lundi 4 avril 2011

Pékin redoute une contagion des révoltes arabes et réprime les pro-démocrates

Le Monde - International, samedi, 2 avril 2011, p. 10

Une trentaine de personnes ont disparu, une vingtaine ont été arrêtées et près de 200 interrogées.

Les listes circulent discrètement sur l'Internet, celle des « disparus » (une trentaine), de ceux qui ont été arrêtés (une vingtaine), ou encore de ceux qui ont été « invités à boire le thé », c'est-à-dire interrogés (près de deux cents personnes).

C'est la première fois qu'autant d'avocats et d'internautes chinois, catégorie encore relativement protégée parmi les militants de la société civile, sont concernés. Plusieurs avocats de premier plan - dont Teng Biao, qui avait reçu le Prix des droits de l'homme de la République française en 2007 - n'ont toujours pas donné signe de vie depuis qu'ils ont été emmenés le 19 février, par des policiers.

L'internaute Ran Yunfei, un blogueur influent jusque-là toléré, a été interrogé puis arrêté pour incitation à la subversion. L'écrivain Yang Hengjun, un ex-fonctionnaire du ministère des affaires étrangères chinois, qui a la nationalité australienne, auteur d'un blog caustique vis-à-vis du système politique chinois, a lui aussi disparu le 27 mars à l'aéroport de Canton, après avoir fait comprendre à sa famille qu'il avait des ennuis.

Après une forte mobilisation de l'Australie en sa faveur, M. Yang a redonné signe de vie le 31 mars, expliquant, sans vraiment convaincre, qu'il s'agissait d'un malentendu. Le « mystère Yang Hengjun », comme l'ont surnommé les internautes, pourrait s'éclaircir dès son arrivée prochaine à Sydney.

Tous sont victimes d'une vive réaction des organes de sécurité chinois aux appels, fin février, à une révolution à la « tunisienne » en Chine. Le mode d'action des autorités n'est pas nouveau, mais une grande partie des Chinois feint de l'ignorer, ou croit qu'il appartient au passé.

Des champs de liberté s'étaient développés aux marges de la société chinoise, par exemple via les services de réseaux sociaux en ligne, dont certains sont théoriquement bloqués mais très largement utilisés. « Il y avait aussi une forme d'activisme légal qui allait bien au-delà de ce que le pouvoir avait envisagé, analyse Nicholas Bequelin, de Human Rights Watch à Hongkong, cette campagne vise à réajuster ces «anomalies», par rapport à la réalité politique du régime, qui est aujourd'hui ouvertement hostile aux idées d'Etat de droit et de liberté d'expression. »

Pékin paraît très nerveux face aux développements politiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, qui ont montré que les réseaux sociaux jouaient un rôle dans la mobilisation populaire. Selon certains observateurs, les valeurs universelles d'Etat de droit, de liberté d'expression et de tolérance qui ont inspiré les révoltes arabes ont fait d'immense progrès en Chine ces dernières années grâce à l'Internet et à une presse commerciale libérale, comme le groupe Nanfang qui promeut un agenda libéral et réformateur.

« L'aile dure du régime considère ces idées dangereuses, pourtant, le débat traverse non seulement la société, mais aussi le parti et le gouvernement, poursuit M. Bequelin pour qui, la réponse immédiate a été de supprimer la frange la plus active qui défend ces idées par des frappes préemptives. Toutes sortes de personnalités jusque-là tolérées se retrouvent hors-jeu. ».

Si le système chinois est suffisamment ouvert pour que l'information circule dans les milieux pro-démocratie et alerte les ONG de défense des droits de l'homme à l'étranger, il reste verrouillé quand cela est jugé nécessaire.

Aucun des cas de disparition ou d'arrestation n'a provoqué de vague d'indignation, comme ont pu en susciter sur l'Internet chinois des affaires d'injustice, de morts suspectes en prison, ou d'abus policiers. Et ce, notamment, à cause du fait qu'il n'existe pas de photos choquantes. Les médias ont reçu, enfin, des consignes strictes, et l'Internet a été fortement pertubé ces dernières semaines.

Si le cas de l'avocat Gao Zhisheng - torturé et toujours « disparu » - a créé un grave précédent, les organes de sécurité chinois prenaient jusqu'alors certaines précautions avec les membres de cette profession. Ceux-ci savaient se défendre, s'entraidaient et pouvaient mobiliser l'opinion publique.

Cette fois, un pas a été franchi : six avocats figurent parmi les douze personnes dont les familles n'ont plus de nouvelles. En outre, nombre de leurs confrères ont reçu des menaces bien plus sérieuses que d'habitude. Ces mises au secret au-delà de ce qui est légalement permis, traduisent certes, selon les experts, une certaine impuissance des organes de sécurité face aux défenseurs des droits. Mais elles sont aussi synonymes de brutalités : « Dans le cas de disparitions forcées, les tortures et les brutalités ne visent pas à obtenir des aveux. Il s'agit avant tout d'intimider, et de terroriser tout un groupe », explique la juriste Eva Pils, spécialiste des droits en Chine à l'université chinoise de Hongkong.

Brice Pedroletti

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