jeudi 31 mars 2011

A Hainan, Mao est tombé de son piédestal - Harold Thibault


Le Monde - 24 heures dans le monde, jeudi, 31 mars 2011, p. 2

Une icône est tombée. Le fondateur de la Chine populaire a cédé sous les coups des promoteurs immobiliers. A Wenchang, sur l'île touristique de Hainan, au sud de la Chine, la compagnie de construction Yilong avait besoin d'espace pour bâtir un luxueux complexe hôtelier. Elle prévoyait donc de déplacer d'une quarantaine de kilomètres une statue de Mao Zedong érigée le 1er octobre 2008, à l'occasion de l'anniversaire de la République.

Sacrilège ! Le 19 février, jour prévu pour le départ du marbre, une erreur de manutention couche à terre la statue blanchâtre haute de près de dix mètres. Les six tranches qui la composent se brisent. Mao finit en mille morceaux, le nez cassé. Conscients de la gravité de leur acte, ne sachant que faire, les ouvriers abandonnent la statue six jours durant. C'est assez pour que des photos se répandent sur Internet et que les nostalgiques crient au drame. « C'est l'humiliation de Hainan, de la Chine, du PCC, de tous les Chinois », s'indigne un internaute, qui précise toutefois qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs.

Car l'immobilier catalyse les mécontentements dans la Chine d'aujourd'hui, celle d'après les réformes de l'après-Mao. Les promoteurs ne profitent-ils pas de la faiblesse de paysans sans recours pour s'enrichir, en s'appuyant sur la corruption des officiels locaux pour s'emparer de leurs propriétés ? Et ces logements, dont les prix sont le nouveau fardeau du peuple, symbolisent aux yeux de beaucoup les inégalités du « socialisme aux caractéristiques chinoises ».

Héros malgré tout

« Vous n'avez aucune empathie lorsque les gens s'immolent par le feu lors de démolitions forcées, alors pourquoi un tel énervement pour la destruction de cette statue » rétorque un micro-bloggeur surnommé Zhang Erlengzi. Face au mécontentement des plus conservateurs, l'entreprise Yilong a présenté ses excuses et proposé de reconstruire un Mao, selon la presse d'Etat.

La figure du Grand timonier orne toujours les billets de banque chinois et l'historiographie officielle le présente encore comme un héros malgré sa responsabilité dans le Grand Bond en avant qui condamna la Chine à la famine. Les artistes qui s'attaquent au mythe testent les limites du régime, comme Ai Weiwei, celui qui ose adresser un bras d'honneur au portrait trônant place Tiananmen et en publier la photo.

Dans les écoles, les cours d'histoire continuent d'attribuer la culpabilité de la grande révolution culturelle prolétarienne à la « Bande des quatre », menée par l'épouse de Mao, mais pas au président défunt. Un internaute s'est toutefois souvenu que pendant ces années chaotiques au cours desquelles le pays fût à feu et à sang, les statues de Confucius ou de l'Empereur jaune, fondateur de la civilisation chinoise, furent jetées à bas. Il lance : « Maintenant, c'est au tour de Mao ».

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