mardi 11 octobre 2011

ANALYSE - 1911, la révolution centenaire qui met Pékin en porte-à-faux


Le Figaro, no. 20897 - Le Figaro, lundi 10 octobre 2011, p. 2

Le régime communiste affiche le portrait de Sun Yat-sen sur la place Tiananmen. Mais les idéaux républicains des tombeurs de l'Empire sont célébrés avec plus de ferveur à Taïwan, l'île dont Pékin espère toujours la « réunification ».

Ce fut la fin du « mandat céleste ».Une journée de l'an 1911, le 10 octobre, soit le « double dix »comme on le dit ici, une mutinerie dans une bourgade du centre de la Chine signait la fin de l'ère impériale chinoise. Le coup d'arrêt à deux mille ans d'histoire. Un centenaire de cette stature ne peut que dignement se fêter. Seulement voilà, la Chine reste toujours aussi à vif sur son passé. Et la façon dont elle traite cet anniversaire en dit long sur le jeu délicat posé avec Taïwan, mais aussi plus largement sur son rapport à l'histoire et les modes de légitimation dont dispose aujourd'hui le Parti communiste.

Il y a un siècle, donc, l'histoire se levait à Wuchang. Au coeur de la province du Hubei, la ville fait aujourd'hui partie de l'immense agglomération de Wuhan, le fief des Français de Peugeot-Citroën. Les militaires se rebellent alors contre la dynastie des Qing et affirment vouloir instaurer la République. Depuis la vallée du Yangzi, le mouvement s'étend à d'autres régions. La garnison de Canton, le pays de Sun Yat-sen, entre ainsi en dissidence. La grande ville du Sud résiste aux contre-offensives des Impériaux, mieux que Wuchang où ces derniers reprennent pied. Cela fait déjà une dizaine d'années que le régime mandchou est aux abois. Le mécontentement gronde d'un bout à l'autre du pays. Et une contestation politique s'organise, fruit du subversif mariage « de notables modérés et de révolutionnaires républicains », comme l'écrit Caroline Puel dans son dernier livre *. La figure de proue est un jeune médecin chrétien. L'obsession de Sun Yat-sen : moderniser la Chine pour lui permettre de se redresser.

Un mouvement étudiant qui en rappelle un autre

Le 1er janvier 1912, Sun Yat-sen proclame la République à Nankin. Mais son rêve ne dure que quelques lunes. Dans ses tentatives désespérées pour sauver le trône, la cour des Qing a fait appel à un redoutable militaire, Yuan Shikai. Piètre secours. Au lieu de mater les rebelles, ce dernier s'empresse de demander à Puyi d'abdiquer. Le « dernier empereur »n'a que 6 ans. Le 12 février, la dynastie des Qing a officiellement vécu. Deux jours plus tard, Yuan Shikai se fait proclamer président en incitant Sun Yat-sen à lui céder obligeamment la place. Après tout, c'est lui le tombeur de l'Empire. Mais très vite, malgré l'éclosion de partis politiques, dont le Kuomintang de Sun Yat-sen, la nouvelle Chine vire à la dictature militaire, Yuan Shikai se croyant à son tour investi par le Ciel. À sa mort, en 1916, le pays se désagrège. Viennent alors les temps chaotiques des « Seigneurs de la guerre »,ces potentats locaux qui font régner leur ordre ou le désordre dans chaque province.

Dans ce fracas général, les idées « modernes » ont bien du mal à se frayer un chemin. À Pékin, le 4 mai 1919, les étudiants se dressent contre les impérialismes étrangers et l'éclatement du pays. Ils s'insurgent contre les traditions qui ont causé la décadence chinoise, demandent le progrès et la démocratie. Un mouvement étudiant qui en rappelle un autre, plus récent, mais c'est une autre histoire. Dix ans après Wuchang, en 1921, le PCC est créé au sein des concessions étrangères de Shanghaï. Pékin vient de célébrer, avec beaucoup plus de conviction, le 90e anniversaire du Parti au mois de juillet dernier.

Sun Yat-sen meurt à Pékin le 12 mars 1925. Aujourd'hui, il reste célébré comme le père de la nouvelle Chine, sur le continent comme à Taïwan. Tous les ans, à l'orée d'octobre, son portrait géant est dressé place Tiananmen, face à celui de Mao. Et pour l'île rebelle, c'est jour de fête nationale, parade militaire à l'appui. Mais derrière l'icône républicaine, chacun met ses mots et ses slogans. Le centenaire de la fronde de Wuchang - appelée aussi « révolution de Xinhai » - a plongé les dirigeants chinois dans un profond embarras. Certes, hier, le président Hu Jintao a lancé des commémorations officielles à Pékin. Devant l'aréopage du Parti, il a profité de l'occasion pour appeler à « réaliser la réunification » avec Taïwan. En insistant sur la volonté de le faire « de manière pacifique », tout en exhortant à « renforcer notre opposition à l'indépendance » de l'île. Mais, note un observateur étranger, si cet anniversaire « aurait pu être l'occasion d'un rapprochement supplémentaire entre l'île et le continent, en mettant en scène une célébration plus concertée, il n'en a rien été ». Pour Pékin, le 10 octobre peut servir à promouvoir la politique de « Front uni »,celle qui préside à l'unité du pays. Mais hier, aucun souffle nouveau.

La fête, des deux côtés du détroit, ne peut avoir le même sens. « Les Taïwanais veulent célébrer la République, alors que le gouvernement veut honorer la Révolution », commente Jean-Philippe Béja, directeur de recherches au CNRS-Ceri Sciences Po. À Taïwan, en effet, les choses sont plus simples. Le Kuomintang, actuellement au pouvoir à Taïpeh, insiste ainsi sur la continuité historique. Elle se lit même dans l'intitulé officiel de Taïwan, la « République de Chine ». « Ce qui gêne Pékin, c'est que la Chine fut bien la première république d'Asie, poursuit Jean-Philippe Béja, mais avec, à l'époque, des idéaux et des principes qui cadrent mal avec le modèle chinois contemporain, où l'on ne veut pas entendre parler de séparation des pouvoirs et peu de liberté d'expression. » Et, en cette année 2011 où un vent de folie a soufflé sur les « printemps arabes », ces notions révolutionnaires sont un sujet brûlant...

La gêne de Pékin se lit dans l'organisation des célébrations du centenaire. Les dirigeants chinois essayent de faire danser l'histoire sur un mince fil d'acrobate. Bien sûr, Wuhan va fêter aujourd'hui l'encombrant héros. La ville affirme avoir affecté 2 millions d'euros à cette célébration. Un nouveau musée dédié aux événements de 1911 doit être inauguré. Il y a aussi ce film à grand spectacle, 1911, lancé sur les écrans depuis le début du mois, comme désormais pour tout grand anniversaire. Le célèbre acteur hongkongais de kung-fu Jackie Chan est au générique. Le scénario s'attarde sur la dimension antiféodale de la rébellion, glisse silencieusement sur ses motivations démocratiques. La propagande cinématographique, il est vrai, est à manier avec précaution. En juillet, le film sur les 90 ans du Parti a suscité moult railleries sur le Web chinois, les internautes trouvant la ficelle un peu épaisse, deux ans à peine après la production hollywoodienne pour les 60 ans de la République populaire. Plus grave, certains y voyaient des leçons à tirer sur la justesse de la rébellion populaire.

Le monopole de l'histoire

L'embarras de Pékin s'est vu aussi dans le zèle un peu décousu des censeurs. Il y a deux semaines, les autorités ont fait annuler la première mondiale à Pékin d'un opéra produit à Hongkong, Dr Sun Yat-sen. Pour des « raisons logistiques ». Pourtant, l'oeuvre ne semblait pas avoir un contenu politique explosif, évoquant surtout la vie amoureuse du grand homme. Mais, spécule la presse de Hongkong, il ne devait pas être dans la ligne. Des discussions académiques sur la révolution de 1911 ont aussi été annulées dans une kyrielle d'universités. Ce fut le cas en avril dernier d'un colloque organisé par des étudiants de prestigieuses facultés pékinoises. Leur site Internet affichait l'ambition d'étudier les événements sous l'angle de « l'inspiration des victoires révolutionnaires », mais aussi de creuser leur contenu démocratique.

Il y a quelques jours, l'historien hongkongais John Wong Yue-wo, membre de la Royal Historical Society britannique, attendait toujours de savoir si son livre Sun Yat-sen before 30 allait être autorisé en Chine. L'auteur y montre notamment comment l'éducation occidentale reçue par Sun lors de ses neuf années passées dans la colonie britannique a façonné ses idées. Professeur à l'université du Peuple, Zhang Ming nous confie pour sa part n'avoir pas eu de problème pour son livre 1911, la Chine agitée. Il parle pourtant sans langue de bois aucune. « Nous, les universitaires, nous voulons surtout rappeler la dimension antidictatoriale de 1911, explique-t-il, mais les autorités ne veulent utiliser que le symbole d'unification. Il est vrai que, si l'on considère l'héritage de la révolution de 1911, Taïwan y a été plus fidèle que Pékin. »

Une fois de plus, le calendrier vient poser la question du rapport de la Chine à l'histoire et des diverses légitimités qu'elle peut en tirer. « D'une manière générale, le PCC n'aime pas les grands débats historiques, a fortiori sur la période contemporaine. Alors, le plus simple est de les interdire, estime Jean-Philippe Béja. Il lui faut maintenir le monopole de la lecture de l'histoire, car celui qui interprète le passé maîtrise l'avenir. » Au prix, s'il le faut, de quelques occultations. Bien avant que Wuchang ne s'embrase, Ernest Renan n'écrivait-il pas que « l'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur de la création d'une nation ? »

* « Les Trente Ans qui ont changé la Chine », Buchet-Chastel, 2010.

Arnaud de La Grange

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