jeudi 29 septembre 2011

OPINION - Dissection de la démondialisation - Raphaël Enthoven

L'Express, no. 3143 - SOCIÉTÉ Chronique Raphaël Enthoven, mercredi 28 septembre 2011, p. 111

Après l'antimondialisation, qui récusait radicalement le cours des choses, contrairement à l'altermondialisation, qui, s'offrant comme une alternative, disparaissait sous d'improbables mondes possibles, le concept de démondialisation délivre apparemment, pour la première fois, la recette rassurante d'un mécontentement rigoureux. Comme son nom l'indique, l'enjeu n'est plus de sortir du monde ni d'en produire un autre, mais de guérir le monde, de jeter du chlore dans la piscine, de remettre les choses à l'endroit : la démondialisation n'est pas l'antithèse de la mondialisation, mais son antidote, le détissage endogène de ses méfaits.

On ne compte plus, à ce titre, les ouvrages qui détaillent les moyens de soustraire les hommes à la globalisation, les règles à instituer pour enrayer l'inique mécanique du libre-échange, pour lutter contre le dumping et les délocalisations, remplacer une logique d'exportation par une logique de production, passer du village mondial aux marchés locaux, etc. Aux imprécations morales des altermondialistes, les démondialistes substituent la précision d'une méthode qu'un vernis de rigueur n'empêche pas, en réalité, de rester un voeu pieux.

Car, jouant allègrement sur les deux tableaux de la science et de la piété, du mécanisme et de l'incantation, le mot "démondialisation" relève inévitablement de la formule magique.

D'abord, il laisse entendre que la mondialisation est un processus réversible. Feignant d'ignorer qu'aucune guérison n'est un retour à l'innocence biologique, la démondialisation propose, paradoxalement, de sortir de la loi de la jungle par un retour au disparate initial, ce qui est aussi difficile que de retrouver un jaune d'oeuf, de l'huile et une cuillerée de moutarde à partir d'une mayonnaise, ou un ovule et un spermatozoïde à partir de l'embryon que produit leur assemblage. Si aucun retour en arrière ne fait une idée neuve, c'est qu'on ne remonte pas le temps ; or, comme le méconnaît ouvertement la déchronologie démondialisante, la mondialisation est un phénomène temporel autant que spatial. La meilleure preuve en est que, pour que la démondialisation fonctionne, il faudrait la mondialiser.

Ensuite, la démondialisation mélange l'anathème et l'analyse. Elle déconstruit le système tout en le présentant comme l'effet d'une volonté mauvaise, elle se propose de corriger une mécanique bancale tout en incriminant l'incurie des banquiers. Tel un élève de Bourdieu qui donnerait à sa vision du monde l'apparente neutralité des statistiques et des "faits", la démondialisation, simultanément morale et scientifique, fait aux mécanismes un procès d'intention, combine l'impassibilité de la technique avec les exigences d'un militantisme avide de lyncher des boucs émissaires.

A cet égard, la démondialisation n'engage à rien. Elle n'est pas là pour changer le monde, mais pour garantir à ses fidèles la bonne conscience que donne la certitude de voter pour le Bien tout en se ménageant, en cas d'échec, la possibilité confortable de dire que c'est la faute des autres. L'implacable description d'une nouvelle organisation de l'économie mondiale culmine ainsi dans le ridicule d'un gadget qui permet aux militants de s'occuper pendant qu'on s'occupe d'eux et, main sur le coeur et poing tendu, de lutter pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut.

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