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jeudi 8 septembre 2011

Aldo Naouri contre la tyrannie des mères - Émilie Lanez


Le Point, no. 2034 - Société, jeudi 8 septembre 2011, p. 76,77,78,79,80,81

Explosif. Dans un livre (publié chez Odile Jacob), le pédiatre dresse un portrait noir de la famille. La faute aux mères.

Le père ? « Un porte-sperme réduit au statut de colifichet ». Les enfants ? « Hissés au sommet de la pyramide familiale, ils ont été l'objet d'un véritable culte, jalousement préservés de la moindre frustration.» Leur sont « octroyés tous les droits, sans que leur ait été imposé le moindre devoir ». Aldo Naouri, le célèbre pédiatre, broie du gris très très foncé. La famille est foutue. Les mères ont pris le pouvoir. Ivres de leurs enfants, elles se sont débarrassées des empêcheurs d'y goûter pleinement, les pères. Pour parvenir à accomplir totalement cette démission masculine, les femmes ont obtenu le soutien de toute la société. Autorité parentale conjointe, congé de paternité, partage des tâches, tout ce dispositif législatif moderne serait une aberration nuisible, émasculant plus encore les pères, gonflant d'orgueil ces femmes, « auxquelles la permanente disponibilité sexuelle n'assigne aucune li mite ». Résultat, selon l'auteur : « Nos sociétés occidentales ont retiré leur soutien à l'instance paternelle pour voir le patriarcat annihilé avec l'installation d'une forme de matriarcat dégoulinant d'amour qui a obéré plus qu'on ne l'imagine la maturation des enfants. » Vous l'aurez compris, le charmant réactionnaire n'a pas choisi de ménager ses lecteurs, ni de s'attacher les bienveillances des critiques. On oublie presque que Naouri promet de nous parler des « belles-mères, beaux-pères, brus et gendres ». Oh, il le fait pourtant, juste assez pour clamer ainsi qu'il est urgent de redonner une place au père.

Les belles-mères : Les beaux-pères, leurs brus et leurs gendres

Le Point : On se demande, en lisant votre livre, s'il vous est arrivé de rencontrer de bonnes mères ?

Aldo Naouri : Bien sûr que j'en ai rencontré. Ces mères « bonnes suffisamment » - pour reprendre en la formulant correctement l'expression fameuse de Winnicott - étaient des femmes qui avaient conscience que leur enfant n'était pas leur possession, qu'elles n'en avaient pas la jouissance. Elles avaient conscience de l'avoir fait avec son père et qu'il était destiné à devenir lui-même, à distance de ses parents. J'ajouterai que ces mères étaient elles-mêmes les filles de mères qui avaient su ne pas les envahir pleinement.

A vous lire, « le patriarcat est annihilé, le matriarcat dégoulinant d'amour règne désormais ». Expliquez-nous.

Le patriarcat a instauré le pouvoir du père en lui conférant une place prévalente au sein de la famille. Mais tout institutionnalisé qu'il ait été, ce pouvoir s'est toujours heurté à la puissance intrinsèque, naturelle et individuelle de toute mère. Le conflit qui a résulté de ces dispositions a été le garant de l'homéostasie qui est la condition par excellence de la vie. Or, sous prétexte d'introduire de la démocratie dans la cellule familiale, on a retiré au père tout soutien social. Son pouvoir a disparu et il a été invité à être une mère de substitution.

Où avez-vous vu que le père a été appelé à devenir une mère bis ?

Je l'ai vu tout au long de ma carrière, chez les « nouveaux pères », les « papas poules », et jusque dans la manière dont a évolué le Code de la famille, par exemple. Ses prérogatives de chef de famille ont été rognées les unes après les autres. On lui a supprimé la dernière qui lui restait et qui le laissait être chef pour la résidence de la famille en 1972. On a installé la coparentalité. Qui est une véritable injustice. Car l'ultime et très anodine prérogative qui lui restait compensait l'avantage énorme que la gestation permet à la mère d'avoir dans la relation à ses enfants. On l'a alors invité à « rattraper ses neufs mois de retard dans l'amour » en donnant le biberon, en changeant les couches, et en finissant par lui accorder un « congé de paternité » qui est une aberration totale. Ce n'est pas ainsi que se fabrique un père.

Et comment donc ?

« Si vous voulez être un bon père votre vie entière, faites en sorte que votre vie entière la mère de vos enfants soit amoureuse de vous, ce n'est pas plus difficile que cela. » C'est ce que je réponds aux hommes qui me posent la question. Là on est père. Car le père n'est pas celui qui agit sur l'enfant, mais celui qui agit sur la mère pour lui rappeler qu'elle est femme, pour l'extraire du gouffre de la maternité dans lequel elle risque de longtemps se complaire. En formulant les choses ainsi, je n'attente pas le moins du monde à la dignité des femmes. Je ne suis pas le misogyne pour lequel on me fait passer. Je suis tout le contraire. Je trouve en effet regrettable, pour elles comme pour leurs enfants, que les femmes se laissent prendre au piège de la maternité au point d'en oublier leur féminité.

Vous êtes furieusement réactionnaire...

Quand je parlais aux mères de mes patients, qui me reprochaient de tout leur mettre sur le dos, je leur disais ceci : ce n'est pas de ma faute si c'est vous qui conduisez la voiture. Qu'a-t-on fait en vous flattant, en vous donnant toutes ces prérogatives ? On vous a dit de conduire à votre seule guise. Et, au motif de vous faciliter la tâche, on a bâillonné au ruban adhésif le pilote assis à votre côté, le père de vos enfants. Voilà pourquoi vous êtes dans cet état. Faites en sorte qu'au moins le type à côté de vous retrouve l'usage de sa parole... Ne m'apportez pas le symptôme de vos enfants. Cet enfant ne réclame rien d'autre que les conditions de l'homéostasie. Le père et la mère lui sont nécessaires. Je ne dis pas qu'il faille laisser aux pères toutes les initiatives. Si on livre un enfant au pouvoir singulier du père, on le rend fou. Les dégâts sont les mêmes si on le laisse livré à la seule puissance de la mère. Avec cette nuance : l'interposition de la mère est naturelle et quasi automatique, celle du père doit être agréée par la mère, et ce n'est pas si simple.

Comment les rôles devraient-ils se répartir entre les parents ?

Le père s'est historiquement fabriqué lorsque, fonctionnant sur son seul intérêt, il a délibérément ignoré son enfant pour ne s'intéresser qu'à l'objet sexuel qu'était sa femme. Ce faisant, il a indirectement écarté l'enfant et la mère en mettant de la distance entre eux. La mère n'était plus toute pour son enfant. C'est ainsi que les choses se sont passées dans l'histoire de l'espèce, c'est ainsi qu'elles sont attendues dans la psyché, dans l'équilibre des forces. C'est ainsi qu'elles devraient se passer et qu'elles ne se passent plus.

En constatant l'absence de père, vous dénoncez la perte de l'autorité, de la verticalité.

Oui. On investit désormais le seul plaisir et, avec lui, l'instant et le court terme. On vit dans les dimensions féminines du temps. Tout dans la famille est mis au même niveau, et il n'y a plus de hiérarchisation, cela est ressenti dramatiquement par les enfants, même devenus grands.

Nos enfants ont des grands-parents, très présents. C'est bien du vertical cela, non ?

Pas toujours. Parce que, dans la mesure où ils s'ennuient, ces grands-parents essaient souvent de devenir à nouveau parents... de leurs petits- enfants, bien sûr ! Ils devaient se borner à se rendre disponibles pour leurs enfants lorsque ceux-ci leur demandent de l'aide, les respecter et cesser de les infantiliser.

Vous n'avez pas peur d'écrire que le mariage devrait durer ?

Je l'assume totalement. Depuis 1954, je vis avec mon épouse et lorsqu'on demande à celle-ci comment il se fait que nous n'ayons pas divorcé, elle répond que nous avons déjà divorcé deux cents fois. Et cela est vrai. Parce que, tout comme elle, je ne fais pas de la vie un accident dans le règne de la mort. Je fais de la mort une ponctuation dans le règne de la vie. Si bien que, quelles que soient les difficultés rencontrées dans ma vie conjugale, je me dois de les dépasser. Je prétends que ce que je construis dans ma génération portera ses fruits dans les générations suivantes. Si je dis en revanche qu'il n'y a que ma jouissance, mon plaisir qui comptent, parce que la mort borne mon existence, qu'il n'y a que moi qui existe, alors je suis dans l'instant, dans le féminin. Je consomme sans penser à ma responsabilité face aux générations suivantes. Ma défense du mariage et de sa durabilité n'est rien de moins à cet égard qu'une option écologique. Mais, de nos jours, cette vision des choses est extrêmement difficile à faire passer.

Et lorsqu'on ne s'aime plus ?

On dit le plus souvent que l'amour s'éteint parce que notre environnement privilégie la vision adolescente de l'amour et qu'on en est intoxiqué. Cette vision, certes exaltante, est indispensable à l'adolescence afin que, répondant à l'attractivité de son partenaire, on accepte de quitter le giron parental et surtout maternel. Une fois ses parents quittés, l'amour change complètement de nature et de composition. Il ne cesse pas pour autant. Rechercher à nouveau cet amour adolescent, c'est céder au désir de revenir au giron parental et à sa mère. Ce qui, aujourd'hui, est devenu de plus en plus courant.

Revenons au propos central de votre livre. Votre description des relations entre brus et belles-mères n'est franchement pas joyeuse...

Je vous l'accorde. Mais c'est universel. J'ai retrouvé dans toutes les langues la tension qui caractérise la relation réciproque qu'entretiennent brus et belles-mères. C'est absolument stupéfiant, le pire étant selon moi l'idéogramme chinois qui, pour nommer la bru, dit « celle qui balaie ». Pourquoi cette tension ? On imagine que c'est parce qu'entre ces deux femmes il y a un homme, l'époux et le fils, objet dont elles se disputent l'amour. Mais cette explication ne saurait suffire. Car entre gendre et beau-père il y a aussi une femme, et ça ne pose pas de problème. De fait, c'est qu'au moment où elle devient belle-mère de bru une femme change complètement. Elle qui était jusque-là dans la puissance, rétive à l'ordre du pouvoir, va se mettre à vouloir soutenir le pouvoir et à combattre la puissance. Elle change et trahit sa condition de femme, telle que la nature l'a mise en place. La belle-mère de bru devient une femme qui adhère à la culture. Et je rappelle que culture ne signifie pas ici une accumulation de savoirs, mais bel et bien la loi de l'espèce, ce mur de soutènement de tout ce qui découle comme loi et comme ordre dans l'univers. La belle-mère de bru comprend qu'elle doit soutenir son fils. Elle sait, par expérience personnelle, ce que sa bru peut faire et produire comme méfaits sur le pouvoir de son fils. Seulement pour que cette belle-mère ait une place dans la famille, il faudrait que le père en ait une, mais il n'en a plus.

Vous savez que ce que vous dites là, ce que vous venez de publier, fera hurler ?

Tous mes livres ont fait hurler. Rendez-moi justice, dans ce livre je prends nettement le parti des femmes dans leur lutte contre l'inégalité. Ce que je regrette dans cette histoire, c'est qu'on a cru pouvoir éradiquer les inégalités en effaçant la différence des sexes. Ce qui a amené les hommes à baisser les bras, à flancher et à démissionner sous la poussée de deux forces : les forces dites progressistes et le néolibéralisme. Les conséquences sont là.

Qui défendez-vous, alors ?

Je défends l'enfant. Je tiens ce discours radical, violent, téméraire parce que j'ai derrière moi une expérience de clinicien, des centaines et des centaines de cas où j'ai pu constater que, dès lors qu'on restaure la dualité père/mère, pouvoir/puissance, on sort l'enfant de ces états de souffrance.

Qui était votre mère ?

Une femme fantastique, extraordinaire. Je lui consacrerai un jour un livre.

Comment vous a-t-elle élevé ?

Oh ! Ma mère a été veuve à 34 ans. Elle était enceinte de sept mois, elle m'attendait, j'étais son dixième enfant. Je suis un fils posthume. Je ne pense cependant pas que quelqu'un ait eu dans l'existence plus de père que moi.

Comment existait-il, votre père mort ?

Il était là tout le temps. Non pas parce que ma mère n'arrêtait pas d'en parler. C'était son attitude, tout ce qui la gardait à l'abri du désir de flatter ou de combler. Bien que très tendre, elle était avare de louanges et elle ne cessait pas de rappeler chacun à ses devoirs avant de lui reconnaître le moindre droit. Elle n'a jamais fait d'aucun de nous, ni même de nous tous, sa raison de vivre. Tout le contraire de ce qui se passe aujourd'hui.




« Naouri constate que la société est devenue sans tabou, donc sans limite. » Ali Magoudi

Avec « Les belles-mères... », Aldo Naouri nous entraîne dans un texte dont il a le secret. A l'aide de cas cliniques rigoureusement agencés et de commentaires acérés, il provoque chez son lectorat une levée partielle de refoulement, cette dernière permettant à l'auteur de distiller certaines vérités autrement irrecevables. Fort de ses quarante ans de clinique, l'auteur est formel : le matriarcat est de retour, livrant l'enfant à la puissance aliénante de la mère. Cette interprétation ne porte pas sur les seuls individus, mais sur tout le corps social. Ce qui, même si elle est partagée par beaucoup, la rendra difficilement recevable. Naouri constate que la société est devenue sans tabou, donc sans limite. Que, pour « accélérer la lutte légitime contre les inégalités de droit, on a prétendu effacer deux différences indispensables au bon fonctionnement du psychisme : la différence générationnelle et la différence sexuelle ». Naouri a- t-il raison ou se fourvoie-t-il dans la nostalgie du bon vieux temps ? Une chose est sûre. Pendant des millénaires, l'autorité s'est fondée sur un ordre patriarcal favorisant l'autoritarisme. Et le bébé a été jeté avec l'eau du bain. Au point qu'il n'est pas rare d'entendre : « La frustration fabrique des frustrés. » Sur quoi se fonde l'autorité ? Sur quoi se base la possibilité de dire non ? Toutes les nuances de la pensée, toutes les libertés chèrement acquises en démocratie n'y pourront rien. Les limites que la loi impose à chacun s'appuient sur l'arbitraire. Resterait à inventer un ordre patriarcal où l'arbitraire ( celui du signe), vecteur de liberté, serait débarrassé de l'autoritarisme.


© 2011 Le Point. Tous droits réservés.

Des lumières dans le cerveau pour éclairer ses mystères - Jean-Didier Vincent

L'Express, no. 3140 - Chronique Jean-Didier Vincent, mercredi 7 septembre 2011, p. 98

Une innovation technique vient de naître dans le domaine des neurosciences, issue de la rencontre entre les outils de l'optique et ceux de la génétique. Sous le nom d'"optogénétique", elle promet de bouleverser notre connaissance du cerveau et de mettre "à portée de lumière" le support organique de nos actions et de nos sentiments. La lumière maîtrisée (fibre optique, laser, etc.), déjà utilisée en microscopie du vivant, avait jusqu'à maintenant permis une observation fine des cellules nerveuses allant de leur forme générale jusqu'au mouvement intime des molécules qui gèrent leur fonctionnement ; par son association avec les techniques de la génétique, elle peut aujourd'hui intervenir directement sur le contrôle des fonctions cérébrales.

Le principe est facile à comprendre à condition de se souvenir que les neurones sont des cellules excitables, c'est-à-dire dont la membrance est perméable de façon sélective à des charges négatives ou positives portées par des atomes, ces ions responsables des variations de potentiel et du fabuleux ballet électrochimique auquel participent les 10 milliards de neurones du cerveau. En raison des propriétés électriques des membranes, les chercheurs ont logiquement utilisé jusqu'à présent l'électricité pour agir sur le cerveau. L'inconvénient majeur de cette approche est son manque de spécificité lorsque le courant est délivré par des électrodes puisqu'il se propage à toutes les structures conductrices en dehors de la région stimulée. La nouvelle méthode se propose de remplacer l'électricité par la lumière, mais il convient auparavant de rendre les neurones étudiés sensibles à cette dernière. La génétique permet de faire exprimer par ces neurones une protéine photosensible : la rhodopsine rétinienne. La neurobiologie s'intéresse à deux rhodopsines découvertes respectivement dans une algue unicellulaire sensible à la lumière bleue (celle des fonds marins) et une archéobactérie saharienne sensible à la lumière jaune. La première, lorsqu'elle est éclairée, provoque une augmentation de l'excitabilité de la cellule et la seconde une inhibition, à la façon de deux "interrupteurs" permettant à l'expérimentateur d'exciter ou d'inhiber le neurone en l'éclairant par un faisceau lumineux bleu ou jaune.

Le groupe de Pierre-Marie Lledo, à l'Institut Pasteur, vient de montrer que des neurones nouvellement engendrés dans le cerveau de souris adultes pouvaient être stimulés de la sorte (ou inhibés) et qu'il était possible de prendre le contrôle de leur activité électrique simplement à l'aide de flashs lumineux. L'avenir de cette technique est à la fois prometteur et inquiétant. En médecine, la possibilité de viser spécifiquement des neurones impliqués dans une maladie dégénérative (Parkinson ou Alzheimer) ou dans les troubles mentaux reste suspendue à l'utilisation de vecteurs génétiques acceptables chez l'humain. L'aspect inquiétant tient à la possibilité accrue d'intervenir dans le cerveau de l'homme pour modifier ses comportements d'une façon autrement plus spécifique et puissante que les médicaments. Que se passera-t-il lorsque plaisirs, désirs, violence, sexe et sommeil seront à portée de lumière ? Une fois encore l'avenir dépendra de la "conscience éclairée" des chercheurs.

PHOTO - Tamas Freund holds a human brain at the Institute of Experimental Medicine of Hungarian Academy of Science in Budapest March 16, 2011. Freund, one of the three Hungarian scientists who received Europe's top prize for brain research, hopes his findings will once help cure brain diseases such as epilepsy, anxiety, depression or schizophrenia, some of which are considered to be plagues of our information age.The Grete Lundbeck European Brain Research Prize -- or The Brain Prize -- is awarded in Denmark to one or more scientists for their outstanding contribution to European neuroscience. Picture taken March 16, 2011.

© 2011 L'Express. Tous droits réservés.

vendredi 24 juin 2011

Le droit de la sieste dans la Constitution chinoise

Le Figaro, no. 20804 - Le Figaro, mercredi 22 juin 2011, p. 10

Faire la sieste pour mieux se concentrer au bureau

S'assoupir un instant au bureau ? L'expérience reste encore suspecte. Pourtant, aux yeux des médecins spécialistes du sommeil, dormir 10 ou 15 minutes après le déjeuner permet d'être plus efficace. « Certaines entreprises mettent à la disposition de leurs employés des espaces de repos », explique Philippe Cabon, ergonome et chercheur à l'université Paris-V Descartes. « Les compagnies aériennes françaises conseillent aux pilotes de s'assoupir avant ou pendant le vol par souci de sécurité », poursuit-il, « mais la sieste est encore trop associée à la flemme ». En France, les problèmes de santé liés au sommeil n'ont pas encore soulevé de réelle prise de conscience. Selon Joël Paquereau, président de l'Institut national du sommeil et de la vigilance et professeur de neurophysiologie au CHU de Poitiers, « il y a beaucoup de chemin à faire dans les entreprises, car 30 % de la population travaille à horaires irréguliers ». Le problème, c'est que pour beaucoup, le sommeil est d'ordre privé. Aussi Philippe Cabon milite-t-il pour « intégrer les rythmes biologiques dans les rythmes de travail » au lieu de privilégier les solutions médicamenteuses. En amont, c'est même la réglementation du travail qu'il faudrait modifier, pour prendre en compte, comme en Australie ou Nouvelle-Zélande, « la gestion du risque fatigue ». La Chine a inscrit le droit au xiu-xiu (« sieste »), dans sa Constitution. Pas sûr que ce soit respecté partout...

JEREMY COLLADO

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mardi 21 juin 2011

Médicaments : la Chine sera sur le podium dans trois ans

Les Echos, no. 20956 - Industrie, lundi 20 juin 2011, p. 21

Cette année, le marché mondial des médicaments devrait progresser de 4,8 %, à 918 milliards de dollars, mais la distinction est nette entre les pays matures, dont la croissance ne dépasse pas 5 %, et les économies émergentes, en forte hausse.

La France a beau rester le premier consommateur mondial de médicaments par habitant, en volume total, elle est en train de se faire éjecter du trio de tête des grands marchés par la Chine. Alors que l'Hexagone figurait encore en troisième position en 2004, cette place sera occupée par l'empire du Milieu en 2014, selon les prévisions des consultants IMS Health. A cet horizon, les Etats-Unis resteront le numéro un du secteur, avec 30 % d'un marché estimé à 1.058 millions de dollars (747 millions d'euros).

« Alors que la croissance du marché américain contribuait à hauteur de 27 % à la croissance mondiale sur la période 2005-2010, cette contribution va tomber à 11 % sur 2010-2015. Dans le même temps, la contribution de la Chine passera de 12 à 26 % », explique Robert Chu, directeur général d'IMS Health France. Les raisons de cette remontée dans le classement ? Le vieillissement accéléré de la population et la réforme du système de santé, qui vise à donner un accès aux soins à la totalité du 1,3 milliard d'habitants, contre 400 millions seulement aujourd'hui.

Evolution des prescriptions

Cette année, le marché mondial des médicaments devrait progresser de 4,8 %, à 918,6 milliards de dollars, mais la distinction est nette entre les pays matures, dont la croissance ne dépasse pas 5 %, et les économies émergentes, dont les progressions peuvent culminer à 20 % dans le cas de la Chine, ou bien ressortir « à deux chiffres », comme pour l'Inde (+ 15 %), la Russie (12 %) ou le Brésil (11 %).

Au sein même des pays matures, on observe des distinctions par catégories de produits. La progression des médicaments de spécialité sera par exemple supérieure aux produits dits « de ville », prescrits par les médecins généralistes. Les premiers doivent ainsi augmenter de 6 % par an d'ici à 2020, contre une hausse de 4 % pour les seconds. Un phénomène lié aux évolutions en matière de prescription. « L'an dernier, dans les officines françaises, les ventes de médicaments liées aux ordonnances établies par les généralistes ont baissé de 3 %, alors que celles provenant d'ordonnances de spécialistes libéraux ont augmenté de 2,5 % et celles émanant de praticiens hospitaliers de 7,9 % », détaille Claude Le Pen, consultant d'IMS.

Dans ce contexte, les produits les plus innovants, souvent issus des biotechnologies, font figure d'eldorado. « Innovation signifie industrialisation, mais ce n'est pas encore suffisant. L'innovation doit amener un progrès, bien sûr médical, mais aussi économique et/ou social », avertit Corinne Segalen, présidente d'IMS Health France. D'autant que les revenus n'égalent pas ceux des grands « blockbusters » de la pharmacie. Aucun produit de spécialité ne dépasse aujourd'hui la moitié des ventes de l'anticholestérol Lipitor (vendu sous la marque Tahor en France) de Pfizer, dont le chiffre d'affaires a atteint 12,6 milliards de dollars en 2010. Enbrel, le premier sur la liste des spécialités, a ainsi représenté « seulement » 6,1 milliards de ventes.

LAURENCE BOLLACK

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

EXTRAIT - «On peut se dire au revoir plusieurs fois» par David Servan-Schreiber


Le Point, no. 2022 - Société, jeudi 16 juin 2011, p. 66

Examen de conscience

Déjà mort au moment où vous lisez ces lignes... Tout ça pour ça ? Ces milliers d'articles scientifiques passés au peigne fin, ces recherches épluchées, ces résultats croisés, soupesés, ce programme de lutte anticancer soigneusement mis au point, mis à jour, assorti de force recommandations et mises en garde... Tout ça pour se retrouver encore une fois avec une grosse boule dans le cerveau, encore une fois sur le billard, entre les mains des neurochirurgiens et des cancérologues ? Cher lecteur, je sens votre foi dans les framboises et les brocolis vaciller. (...) Les méthodes que je défends dans « Anticancer » sont-elles toujours valides à mes yeux, ou bien dois-je reconnaître qu'elles n'offrent pas de protection contre les rechutes ? Ma réponse est bien sûr : « Anticancer » n'a rien perdu de sa validité.

La terreur

L'autre nuit, j'étais dans mon lit, allongé sur le côté gauche, c'est-àdire le côté qui est actuellement handicapé par la progression du cancer. Je voulais me retourner et je ne le pouvais pas. Je sentais une sorte d'engourdissement qui s'emparait de mon corps. Tout à coup, j'ai eu peur que cet engourdissement progresse, qu'il attaque mes muscles thoraciques et finisse par bloquer ma respiration. Je me suis dit : si je ne peux plus respirer, je vais mourir. Je vais mourir là, maintenant, cette nuit, comme ça, sans que personne ne soit là, ni ne sache ce qui est en train de se pas- ser. Et j'ai eu très peur. Et puis, as- sez rapidement, je me suis dit qu'après tout cet engourdissement n'était pas du tout inconfortable. Comparé aux douleurs assez vio- lentes que j'avais subies les jours précédents, c'était une sensation douce, enveloppante, progressive, comme quand on est dehors et qu'il fait très froid. Si je devais mourir de cette façon plutôt que dans un an après avoir traversé des épreuves infernales, ce n'était pas plus mal au fond. Cette pensée m'a tellement apaisé que je me suis rendormi. Au réveil le lendemain matin, je respirais bien sûr... Et, surtout, j'avais appris que je pouvais vivre ces instants à l'abri de la terreur.

Garder sa dignité

On devient dépendant pour des choses aussi bêtes que de mettre un slip. On est souvent exposé dans son intimité. Là aussi, il faut savoir dire des choses très simples : « J'espère que ça ne te gêne pas trop si je fais ceci ou cela ? » (...) pour la personne qui est à poil, rien n'est mécanique, et elle re- doute par-dessus tout d'être traitée comme un bébé ou un animal. (...) Personne n'est habitué à donner une douche à un adulte, ou l'aider à aller aux toilettes, même s'il s'agit d'un mari, d'un frère ou d'une mère...

Bouffeur d'espoir

Quand on n'a pas d'espoir, tout s'arrête, jusqu'à l'envie de suivre les traitements, compromettant la survie elle-même. Pour ma part, je vis encore beaucoup de l'espoir que mes symptômes vont s'arranger malgré leur gravité.(...) La première fois qu'on m'a diagnostiqué ce cancer, une des rares personnes qui était dans la confidence m'a par hasard vu dans la rue en train de rire avec mon frère. Il m'a lancé un regard de croquemort, l'air de dire : « Mais comment peut-il rire alors qu'il vient d'apprendre qu'il a un cancer au cerveau ? » Ce regard m'a donné froid dans le dos. Je me suis dit: « Si je dois arrêter de rire au motif que j'ai un cancer, je suis déjà mort. »

Tsunami hormonal

Je dois confesser qu'il m'arrive de percevoir ma rechute comme un nouveau défi passionnant, quasi vivifiant. Comme si une très grosse vague avait fracassé mon traintrain et m'avait plongé dans une mer démontée. (...) Il ne faudrait pas en conclure que je n'éprouve pas de frayeur. J'ai en réalité une trouille bleue. Mais, en même temps, je ressens une sorte d'excitation. Peut-être suis-je drogué aux émotions fortes et au tsunami hormonal qu'elles déclenchent dans l'organisme... Confronté depuis si longtemps à une maladie par définition mortelle, j'ai passé ma vie à me battre et j'ai connu la dangereuse ivresse de ceux qui croient avoir « vaincu la fatalité ». Or le dernier mot revient toujours à la biologie, et c'était assez pré- somptueux de l'oublier

« On peut se dire au revoir plusieurs fois», par David Servan-Schreiber, éditions Robert Laffont, 14 E, 160 p..


David Servan-Schreiber, le dernier combat
Christophe Labbé et Olivia Recasens

Poignant. Dans « On peut se dire au revoir plusieurs fois » (Robert Laffont), il raconte le retour du cancer.

«Depuis quelques semaines, je ne peux plus taper à deux mains sur un clavier et j'ai beaucoup de peine à marcher. Je suis souvent fatigué. La lecture est de nouveau devenue difficile. Comme je perds la voix, je parle très bas, comme quand on chuchote à l'oreille de quelqu'un. » David Servan-Schreiber se bat de nouveau avec le crabe. Le monstre est revenu, et cette fois la bête ne se laissera pas déloger par le bistouri. Comme si elle se vengeait d'avoir été vaincue deux fois de suite. Dans « On peut se dire au revoir plusieurs fois » (1), un livre testament dont Le Point publie des extraits (lire pages suivantes), DSS raconte avec pudeur l'évolution de sa maladie. A 50 ans, il décrit son « plan de bataille » pour tenir le plus longtemps possible afin de voir grandir ses trois enfants et défend sa fameuse méthode. Pour DSS, le retour du cancer n'est pas un aveu d'échec, mais la preuve au contraire que le « programme santé » qu'il a inventé et qui l'a rendu célèbre a fonctionné. Dix-neuf années de survie au lieu des trois ans promis par la médecine depuis qu'on lui a découvert dans le cerveau cette « grenade dégoupillée ».

En 1993, celui qui est alors professeur de psychiatrie clinique à l'université de Pittsburgh, aux Etats-Unis, apprend, par hasard, au cours d'une expérience menée dans son propre laboratoire de recherche, qu'il souffre d'un cancer du cerveau : « Je n'étais plus confortablement drapé dans mon rôle de médecin et de chercheur, j'étais devenu un patient atteint d'un cancer. » Après son opération, David Servan-Schreiber se croit tiré d'affaire. Il reprend sa vie d'avant sans rien changer à ses habitudes.« Je me souviens de mon régime alimentaire de l'époque. Je me nourrissais presque quotidiennement de chili à la viande de boeuf hachée accompagné d'un bagel et d'un Coca-Cola, que j'avalais dans l'ascenseur entre l'étage des malades et celui où se trouvait mon bureau... »

Quelques années plus tard, le cancer réapparaît. Deuxième opération avec cette fois des séances de chimiothérapie. Pour David Servan-Schreiber, c'est un électrochoc. Il est désormais convaincu que la médecine qu'il avait mise sur un piédestal ne peut pas tout. Et qu'il faut revoir de fond en comble sa façon de vivre et « combattre le cancer sur tous les fronts ». C'est avec frénésie qu'il compulse les articles scientifiques pour trouver le mode de vie qui va tenir à distance le cancer : activité physique, nutrition, yoga, méditation...

Après avoir été son propre cobaye, il publie « Guérir » en 2003, puis « Anticancer » quatre ans plus tard, deux livres événements vendus à plus de 2 millions d'exemplaires en tout et traduits en trente-cinq langues. David Servan-Schreiber en est convaincu : 40 % des cancers sont évitables en changeant son mode de vie. Ce qui, rien qu'en France, ferait 108 000 malades en moins chaque année. L'auteur d'« Anticancer » a été l'un des premiers à dénoncer les effets sur la santé de la malbouffe, à parler d'une alimentation cancérogène. En 2009, il expliquait ainsi au Point : « Notre organisme a besoin de deux types d'acides gras en quantités identiques : les oméga 3 et les oméga 6. L'excès d'oméga 6 provoque des réactions inflammatoires qui favorisent les cancers et les maladies cardio-vasculaires. Or, aujourd'hui, nous consommons dix à vingt fois plus d'oméga 6. » Et de pointer les industriels qui fabriquent leurs produits avec des huiles bon marché ultraconcentrées en oméga 6. Résultat : « Notre organisme réclame une essence haut de gamme pour fonctionner et nous le faisons tourner avec du diesel de mauvaise qualité. »

Alors que David Servan-Schreiber livre un dernier round avec son cancer, ses détracteurs ironisent déjà. Le programme santé du « docteur Oméga » n'était qu'un coup commercial. De la poudre aux yeux. Qu'en est-il vraiment?Le Point a demandé son avis à l'un des pontes de la cancérologie, le professeur Jean-Marc Cosset, qui a dirigé pendant quinze ans le service d'oncologie et radiothérapie de l'Institut Curie de Paris. A vous de juger.


À propos de David Servan-Schreiber, « c'est inimaginable qu'il ait tenu si longtemps »

Le Point : Dans son dernier livre, David Servan-Schreiber révèle lutter de nouveau contre son cancer du cerveau. Faut-il en conclure que le programme santé qu'il a inventé ne marche pas ?

Pr Jean-Marc Cosset : Absolument pas. Quand il a déclaré son cancer, il y a dix-neuf ans, David Servan-Schreiber était condamné à plus ou moins brève échéance. La tumeur dont il souffre est l'un des cancers les plus difficiles à guérir. C'est même assez inimaginable qu'il ait pu tenir si longtemps. Pour lui, c'est grâce au thé vert, au curcuma... Je pense que son programme santé a pu jouer un rôle positif, mais, pour moi, s'il a survécu aussi longtemps, c'est aussi parce que durant toutes ces années il a « sur-vécu ». Nous savons que les malades qui, malgré leur cancer, continuent à vivre de manière particulièrement intense survivent plus longtemps. On en a eu un exemple fameux à la tête de notre pays...

Notre mental est-il une arme anticancer ?

Oui. Nous le voyons bien chez nos malades, quelqu'un qui a la pêche a plus de chances de vaincre son cancer, parce qu'il va mieux suivre et tolérer des traitements difficiles. Mais l'on est parfois tombé dans l'excès sur le rôle du mental. On a dit que le stress pouvait « donner » le cancer. Difficile d'imaginer une dépression ou un stress modifiant l'ADN d'une cellule ! Par contre, le fait de ne pas faire le dos rond face à la maladie, comme le préconise David Servan-Schreiber, est positif !

Selon David Servan-Schreiber, nous sommes tous porteurs de microcancers en sommeil qui peuvent s'activer en fonction de notre mode de vie. Est-ce exact ?

Cela paraît certain pour le cancer de la prostate, probable pour le cancer du sein. Quand on diagnostique ces tumeurs, on décèle souvent des microfoyers autour ou à distance de la glande. Lorsque nous trouvons des tumeurs prostatiques minuscules et peu agressives, nous mettons les patients sous « surveillance active » avec des dosages réguliers du PSA et de nouvelles séries de biopsies un an ou dix-huit mois plus tard. Le cancer est un monstre qui peut parfois vivre sans tuer son hôte.

Existe-t-il réellement des aliments anticancer ?

Alors qu'il mettait la dernière main à son livre « Anticancer », David Servan-Schreiber avait réuni chez lui, pour un débat critique, plusieurs cancérologues, dont je faisais partie. Nous étions tous d'accord sur un point : le curcuma ou le brocoli, ça ne guérit pas le cancer. Les aliments ne sont pas une baguette magique et ne peuvent être proposés comme traitement de cancers avérés. Et puis, si l'on fume, ce n'est pas en buvant des litres de thé vert que l'on va éviter le cancer du poumon. Il l'a d'ailleurs clairement dit : si vous avez un cancer agressif, commencez par vous traiter de façon conventionnelle ! Par contre, en faisant attention au contenu de son assiette, on peut diminuer le risque de développer un cancer, peut-être de retarder ou éviter une récidive. J'ai des patients en récidive d'un cancer de la prostate qui suivent un régime anticancer chez qui la tumeur paraît se stabiliser, sans qu'il soit possible de dire s'il s'agit de l'effet du régime ou d'une évolution lente de leur cancer. Dans le doute, quand ils me demandent mon avis, je leur dis de continuer.

A l'inverse, la malbouffe peut-elle déclencher ou aggraver un cancer ?

Le lien entre obésité et cancer est une évidence. Et le lien entre obésité et malbouffe, plutôt tentant ! David Servan-Schreiber a probablement raison de comparer le sucre à un fertilisant pour la croissance des tumeurs. Le sucre nourrit les cellules saines comme les cancéreuses. Les femmes obèses ayant eu un cancer du sein ont deux fois plus de risques que les autres de développer, dans les dix ans, des métastases dans les autres organes. Probablement parce que les cellules du tissu graisseux modifient la tumeur en la rendant plus agressive. De même, la surconsommation de sel peut favoriser le cancer. Si les Japonais détiennent le triste record du monde des cancers de l'estomac, c'est très probablement parce qu'ils raffolent des produits marins très salés, et parce qu'ils s'infligent des brûlures chroniques internes en buvant extrêmement chaud. Mais tous ces facteurs alimentaires de risque ne sont rien comparés aux dégâts causés par le tabac ou l'alcool.

Comment expliquer l'augmentation du nombre de cancers dans les pays occidentaux ?

Le cancer est essentiellement une maladie du sujet âgé. La population vieillissant, on a mathématiquement plus de malades. Et puis, il y a les progrès du dépistage. On repère des tumeurs de plus en plus petites. Pour le cancer du sein, la taille moyenne des tumeurs détectées a été divisée par deux ou trois en dix ans. Notre mode de vie ne génère-t-il pas de nouveaux risques ? L'OMS vient de classer le téléphone portable « potentiellement cancérogène ». En 2008, j'avais accepté, à la demande de David Servan-Schreiber, de cosigner un appel de scientifiques incitant à la prudence sur l'utilisation des téléphones portables. Nous reconnaissions ne pas avoir de preuves formelles, mais il existait un faisceau d'indices inquiétants. A l'époque, l'Académie de médecine nous avait suspectés de chercher à nous faire de la publicité. Aujourd'hui, l'OMS semble nous donner raison. Par contre, le lien entre pollution atmosphérique et cancer dont parle Servan-Schreiber paraît ténu.

Dans la boîte à outils des traitements, qu'est-ce qui marche le mieux ?

Nous avons plusieurs armes : chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie. Certaines marchent très bien toutes seules : la chirurgie est en première ligne pour de nombreux cancers, la radiothérapie est efficace seule dans bien des cas, la chimiothérapie suffit le plus souvent pour les leucémies, les lymphomes et les tumeurs chez l'enfant. Mais ce qui fonctionne le mieux est encore de les associer !

Et les vaccins contre le cancer, qu'en pensez-vous ?

J'en entends parler depuis les années 70. A l'époque, on m'annonçait que les radiothérapeutes seraient bientôt au chômage ! Il y a eu beaucoup de déceptions. Les lignes commencent à bouger. Le plus évident est le vaccin contre le cancer du col de l'utérus, sauf qu' il n'agit pas contre le cancer, mais contre un type de virus qui fait le lit de ce cancer. Certains vaccins récents comme celui contre le mélanome sont prometteurs.

La médecine arrivera-t-elle à vaincre le cancer ?

Nous guérissons déjà plus de la moitié des cancers. Et puis arrivent les « thérapies ciblées ». Au lieu de « napalmiser » l'organisme, on utilise des molécules « intelligentes » pour des frappes « chirurgicales », qui ont par exemple pour cible les vaisseaux sanguins dont la tumeur a besoin pour survivre. Ces molécules ont révolutionné le traitement du cancer du rein. Associées à nos armes classiques, elles sont, face aux cancers ORL, d'une remarquable efficacité.

Jean-Marc Cosset Médecin radiothérapeute, professeur des universités.


Le radium dans tous ses états

Quel est le point commun entre une tondeuse à gazon, un camembert et une crème solaire ? Le radium ! C'est la folle histoire de ce métal radio-actif, extrait de la pechblende par Marie Curie il y a plus d'un siècle, que raconte avec talent le docteur Jean-Marc Cosset. Un livre savamment illustré, dont les droits d'auteur seront reversés à l'Institut Curie pour la recherche sur le cancer.

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mercredi 8 juin 2011

DOSSIER - Médecins : Pourquoi ils craquent


L'Express, no. 3127 - en couverture médecins, mercredi 8 juin 2011, p. 78-80

Médecins : Pourquoi ils craquent - Vincent Olivier

Inquiets. Déboussolés. Et, pour tout dire, complètement perdus. Voilà l'état d'esprit des médecins aujourd'hui, du chef de service parisien au généraliste de province, du spécialiste libéral à l'étudiant en fin de cursus. Sommés de s'ouvrir au nouveau monde, celui de la médecine technologique et hyperspécialisée, dont s'ébauchent à peine les contours, ils voient s'achever une époque heureuse. Celle de l'exercice solitaire du praticien dans son cabinet, de l'augmentation des dépenses hospitalières, du médecin "sachant" devant son patient ignorant. Celle, aussi, du dévouement sans faille d'une profession ne comptant pas ses heures.

De réforme en réforme, c'est tout le système qui semble chercher un nouveau souffle. L'égalité d'accès aux soins ? Ce principe, au fondement de la Sécurité sociale, en 1945, est devenu, à bien des égards, un voeu pieux. Médicaments déremboursés, forfaits à la charge des assurés qui en hausse continue, spécialistes aux tarifs prohibitifs : près de 1 Français sur 4 a déjà dû renoncer à des soins adaptés pour des questions de budget.

Conscient d'un tel désarroi, le pouvoir multiplie les gestes de bonne volonté

Du côté des professionnels, ce n'est guère plus satisfaisant. A l'hôpital comme en médecine de ville, les meilleurs ne sont pas récompensés et les mauvais, pas davantage sanctionnés. "L'autonomie de gestion qu'on nous avait promise n'est jamais venue. Du coup, on ne cesse d'éponger le déficit du voisin", déplore le Pr Bernard Granger, chef de service dans un CHU parisien. "Passer un après-midi dans une école pour parler d'obésité aux enfants, c'est faire de la prévention et de la santé. En quoi ce bénévolat est-il reconnu ?" ajoute le Dr Didier Ménard, généraliste installé en Seine-Saint-Denis. Le Pr Guy Vallancien, chirurgien à l'Institut mutualiste Montsouris, à Paris, pose, lui, la question de fond : "Quelle est la valeur ajoutée d'un médecin, quand nombre de ses actes peuvent être désormais effectués par des techniciens ?" La réponse, cruciale, n'est malheureusement pas pour demain.

Conscient d'un tel désarroi, le pouvoir en place multiplie aujourd'hui les gestes de bonne volonté en direction du corps médical. Augmentation de la consultation des généralistes de 22 à 23 euros, recul sur la question sensible des déserts médicaux (voir ci-après), visites répétées de Nicolas Sarkozy dans les établissements de santé... Cela suffira-t-il à faire revenir cette profession dans le giron de la droite ? Pas évident. Ce qui est sûr, en revanche, c'est que les questions de santé constitueront un élément important de la prochaine élection présidentielle.


Les dix plaies du corps médical - Vincent Olivier

1 / Déserts médicaux : un débat très politique

Faut-il continuer à laisser les médecins s'installer où bon leur semble, alors que dans certaines régions, Ile-de-France et Paca notamment, les cabinets se font concurrence, quand à l'inverse le Nord ou le Centre souffrent d'un déficit inquiétant en la matière ? Cette question, le Parti socialiste en a clairement fait un enjeu de la campagne de 2012. Il envisage même des "obligations de présence dans les zones déficitaires", par exemple sous la forme de praticiens salariés. Une éventualité inacceptable aux yeux de la majorité actuelle, pour laquelle "en période de pénurie de médecins, on ne peut pas faire une réforme de la santé contre les médecins", comme l'explique Valérie Boyer, députée UMP. Du coup, alors que la loi Bachelot de 2009 prévoyait des amendes pouvant atteindre 3 000 euros pour les praticiens refusant d'exercer dans les déserts médicaux de l'Hexagone, l'Assemblée nationale, soutenue par Xavier Bertrand, a adopté le mois dernier un amendement qui supprime ces pénalités. Devant ce revirement, Jean-Marie Le Guen, spécialiste des questions de santé pour le PS, renvoie dos à dos Roselyne Bachelot, "son discours brutal et sa vision étatiste", et Xavier Bertrand, incarnation du "retour au clientélisme traditionnel". Et, tandis que la droite choisit ses mots, parlant d'"incitation" et de "négociation" avec les professionnels, Jean-Marie Le Guen, lui, se demande : "La Sécurité sociale doit-elle rembourser de la même façon le psychiatre qui fait des cures analytiques de deux ans dans l'ouest de la banlieue parisienne et celui qui assure l'accueil aux urgences d'un hôpital public ?" La solution passe, selon lui, par "des normes aux niveaux national et régional, et des pratiques personnalisées sur le plan local". Quitte, par exemple, à imposer des contreparties aux praticiens qui souhaitent ouvrir leur cabinet là où il y a déjà pléthore. Un nombre minimal de consultations à des tarifs encadrés, des actions de prévention spécifiques, ou encore des gardes de nuit ou de week-end plus fréquentes.

2 / Des urgences saturées

Chaque année, plus de 15 millions de Français se rendent dans l'un des 625 services d'urgence ouverts jour et nuit. C'est deux fois plus que dans les années 1990, alors même que le recrutement du personnel n'a pas, et de loin, augmenté en proportion. Menée dans les hôpitaux en 2008, l'enquête Sesmat montre que plus de 1 urgentiste sur 2 souffre d'épuisement professionnel et que travailler en sous-effectif multiplie par 5 le risque de burn-out pour ces spécialistes, quand il n'est multiplié "que" par 2 chez les médecins en général.

Conséquences : un personnel débordé, des délais de prise en charge qui dépassent parfois six heures, des patients mécontents d'attendre et qui cèdent, de plus en plus souvent, à la violence. En 2009, l'Observatoire de la délinquance a ainsi dénombré plus de 4 000 "atteintes aux personnes", allant des menaces verbales aux agressions physiques. Les difficultés viennent moins du nombre de malades se présentant aux urgences que de l'impossibilité de les réorienter, par la suite, vers des services spécialisés. C'est donc toute la chaîne de soins qu'il faudrait revoir en profondeur. Autant dire que l'amélioration de la situation n'est pas pour demain.

3 / Des conditions de travail impossibles

Médecin généraliste, le Dr Patrick Jouaneau a ouvert son cabinet à Vanves (Hauts-de-Seine) il y a vingt-quatre ans. Sa journée ordinaire ? Une course éperdue contre la montre. Arrivé à 7 h 30, il commence par un quart d'heure de paperasse ; enchaîne avec une série de rendez-vous jusqu'à 12 h 45, puis une autre de 13 h 15 à 21 heures - "sans compter près de 80 coups de fil quotidiens, dont la moitié constituent de véritables consultations par téléphone". Soit treize heures de travail par jour, du lundi au jeudi et la matinée du samedi. Le vendredi, il laisse son cabinet à une remplaçante, à laquelle il cède 100 % des honoraires : "Je le fais pour mes patients, car cela ne me rapporte pas un sou et occasionne même des frais supplémentaires." Pour autant, "j'ai souvent l'impression de faire de l'abattage, confie-t-il. Sur le plan physique et psychologique, c'est dur. Si l'on n'est pas attentif en permanence, on peut voir 15 cas de gastro dans la journée et ne pas se rendre compte que le seizième est en réalité une appendicite". Quant à orienter ses patients vers d'autres confrères, le Dr Jouaneau y a renoncé depuis longtemps. Dans les années 1980, sept généralistes exerçaient sur le plateau de Vanves. Aujourd'hui, il ne reste plus que lui.

4 / Des rémunérations trop faibles

La consultation des généralistes à 25 euros ? C'est en tout cas ce que réclament deux syndicats, le CSMF et le SML, alors qu'elle est déjà passée de 22 à 23 euros en janvier dernier. Mais, curieusement, la plupart des médecins se montrent d'une relative pudeur lorsqu'on leur demande combien ils gagnent précisément... "C'est ma femme qui s'en occupe", lâche l'un. "Entre les charges de mon cabinet et les cotisations que je verse à ma caisse de retraite, il m'est impossible de vous le dire", répond un autre. Dans les faits, la plupart d'entre eux bénéficient de rémunérations plus que confortables : 5 600 euros en moyenne pour un généraliste, un peu plus de 9 000 euros pour un spécialiste. Un chiffre brut, qui recouvre des situations extrêmement diverses ; il y a loin, par exemple, du pédiatre ou du psychiatre, qui "tournent" autour 6 000 euros net avant impôts, au radiologue, qui atteint les 14 800 euros mensuels. Paradoxalement, l'aspect le plus "noble" du métier - effectuer un diagnostic, palper un patient - n'est pas, et de loin, le plus rémunérateur. Les cliniciens comme les endocrinologues ou les gynécologues se situent au bas de l'échelle, quand les techniciens (chirurgiens, néphrologues, anesthésistes), eux, flirtent avec les sommets. En réalité, la plupart des médecins se plaignent moins de leurs revenus que d'un sentiment, confus, mais en partie justifié, de ne pas être payés à la mesure de ce qu'ils font.

5 / Des hôpitaux au bord de l'asphyxie

"Gaspillages inacceptables, absence de réflexion de fond à long terme, bureaucratie paralysante, désorganisation générale" : le Pr Bernard Granger n'a pas de mots assez durs pour qualifier la situation de l'hôpital aujourd'hui. Ce psychiatre de l'hôpital Tarnier, à Paris, a pris la tête du Mouvement de défense de l'hôpital public (MDHP), dont la pétition lancée sur Internet a déjà recueilli plus de 1 million de signatures. La tarification à l'activité, censée récompenser les services les plus performants ? "Elle provoque un climat malsain dans les établissements, où l'on se préoccupe de rentabilité au lieu de parler de soins." La nécessité pour tous les hôpitaux de parvenir à l'équilibre financier à l'horizon 2012 ? "Elle s'est traduite par la suppression brutale de milliers de postes, qui aura des conséquences désastreuses à long terme." Par ailleurs, note-t-il, "les médecins sont bien moins payés en France qu'en Allemagne ou en Grande-Bretagne, alors qu'ils sont au moins aussi bien formés. Qu'on ne s'étonne pas, ensuite, compte tenu de ce contexte, que les médecins hospitaliers soient de plus en plus nombreux à aller à l'étranger ou dans le secteur privé". A bon entendeur...

6 / Un conseil de l'ordre obsolète

Le conseil de l'ordre des médecins s'affranchira-t-il un jour de sa "tare" originelle, avoir été créé par le régime de Vichy, en 1941 ? Cette institution a beau prendre de plus en plus souvent position sur des questions d'éthique, son mode de fonctionnement demeure archaïque - pour ne pas dire obsolète. Ainsi, en cas de manquement aux règles de déontologie, ce ne sont pas moins de trois instances (départementale, régionale, nationale) qui se prononcent l'une après l'autre - et, parfois, se contredisent entre elles ! Pis, la solidarité entre confrères joue souvent plus que de raison : en son temps, le conseil de l'ordre avait prononcé une interdiction d'exercer de deux ans contre le Dr Garretta dans le scandale du sang contaminé. Au même moment, la justice "ordinaire", elle, le condamnait à quatre ans de prison... "L'affaire Servier montre bien que les enjeux de santé publique se situent non pas à l'échelle d'une profession, mais à celle de la société tout entière, lance le Dr Didier Ménard, généraliste à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Il est temps de supprimer cet organisme anachronique. Comment un médecin peut-il se contenter aujourd'hui d'être jugé par ses pairs ?"

7 / Des compétences mal définies

Dans son genre, c'est un sacré pavé dans la mare que vient de lancer Laurent Hénart, dans son rapport remis au printemps à Xavier Bertrand. Le député (UMP) de Meurthe-et-Moselle propose en effet de créer, ni plus ni moins, de nouveaux métiers de la santé, quelque part entre les médecins et les infirmières. Ces professionnels "aux compétences élargies" pourraient poser des points de suture dans un bloc opératoire, prescrire des examens, renouveler certaines ordonnances. "Une révolution conceptuelle formidable", se réjouit le Pr Guy Vallancien, urologue à l'Institut mutualiste Montsouris, à Paris, remonté contre ses "copains médecins qui n'ont rien compris et continuent à faire des actes dans tous les sens".

8 / Des syndicats peu représentatifs

Le rôle des syndicats médicaux est essentiel en France : ce sont les interlocuteurs obligés des pouvoirs publics lorsqu'il s'agit de discuter du tarif d'une consultation, de l'égalité d'accès aux soins, du type même de rémunération (à l'acte, au forfait, à la journée...), ou encore des questions administratives. En mars dernier, le gouvernement a reconnu officiellement cinq de ces organisations comme étant représentatives de leur profession. La première d'entre elles, la CSMF, regroupe plus de 11 000 adhérents, loin devant le SML avec 6 800 cotisants, le syndicat des médecins généralistes MG France rassemblant pour sa part le plus grand nombre de généralistes (4 700 cotisants). Reste que, au total, moins de 1 médecin sur 4 adhère effectivement à une de ces confédérations... Autant dire que leur représentativité est faible. De nombreux professionnels, à l'instar du Dr Didier Ménard, dénoncent d'ailleurs le "corporatisme" de ces syndicats, plus "réactionnaires et conservateurs" que soucieux de faire avancer le bien commun.

9 / MUTUELLES : TOUJOURS PLUS CHÈRES !

Comment font les patients qui n'ont pas de mutuelle ? Entre ceux qui n'y ont pas droit (chômeurs, contrats précaires...) et ceux qui n'ont plus les moyens de cotiser, près 5 millions de Français sont aujourd'hui dans cette situation. Résultat : ils limitent de façon drastique tout passage chez un médecin libéral ou débarquent aux urgences quand leur état s'aggrave. Mais, entre la hausse des consultations, la baisse des remboursements (le taux des médicaments à vignette bleue est passé de 35 % à 30 %), et les nouvelles dépenses pour tous (la chambre individuelle dans un hôpital de l'AP-HP, en région parisienne, par exemple, est désormais facturée 40 euros la nuit), le compte est vite fait. Alors que l'augmentation des tarifs d'assurance santé était de 6,2 % l'année dernière, la Maaf et MMA ont d'ores et déjà annoncé une hausse supplémentaire de 5 % pour 2011. Résultat : en dix ans, la prime annuelle moyenne est passée de 380 euros à plus de 600 euros par personne. Les professionnels l'assurent : le mouvement n'est pas près de s'arrêter.

10 / Des patients... plus très patients !

Ah ! La belle époque où le patient écoutait religieusement son médecin, suivait scrupuleusement ses ordonnances, lui obéissait au doigt et à l'oeil... Ce temps-là est révolu, n'en déplaise à ceux, souvent âgés il est vrai, qui n'aiment pas voir leurs compétences mises en doute. Aujourd'hui, un patient arrive chez son généraliste surdocumenté, bardé de connaissances, en général piochées sur l'un des 10 000 sites de santé officiellement répertoriés en France. Il est même quelquefois membre d'une association, participe à des forums sur Internet, s'est renseigné au préalable auprès d'une connaissance atteinte, pense-t-il, du même mal que lui. Un changement, fondamental, qui remonte au milieu des années 1980, lorsque des malades du sida, activistes et bien informés, débarquaient dans les cabinets médicaux en exigeant des traitements dont, parfois, les généralistes ignoraient même l'existence...

Et si... on réformait les études ?

Le changement de mode de sélection permettrait de mieux redéfinir les compétences de chaque spécialité. Un pas important a été fait avec l'instauration, à la rentrée 2010, d'une première année commune aux métiers de médecin, de chirurgien-dentiste, de pharmacien et de sage-femme. Mais il faut aller plus loin encore, en réduisant la durée des études générales, le nombre de spécialités proposées à l'internat et, pourquoi pas, en opérant une sélection drastique en amont de cette première année.

Et si... on modifiait le mode de rémunération?

En France, les médecins sont payés "à l'acte" : un rendez-vous "vaut" une consultation, payée par le patient et en partie remboursée par la Sécurité sociale. Un système qui favorise la consommation de soins, les prescriptions en tout genre et, donc, les salles d'attente bondées. Dans le système par "capitation", le médecin serait payé avec un forfait annuel, établi par la Sécurité sociale et variable selon les pathologies des malades, indépendamment du nombre de consultations effectuées dans l'année. Le soignant serait donc rémunéré pour que le soigné reste en bonne santé.

Et si... on revalorisait la médecine du travail ?

Pour les généralistes surchargés, il reste une solution : devenir médecin du travail. Un secteur si peu valorisé qu'on recense à peine 6 000 praticiens pour plus de 15 millions de salariés ! Si rien n'est mis en place pour anticiper les départs à la retraite, ce système, unique au monde, risque de disparaître. Alors que 8 milliards d'euros sont d'ores et déjà dépensés chaque année par l'assurance-maladie au titre des maladies professionnelles, dont le nombre ne cesse d'augmenter.



Docteur à tout faire - Estelle Saget

Consultations, visites à domicile, paperasse quotidienne... Jean Laleuw, modeste médecin généraliste du Nord, se débrouille comme il peut pour tenir le rythme.

De chaque côté de la rue, la même enfilade de briques peintes. Le Dr Jean Laleuw se gare, au chausse-pied, juste devant son cabinet, dans un quartier populaire de Roubaix (Nord). En chemin, il a déposé à l'école ses deux garçons qui ne veulent "surtout pas devenir médecins plus tard". Un métier de chien ? A 38 ans, le généraliste n'est pas loin de le reconnaître. Encore six ans à attendre pour devenir enfin propriétaire de ses locaux, une ancienne maison bourgeoise rénovée de fond en comble. Chaque soir, il vérifie que son compte en banque n'a pas basculé dans le rouge. S'il tient bon, c'est qu'il n'a pas renié ses convictions de jeune médecin. "Dès que je réussis à tirer un patient d'affaire, confie-t-il, j'oublie tous mes ennuis."

Un regard à la salle d'attente, meublée de chaises de jardin en plastique bon marché "que personne n'ira voler". La pièce mérite un coup de balai. Alors le docteur s'y colle, dans sa chemise impeccable. La société de nettoyage ne passe que trois fois par semaine. "Plus, c'était trop cher", lâche-t-il. Puis il entasse sur son bureau le courrier ramassé dans la boîte aux lettres. "La secrétaire, ici, c'est moi", ironise le Dr Laleuw. Son seul luxe consiste à basculer les appels téléphoniques qu'il reçoit sur un standard collectif quand il veut travailler en paix. Comme tous les généralistes installés à leur compte, de moins en moins nombreux, d'ailleurs, il doit assumer des choix drastiques. Pour remplir le tiroir-caisse, deux solutions : soit il soigne à la chaîne, soit il cumule les journées à rallonge. Sa famille lui reproche assez d'avoir retenu la seconde. Il est 8 h 55 à la pendule. C'est le jour de la consultation sans rendez-vous et, déjà, la première patiente pousse la porte.

"Bonjour, madame B. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

- J'ai des frissons, je pense que c'est la grippe.

- Bien, vous avez votre carte Vitale ?

- Non, je l'ai perdue.

- Il faudra faire une demande à l'assurance-maladie pour en obtenir une autre.

- Je les ai appelés, docteur. J'ai laissé sonner dix minutes, ils ont fini par décrocher pour me dire de rappeler à 18 heures, quand ils auront moins de monde. Mais moi, à 18 heures, je ne peux pas ! J'ai les enfants !"

Le Dr Laleuw lève les yeux au ciel. Les aberrations de la Sécu... L'organisme s'apprête à taxer les médecins de 50 centimes chaque fois qu'ils rempliront une feuille de soins à la main, au lieu d'utiliser leur lecteur de carte Vitale. Le calcul est vite fait, il va perdre 1 000 euros sur l'année. Il faudrait quoi, qu'il harcèle ses patients, les menace, les jette dehors, peut-être ?

"Je vais vous examiner, madame B."

A peine descendue de la table d'auscultation, la jeune femme l'interroge, anxieuse :

"Alors, c'est une grippe ?

- Ça y ressemble. Il n'y a pas grand-chose à faire, à part vous coucher et rester au chaud. Je vais vous donner du paracétamol. Pour la gorge, vous pouvez prendre du lait chaud avec du miel."

La stupéfaction se peint sur le visage de Mme B. Rien d'autre ? Même pas de sirop pour la toux ? Mais bientôt, elle fixe le Dr Laleuw avec un petit air entendu. Il n'a jamais la main lourde quand il s'agit de rédiger les ordonnances. A la longue, le quartier a fini par s'y habituer. Leur médecin se range parmi les adeptes de Prescrire, une revue professionnelle cultivant l'indépendance vis-à-vis de l'industrie pharmaceutique. Ses lectures lui ont appris à se méfier des effets secondaires des médicaments. Résultat : ses patients en consomment presque deux fois moins qu'ailleurs dans le Nord - le délégué de l'assurance-maladie ne manque pas de l'en féliciter, d'ailleurs. Ah, si tous ses confrères se montraient aussi vertueux, on verrait, enfin, les dépenses de santé diminuer en France... Les louanges s'arrêtent là. Car le généraliste de Roubaix accorde "trop" d'arrêts maladie. Trop, c'est-à-dire plus que la moyenne du département. "Je repasserai, conclut invariablement l'agent. D'ici là, docteur Laleuw, faites un effort."

Dans la salle d'attente, c'est l'affluence record. Il est 12 h 30 quand le Dr Laleuw referme la porte sur son douzième et dernier patient de la matinée. Il se frotte le visage à deux mains, comme pour gommer les traces de fatigue. "Je rentre déjeuner chez moi, c'est sacré, annonce-t-il. Je vais souffler, lire Nord Eclair, puis j'attaquerai les visites."

Vers 14 heures, sa lourde sacoche à bout de bras, le médecin s'engage dans l'impasse où habite Mme D. Il plisse le front, soucieux. Dans quel état va-t-il trouver sa patiente, cette fois-ci ? Cette veuve de près de 80 ans souffre d'une grave insuffisance cardiaque. Empêchée dans ses mouvements par sa corpulence, elle se déplace avec peine, mais ne se plaint jamais. Dure au mal, au point d'avoir été sauvée in extremis à plusieurs reprises. Le mois dernier, encore, les pompiers ont dû l'hospitaliser contre son gré. Le Dr Laleuw sonne et entre sans attendre. Assise à la table du salon dans sa blouse d'intérieur, Mme D. salue l'arrivée du médecin d'un regard vide. Il engage la conversation : "Le moral, il est comment ?" Elle soupire. Il tente de lui soutirer de maigres informations : "Les antibiotiques, pour la bronchite, vous les avez bientôt terminés ? Ils sont rangés dans le buffet ? Je vais regarder si vous voulez." Il ouvre le meuble, en tire une boîte à chaussures débordant de pilules et de flacons : "Et l'antidépresseur, vous continuez à le prendre ?" Elle fait non de la tête. Le médecin n'insiste pas, il connaît assez le personnage pour savoir qu'un sermon serait contre-productif.

"Laisser les patients vider leur sac"

Déjà, il parcourt le compte rendu du séjour forcé de sa patiente au centre hospitalier de Roubaix. "Là-bas, ils ont cru que j'avais un problème aux poumons, alors que c'est le coeur, se moque-t-elle à voix basse. Ils m'ont même fait des radios pour rien." Le médecin embraie : "C'est que vous n'allez pas assez souvent à l'hôpital ! Si vous composiez davantage le 15, ils vous connaîtraient mieux !" La ficelle paraît un peu grosse, alors l'octogénaire s'esclaffe d'un surprenant rire de gamine. Le Dr Laleuw se lève, à moitié rassuré seulement. Suivre une malade chronique aussi téméraire que Mme D., n'est-ce pas trop lourd pour un médecin de ville, seul face à ses interrogations ? Il l'admet à demi-mot : "C'est sûr, à l'époque où l'on travaillait à deux dans le même cabinet, on partageait plus facilement nos doutes."

Quelques rues plus loin, derrière une autre porte, une autre veuve, aussi volubile que la précédente était muette. Le Dr Laleuw écoute, hochant la tête de temps en temps. Il considère que "laisser les patients vider leur sac relève aussi de la médecine". Mme T. en vient à sa principale préoccupation, la santé de Nicole, sa voisine et amie, qui présente des signes d'Alzheimer. "Je la trouve tellement changée depuis son opération de la thyroïde, s'exclame-t-elle. Elle perd les pédales, ce n'est pas normal, quand même." Le médecin pourrait abréger, mais lui aussi s'inquiète pour Nicole, qu'il suit depuis peu. Et si ses absences s'étaient réellement aggravées ? Avec une patience de détective, il guette, dans le bla-bla de Mme T., des indices utiles à son diagnostic. Quand celle-ci termine de s'épancher au sujet de sa copine "trop têtue pour demander de l'aide" et de son mari "qui a mauvais fond", il s'est écoulé une bonne demi-heure. Dans un système rémunérant les médecins à l'acte, et non au temps passé, le Dr Laleuw vient d'exercer à prix cassés, il le sait.

Les honoraires du jour : 602 euros

Retour au cabinet, et dernières consultations. Il est 19 heures quand le Dr Laleuw donne un tour de clef à la porte d'entrée et... se rassoit à son bureau. Il entame sa deuxième journée, celle de gratte-papier. Le silence n'est plus troublé que par le cliquetis des touches de son ordinateur. Il s'attelle, d'abord, à ce problème de cheminée qui lui a coûté si cher. Quelques semaines plus tôt, la maçonnerie en briques, trop ancienne, s'est fracassée sur le trottoir, par miracle sans blesser les passants. Le temps de consolider l'édifice branlant, le médecin a dû condamner l'accès à ses locaux... et annuler une semaine entière de consultations. Puis il ouvre son agenda pour y consigner les honoraires du jour : 19 consultations à 23 euros, plus 5 visites à 33 euros, égalent 602 euros. Un montant "correct", juge-t-il, dont la moitié sera absorbée par les charges. Il devrait déclarer, pour 2010, un revenu d'environ 52 000 euros. Pas bésef, quand la moyenne nationale s'élève, chez les généralistes, à 70 000 euros. La pendule marque 20 h 30, l'heure de reprendre le volant s'il veut embrasser ses rejetons dans leur lit. Comme tous les soirs, le Dr Laleuw ralentit en passant devant les fenêtres de son confrère et voisin. Il vérifie que la lumière brille toujours. "Je suis encore rentré avant lui", se console-t-il.

mercredi 4 mai 2011

Horiba Medical s'implante en Chine et prépare des acquisitions

Les Echos, no. 20925 - Entreprises et régions, mercredi 4 mai 2011

Numéro trois mondial du matériel d'hématologie, Horiba Medical poursuit le maillage de son marché mondial avec des usines de réactifs et souhaite développer ses activités médicales.

Horiba Medical vient de mettre en service une nouvelle usine de production de réactifs d'hématologie près de Shanghai. Elle doit produire, avec un effectif de dix personnes, 1.000 tonnes de réactifs par an avec pour objectif à moyen terme de doubler la production. Après la première usine de réactifs d'origine sur le site de Montpellier, une autre unité a été ouverte au Japon, puis au Brésil (plus de 2.000 tonnes de réactifs). En 2008, 8 millions d'euros ont été investis dans l'aggrandissement de l'usine de Montpellier pour une production approchant 7.000 tonnes annuelles. « Stratégiquement, nous devons nous rapprocher des marchés les plus prometteurs pour nos instruments d'analyse et de mesure hématologiques et répondre ainsi à la croissance rapide du marché chinois. Nous devons aussi limiter les coûts de transport et les risques logistiques. Nous étudions une implantation similaire en Inde et plus tard aux Etats-Unis », explique Bertrand de Castelnau, président d'Horiba Medical, une des quatre activités du groupe japonais Horiba coté en Bourse à Tokyo et à Osaka.

En Chine, Horiba Medical, en plus de ses opérations à Shanghai, a aussi ouvert deux bureaux à Canton et à Pékin. Depuis la gestion de la distribution en direct il y a cinq ans, les ventes en Chine progressent de près de 25 % par an. Les ventes de réactifs font plus que doubler tous les deux ans.

La place de leader en vue

Montpellier est le quartier général de la branche médicale d'Horiba. Avec plus de 10 % du marché mondial de l'hématologie, Horiba Medical, numéro trois mondial, ne cache pas son ambition de devenir leader. Parallèlement, le groupe souhaite développer ses activités médicales notamment dans le diagnostic. « Nous sommes en phase de recherche active d'acquisitions ou de participations pour renforcer notre pôle médical sur des créneaux synergétiques », explique Bertrand de Castelnau.

Horiba Medical réalise un chiffre d'affaires de 135 millions d'euros (85 % à l'export) pour un résultat net de 6,6 millions. « Les efforts de qualité engagés depuis plusieurs années et l'importance prise par les marchés des pays émergents, ont entraîné un retour de la croissance et une bonne amélioration de la marge opérationnelle », commente Bertrand de Castelnau. Après le Brésil, la Chine et l'Inde, l'Indonésie et la Russie sont les nouvelles cibles du groupe. Par ailleurs, l'importance prise par l'innovation va se traduire par le lancement, au second semestre, d'une nouvelle famille de produits, Octra, présentée comme « une révolution dans le monde de l'hématologie ». Le service R&D emploie 150 chercheurs à Montpellier (plus de 50 au Japon) pour un investissement de 12 millions d'euros par an. Toujours dans la même démarche d'innovation, le groupe multiplie les partenariats : un contrat de collaboration et de recherche vient d'être signé avec l'IRB (Institut de recherche en biothérapie) dépendant de l'Inserm, du CHU et de l'université de Montpellier-I, dans le but d'améliorer les techniques de diagnostic des hémopathies malignes, telles que les leucémies ou myélomes.

Horiba Medical emploie 778 salariés dont 550 à Montpellier. Le groupe produit par an plus de 9.000 tonnes de réactifs et plus de 7.500 instruments dont près de 5.500 le sont à Montpellier.

JACQUES RAMON

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lundi 2 mai 2011

Le marché chinois des médicaments va progresser de plus de 20 % par an d'ici à 2015

Les Echos, no. 20923 - Industrie, lundi 2 mai 2011, p. 22

La réforme du système de santé chinois et le vieillissement de la population devraient se traduire par un triplement des dépenses de santé d'ici à l'horizon de 2020.

Même dans un secteur aussi réglementé que celui de la santé, la Chine fait figure d'eldorado pour les groupes étrangers. Estimé à 50 milliards de dollars, le marché chinois des médicaments a progressé d'un peu plus de 20 % par an entre 2000 et 2010, et une croissance annuelle de 23 % est prévue pour les cinq prochaines années, selon l'Association des entreprises pharmaceutiques chinoises. Au total, le marché de la santé au sens large doit dépasser les 600 milliards de dollars en 2015 (contre 345 milliards cette année) et tendre vers 1.000 milliards en 2020, d'après les consultants de McKinsey. La première explication est démographique : la population chinoise vieillit de manière accélérée, sous l'effet d'une fertilité devenue extrêmement faible (« Les Echos » du 29 avril 2011). En 2020, le pays doit compter plus de 170 millions de personnes de plus de 50 ans supplémentaires, futurs clients des laboratoires.

Médecine traditionnelle

A ce phénomène s'ajoute la réforme du système de santé, qui vise à donner un accès aux soins à la totalité de la population. Car sur 1,3 milliard d'habitants, seuls 400 millions bénéficient actuellement de traitements. « La réforme a ouvert un marché aux laboratoires. Il est même grandissant puisque le gouvernement donne cette année 200 yuans à chaque habitant des régions rurales pour se soigner, contre 120 en 2010, le paysan ajoutant 30 yuans de sa poche. Imaginez le potentiel si chacun des 830 millions d'habitants de ces régions prend ne serait-ce qu'un comprimé par jour ! » détaille Yu Mingde, président de l'Association des entreprises pharmaceutiques chinoises.

Le nouveau plan à cinq ans, approuvé en mars, fournit également des opportunités aux industriels puisqu'il fixe par exemple un objectif d'espérance de vie de 74,5 ans en 2015, contre 73,5 ans en 2010. Moins favorable aux groupes occidentaux est sa promotion de la médecine traditionnelle chinoise, clairement exposée (chapitre 34, section 6). Or cette médecine reste très répandue : sa part de marché est estimée à 70 % en volume (contre 30 % pour la médecine occidentale) et à 30 % en valeur.

« Les projets du gouvernement peuvent paraître contradictoires du point de vue des multinationales de la pharmacie : par exemple, comment concilier couverture universelle de traitements à bas coûts et promotion de l'innovation ? Comment continuer à convaincre les multinationales d'investir et bâtir des champions nationaux ? », avertit Franck Le Deu, associé chez McKinsey.

Législation perfectible

La réforme du système de santé peut ainsi être ambivalente : en établissant une « liste des médicaments essentiels », elle crée un marché de volume, mais oblige les laboratoires qui répondent aux appels d'offres à consentir des baisses de prix pouvant excéder les 50 %. Dans le cas du Smecta, Ipsen aurait dû accepter de voir le prix tomber de 23 à 16 yuans. « A ce stade, nous avons préféré ne pas faire figurer notre produit sur la liste », indique Eric Bouteiller, le responsable de la Chine chez Ipsen.

Par ailleurs, même s'il existe une liste nationale, chacune des 31 provinces du pays dispose d'une grande autonomie en matière de santé et les industriels doivent aussi négocier les prix au niveau de chaque région, voire de chaque hôpital. La législation est également perfectible. « Les licences nécessaires au démarrage d'une activité sont deux à trois fois plus longues à obtenir pour un industriel étranger que pour un chinois. Globalement, les critères d'évaluation ne sont pas très clairs et les procédures d'appel insuffisantes », pointe Dirk Moens, secrétaire général de la Chambre de commerce européenne en Chine.

Enfin, même si plusieurs sources font état de progrès réels, la corruption perdure. « L'un de nos clients a mis longtemps à enregistrer l'un de ses produits, un simple désinfectant, auprès du ministère de la Santé. Et avant qu'il n'accède au marché, on lui a demandé de payer un bakchich important, ce qu'il a refusé », témoigne un consultant.

Mais, confrontés à des croissances nulles ou limitées sur leurs marchés traditionnels, les laboratoires occidentaux ne peuvent que voir dans la Chine une immense opportunité : la progression des ventes de Pfizer dans le pays est par exemple estimée à 30 % cette année.

BRUNO TREVIDIC

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jeudi 14 avril 2011

Les consommateurs chinois exaspérés par les scandales alimentaires

Le Monde - Environnement & Sciences, vendredi, 15 avril 2011, p. 5

C'est le printemps des scandales alimentaires en Chine : dernier en date, des petits pains (mantou) à la vapeur vendus dans les supermarchés à Shanghai, et dont le fabricant avait altéré la composition : de la teinture jaune avait été ajoutée pour que les petits pains aient la couleur du maïs, et toutes sortes de composants chimiques n'étaient pas indiqués sur le paquet.

Enfin, une grande partie des 300 000 mantou livrés depuis janvier avaient été recyclés dans de nouveaux emballages alors que leur date d'expiration était dépassée. C'est un programme de la télévision qui a révélé le subterfuge.

Quelques jours auparavant, un cas de lait frais empoisonné dans la province du Gansu, qui a provoqué la mort de trois enfants et en a rendu malade 36 autres, a d'abord ravivé la psychose de la contamination à la mélamine. L'enquête de la police a révélé qu'un couple de fermiers s'était vengé de son voisin en introduisant du nitrite dans sa production laitière.

Fin mars, du porc au clenbutérol, un additif à usage vétérinaire, aussi utilisé par les culturistes, a de nouveau été découvert, cette fois dans les produits d'une marque qui appartient au premier producteur de porc chinois, le groupe Shanghui. Des centaines de personnes étaient déjà tombées malades après avoir mangé du porc contenant du clenbutérol à Shanghai en 2006, puis dans la province du Guangdong en 2009.

Ces scandales exaspèrent les consommateurs chinois, qui se considèrent déjà pénalisés par l'inflation. Les internautes et la presse mettent en doute l'efficacité des mesures prises par les autorités. " Les failles de la supervision, auxquelles s'ajoute une culture d'entreprise qui privilégie le profit à court terme sur la réputation à long terme, sont la cause de ces scandales récurrents du secteur alimentaire. Ne pas pouvoir apporter de solution immédiate n'est pas une réponse acceptable. Le problème de la sûreté alimentaire a érodé la confiance du public dans le gouvernement ", tance un éditorial du quotidien Global Times du 13 avril.

Conscientes de la grogne populaire, les autorités chinoises font montre de diligence : Han Zheng, le maire de Shanghai, a promis de traquer les coupables dans l'affaire des mantou. Une quinzaine de fonctionnaires, dont des inspecteurs chargés des contrôles vétérinaires, font l'objet d'enquête dans le Henan et le Jiangsu, où a été identifiée la viande de porc toxique.

Dans l'industrie du lait, le traumatisme de la contamination à la mélamine (six nouveau-nés ont péri, mais 300 000 enfants ont été affectés) avait conduit le gouvernement à mettre en place une base de données nationale des producteurs de lait et un système de certification. En outre, tout achat de mélamine est désormais répertorié.

Début avril, une tournée d'inspection des autorités sanitaires a révélé que 45 % des producteurs de lait n'avaient pas pu obtenir de licence car ils ne possédaient pas l'équipement nécessaire pour contrôler la présence de mélamine et de résidus d'antibiotiques dans leur production. Ces producteurs ne représenteraient toutefois que 5 % de l'industrie laitière chinoise, selon la presse.

D'autres obstacles ont empêché la Chine de tirer toutes les leçons du scandale de la mélamine. Pour retentissant qu'il fut, celui-ci a fini par être étouffé : les parents d'enfants qui se sont retrouvés avec des calculs rénaux n'ont pas pu intenter de procès - les tribunaux les ont rejetés, et les avocats ont été intimidés. Forcés d'accepter le système de compensations mis en place par le gouvernement, ils dénoncent aujourd'hui sa rigidité. Et beaucoup se plaignent de ne pouvoir se faire rembourser les frais médicaux. " Souvent, il est difficile de prouver qu'une maladie est la conséquence des calculs rénaux, dit un avocat qui s'était mobilisé pour aider les parents en 2008. En outre, les hôpitaux proposent de moins en moins d'examens gratuits, et ce sont très souvent les familles qui doivent payer. "

En novembre 2010, Zhao Lianhai, le père d'un enfant contaminé qui avait représenté les parents dans les négociations avec le gouvernement, et créé un site Internet pour les informer, a été condamné à deux ans et demi de prison pour trouble à l'ordre public, puis libéré pour raison médicale. Il est sorti de son silence le 5 avril. Dans une vidéo diffusée sur Youtube, il parle de cas d'enfants dont l'état se serait détérioré, mais qui font face à l'indifférence des gouvernements locaux et des départements concernés.

Brice Pedroletti

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La clinique qui fabrique des bébés à volonté - Violaine de Montclos

Le Point, no. 2013 - Société, jeudi, 14 avril 2011, p. 66,67,68,69

Business. Toute l'Europe afflue vers Ivi, une clinique privée espagnole qui défie la stérilité.

Ils se tiennent par la main, tous les deux en tenue stérile, Barbara* allongée, gloussant d'un petit rire nerveux, Emmanuel debout, murmurant des mots tendres. En entrant dans la salle de transfert, elle a d'abord été submergée par les larmes. Mais à le voir se dandiner avec sa charlotte sur la tête, à se voir elle, jambes écartées et escadron de médecins tournant autour de son centre de gravité, c'est de rire qu'elle sanglote maintenant.« Tenez, monsieur. » Il sursaute. On lui a glissé dans la main une photo de leurs embryons. C'est la coutume, ici, pour aider à maîtriser le léger vertige : juste avant le transfert, on confie aux futurs parents un cliché des embryons que l'on a élus. Deux vagues sphères irrégulières photographiées en noir et blanc, que monsieur observe sans y croire et enfouit, hébété, dans la poche arrière de son jean.

Voilà, c'est pour maintenant. Les portes du laboratoire s'ouvrent, les précieux oeufs humains arrivent. Au mur, l'écran de l'échographie permet de suivre en grand la manipulation. Barbara détourne la tête, mais Emmanuel observe avidement le parcours délicat de la pipette, le long du vagin puis de l'utérus, et le dépôt rapide d'une minuscule masse blanche : deux embryons, peut-être deux enfants, qui ne ressembleront pas à la jolie blonde qui les portera. Barbara vient de bénéficier d'un transfert d'embryons conçus avec le sperme de son mari et l'ovule d'une donneuse. En sortant de la salle, se tenant le ventre à deux mains, riant toujours sur son brancard, elle que les médecins condamnaient il y a peu à la stérilité sait qu'elle a 70 % de chances d'être enceinte.

Ça, c'est le miracle Ivi - Instituto Valenciano de Infertilidad. Depuis sa création, il y a vingt ans, cette clinique privée espagnole a aidé à concevoir 50 000 enfants. Spécialisée dans le don d'ovocytes, elle affiche des taux de grossesse record et possède un stock de cellules sexuelles humaines à faire blêmir d'envie tous les directeurs de banques de gamètes de France.« Chez nous, neuf couples sur dix réalisent leur objectif : devenir parents », promet le site Internet. Alors, de toute cette Europe où la stérilité ne cesse d'augmenter, mais où les lois de bioéthique et les performances de l'aide médicale à la procréation varient d'un pays à l'autre, les patients infertiles affluent, aimantés par l'espoir. Chez Ivi, 30 % de la clientèle est étrangère. Avant Emmanuel et Barbara, un couple d'Allemands puis un couple d'Italiens sont sortis de la salle avec de semblables étoiles dans les yeux. Ils ont été reçus et soignés dans leur langue. En plus du suivi médical, on leur a indiqué des vols, conseillé des hôtels. Accueil grand luxe, personnalisé, qui éblouit les couples venus de France.« Dans notre propre pays, on avait l'impression d'être un numéro. Ici, on dirait plus un hôtel qu'une clinique », dit Barbara en montrant les verrières et le somptueux bois blond qui orne les couloirs.

Elle a 34 ans. Elle est raide amoureuse de son Emmanuel, rencontré il y a trois ans et épousé presque dans la foulée. Mais il y a quelques mois son désir d'être mère a été foudroyé par un couperet tombé beaucoup plus tôt qu'elle ne s'y attendait : préménopause, déjà. Plus d'ovocyte fécondable. Dans ce cas, à moins d'adopter, le seul recours possible est le don. La pratique est autorisée chez nous. Mais la pénurie française est telle qu'on annonce aux couples de trois à cinq ans d'attente. Et des taux de réussite, une fois le don obtenu, de l'ordre de 35 %.« Je savais que je n'allais pas tenir tout ce temps », dit-elle. Comme de nombreux médecins français incapables de répondre à la détresse de leurs patients, celui de Barbara envoie le couple en Espagne. Chez Ivi, tout va à toute allure. En quinze jours, une donneuse du type de la jeune femme est trouvée. La fécondation est faite. Et si la grossesse ne prend pas après ce premier transfert, il reste trois embryons que l'on pourra à nouveau tenter d'implanter. D'ici l'été, Barbara a la certitude, son médecin le lui a promis, qu'elle attendra un, peut-être deux bébés. Un prodige qui a un prix : 7 000 euros, sans compter les vols et l'hébergement. A nouveau 1 700 euros s'il faut recommencer. Dans la chambre où le couple se repose après le transfert, le portable d'Emmanuel sonne.« C'est sa mère qui appelle, sourit Barbara.Après notre mariage et l'achat de l'appartement, on n'avait plus de sous. Alors, le don, ce sont nos deux mamans qui l'ont financé. »

Droit à l'enfant. Etrange monde que le nôtre, où une majorité de l'humanité s'escrime à dompter son taux de natalité tandis qu'une minorité de gens riches, moins fertile qu'autrefois car procréant toujours plus tard, est prête à tout pour faire valoir son droit à l'enfant biologique. On songe à cela, malgré tout, en pénétrant dans les laboratoires d'Ivi, où est utilisé le dernier cri d'une technologie hors de prix : incubateurs, embryoscope permettant de suivre minute par minute le développement des centaines d'oeufs qui se développent ici. Valse de blouses stériles : on est lundi matin et une dizaine de biologistes besognent à plein régime. Les embryons et les gamètes ne craignent rien tant que la lumière, alors tout le monde travaille dans la pénombre. Et en musique, pour se détendre. Il faut des mois d'entraînement à blanc - sur des cellules animales - et une concentration infinie pour manipuler ces cellules humaines chargées de tellement d'espérance. Damien, les épaules tendues sur son microscope, est en train de réaliser une fécondation. Les étapes de la manipulation, visibles à l'écran, sont pour le néophyte un spectacle fascinant. D'abord, repérer, parmi les spermatozoïdes qui virevoltent autour de l'ovule, le plus beau, le plus fort, celui dont la tête, notamment, est la plus régulière. Ensuite, partir en chasse, avec la pipette, pour immobiliser l'élu. Le paralyser ensuite, d'un bref coup sur la queue, puis le saisir délicatement. Enfin, le porter à l'ovule, dont on perce la membrane pour déposer la cellule masculine avant de se retirer, vite, pour laisser la nature achever le travail.« Et voilà, une vie », résume le biologiste .

Pilar, à son côté, se livre aussi à une opération risquée. Le matin même, une toute jeune fille de 17 ans, atteinte de leucémie, est venue se faire ponctionner avant le traitement chimiothérapique qui va certainement la rendre stérile. Et ce sont ses ovules, seule chance qu'elle aura jamais d'être mère un jour, que Pilar vitrifie. La vitrification, sorte de congélation après déshydratation, est pratiquée depuis quatre ans en Espagne, mais est jusqu'à maintenant encore interdite en France. Or cette technique est la seule qui permette de conserver de façon fiable, comme on congèle le sperme, les ovules dans le temps.« Il y a une vraie perte de chances pour les Françaises, s'indigne le docteur Gallo, jeune gynécologue lilloise venue se former chez Ivi et bien décidée, conquise par les méthodes espagnoles, à continuer d'exercer là-bas.Pour les femmes atteintes d'un cancer, le seul recours sérieux, pour le moment, est d'aller en Espagne. Des cancérologues français m'appellent, mais on n'a pas toujours le temps d'organiser le voyage de la patiente avant le début du traitement. Le retard pris par la France, au détriment des femmes, est scandaleux. »

Derrière la mise en oeuvre de cette nouvelle technique, il y a aussi un combat purement sociétal.« Aujourd'hui, la principale cause de stérilité est l'âge avancé des femmes, qui attendent de plus en plus tard pour avoir un enfant, explique le docteur Gallo.La seule solution que l'on ait à offrir en France à ces femmes qui ont fait des études, commencé une carrière, formé un couple au milieu de la trentaine et s'aperçoivent qu'il est trop tard pour procréer, c'est un don d'ovocytes en pleine pénurie. Alors qu'ici l'autoconservation a déjà commencé. Les Espagnoles, contrairement à nous, ont conquis ce droit qui est à mon sens aussi important, dans l'histoire des femmes, que l'invention de la pilule. »

Chez Ivi, l'opération coûte 2 000 euros. Une somme que de plus en plus de trentenaires, voyant l'horloge biologique tourner et toujours pas de père potentiel à l'horizon, sont prêtes à débourser pour conserver leurs ovules et garantir leurs chances d'être mères plus tard. En Espagne, elles ont légalement jusqu'à 50 ans pour les utiliser. A deux, si elles ont trouvé un père. Ou bien seule, avec don de sperme.

« Don » rémunéré. Enfin, la vitrification a tout changé à la gestion du don. Si la plupart des fécondations se font sur des ovules frais - la donneuse de Barbara a été ponctionnée quelques jours avant le transfert -, le stock d'ovules vitrifiés permet de répondre, dans un délai très court, à toutes les demandes. Josep Romero, directeur du laboratoire, ouvre pour nous de larges cuves d'où s'échappent des vapeurs glacées. Il y a là un trésor, près de 8 000 ovocytes, de tous les types humains, qui attendent d'être fécondés. Aucun risque que la manne s'épuise. En Espagne, le don d'ovocytes est rémunéré 900 euros et, chez Ivi, on ponctionne à flux tendu. Mille cinq cents ponctions par an, qui ont lieu ici même, à la clinique, sauf que les donneuses entrent par une autre porte et suivent d'autres couloirs que les couples receveurs. Surtout, ne jamais se rencontrer. Le don est anonyme, et à observer les deux salles d'attente, l'âge et l'argent ont d'ailleurs déjà séparé depuis longtemps ces deux mondes. Aujourd'hui, la pétillante Yolanda, 19 ans, est là pour une échographie.« Je suis très contente que mes ovules servent, dit-elle en rejetant ses mèches brunes.Mais la première raison, c'est que je viens de casser ma voiture. Or j'en ai besoin pour aller travailler au garage où je suis employée, et je gagne 1 000 euros par mois. Alors, pour payer les réparations... » Elle ne cesse de regarder sa montre, inquiète, car elle prend là sur ses heures de travail. Pendant deux semaines, elle s'est piquée tous les jours pour stimuler ses fonctions ovariennes. L'intervention, douloureuse, se fera dans quelques jours sous anesthésie générale. Elle appréhende un peu, elle viendra avec son amoureux. Ce matin, c'est Simona qui y passe. Elle est déjà en tenue stérile et elle sait parfaitement à quoi s'attendre : à 25 ans, c'est la troisième fois qu'elle vend ses ovules à Ivi. Simona est caissière, maman célibataire d'une petite fille, sans travail ces temps-ci. Voilà, la porte s'ouvre, c'est son tour et elle n'a pas peur. Brancard, anesthésie, jambes écartées et, à l'écran, la vision éprouvante de ces ovaires énormes, artificiellement stimulés, que le médecin pompe à l'aide d'une aiguille. Juste avant de sombrer, se pressant un ventre qui lui faisait mal, Simona nous a assuré qu'elle trouvait de la joie et du sens à son geste. Mais si le don était gratuit, comme en France, non, pas sûr qu'elle supporterait tout ça. On l'observe, prise de malaise, sur cette table d'opération où elle est endormie en position gynécologique. Jeune femme sans doute peu chanceuse, que le manque d'argent contraint à monnayer sa fertilité. Et c'est à elle encore que l'on pense, l'après-midi même, en retrouvant Emmanuel et Barbara à l'aéroport de Valence. Ils rentrent en ignorant encore si les embryons se sont accrochés. Sur les donneuses, elle nous presse de questions. Mais lui ne veut rien savoir. Un rabbin lui a assuré que l'enfant qui naîtrait serait juif, comme lui et sa femme, parce que c'est le sang de Barbara qui transmet la judéité, pas ses gènes. Le contraire n'aurait rien changé, mais il en est quand même content, et puis, surtout, il n'a plus envie d'y penser. Il faut maintenant attendre, tâcher de tromper l'impatience. Enfin, ça y est : le 7 avril, la nouvelle est tombée. Fin décembre, Emmanuel et Barbara auront le plus beau cadeau de Noël de leur existence : un bébé. Merci, Ivi.


Très cher tourisme procréatif

Selon un rapport alarmant de l'Inspection générale des affaires sociales, le recours au don d'ovocytes hors de nos frontières a été multiplié par quinze en cinq ans. Lorsqu'il entre dans le cadre de la loi française - couple marié ou concubins depuis deux ans et femme âgée de moins de 43 ans -, le couple est remboursé par l'Assurance-maladie à hauteur de 1 600 euros. En 2010, le remboursement des dons d'ovocytes reçus dans des cliniques privées étrangères représentait pour le système de santé français un coût de 1,9 million d'euros.

Pénurie française

En France, le don d'ovocytes n'est pas indemnisé. En 2008, seules 265 ponctions de donneuses françaises ont eu lieu. Et 1 639 couples receveurs étaient en attente.


* Les prénoms ont été changés.

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