemment acquiescé, en disant à peu près l'inverse la veille et le lendemain... Opposition ? Des divergences de vues, certainement, mais surtout une répartition des rôles. Wen Jiabao joue les pompiers sur le terrain social, tandis que Wang Yang continue à tracer le layon au coupe-coupe. Et les résistances, en cette fin d'année olympique sont nombreuses. Au niveau central, ce qui filtre laisse entrevoir des joutes serrées entre « réformateurs » et « conservateurs ». « Avec la crise, les libéraux ont pris un coup sur la tête, commente un observateur, ce qui expliquerait en partie les gages de fermeté que le pouvoir doit donner sur le Tibet et la réaction brutale contre la France. » Et au niveau local, « ce qui bloque aujourd'hui, ce n'est plus une faction d'extrême gauche comme dans les années 1970 ou 1980, explique le professeur Huang Weiping, directeur de l'Institut de recherche sur la politique chinoise contemporaine à l'université de Shenzhen, mais ce sont les conflits entre groupes d'intérêts, comme les fonctionnaires ou les entrepreneurs qui profitent du modèle ancien ».

Réformes toujours, donc, mais prudence. Tout laisse penser que le tandem Hu Jintao-Wen Jiabao, aux affaires jusqu'en 2012, va continuer sur sa lancée mais sans tenter d'accélérer le rythme. Et si Wang Yang a reçu pour mission l'expérimentation de la troisième vague de « libération de la pensée », cet élargissement doit être très encadré. Au printemps, le patron de Canton s'est vu demander de remettre un peu d'ordre, notamment dans les médias du Sud - au ton plus libre qu'ailleurs en Chine - qui s'étaient un peu trop enhardis. Il a même été obligé de préciser que Shenzhen n'avait pas vocation à devenir une « zone politique spéciale ». Et l'on retombe ici sur les contradictions chinoises. Comment développer l'innovation sans libérer les flux d'informations ? Comment construire un modèle équilibré de développement sans une vraie société civile et une presse assez libre pour servir de contre-pouvoir ? La corruption généralisée des cadres communistes locaux est la principale raison des tensions sociales, notamment dans des campagnes avec lesquelles les villes ne cessent de creuser l'écart de niveau de vie. L'amélioration de la condition des ruraux pour doper le marché intérieur est la grande antienne actuelle.

La démocratie en 2049

Les expériences « électorales » sont encore très timides. Dans la ligne du principe de « démocratisation au sein du parti » énoncée par Hu Jintao lors du XVIIe congrès, fin 2007, les procédures de sélection au mérite des cadres locaux se sont multipliées. Elles demeurent toutefois limitées au niveau le plus bas, celui du village. « Il n'y a pas de dogme, il faut que l'évolution politique réponde aux vrais besoins de développement du pays, répond très prudemment le professeur Huang Weiping. Si l'on regarde trente ans en arrière, les changements sont vertigineux. Je pense que l'on aura la même impression dans trente ans. Quelqu'un d'important a dit que la République populaire de Chine serait un pays démocratique quand elle fêtera ses 100 ans, ce qui nous mène en 2049 », dit-il en souriant et en allant chercher le livre de ce « visionnaire ». De son étagère, il redescend les oeuvres choisies de Deng Xiaoping.

De La Grange, Arnaud

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