mercredi 29 avril 2015

LIVRE DU MOIS - La Dynastie rouge : Corée du Nord 1945-2014 - Pascal Dayez-Burgeon

Oublions un instant la geste grotesque de la dynastie Kim, dont le dernier représentant, Kim Jong-un, est devenu un « people » à force de ridicule. Derrière cette tragi-comédie d'un autre âge se cache la dernière monarchie communiste, vieille de soixante-dix ans, qui, en usant et abusant de la terreur, a réussi l'exploit de devenir une puissance nucléaire malgré une économie exsangue.


Dans cet essai remarquable, l'historien Pascal Dayez-Burgeonretrace l'histoire passionnante de ce pays de 24 millions d'habitants, dont on a oublié qu'il fut un dragon économique. On retrouve le mythique Kim Il-sung, qui prit la tête de la Corée en 1945 et se maintint en jouant à merveille des rivalités de ses protecteurs russes et chinois, et son fils Kim Jong-il, qui poussa le culte de la personnalité à des dimensions sidérantes. Ce livre éclaire l'un des plus grands mystères de l'histoire contemporaine, une histoire dont la fin n'est pas écrite.

La Dynastie rouge. Corée du Nord 1945-2014 (Pascal Dayez-Burgeon, Perrin. 446 pages, 24 euros.)

Éditions : PERRIN


La Corée du Nord, fascinante monarchie communiste
Les Echos, no. 21814 - Idées & Débats, vendredi 14 novembre 2014, p. 12
BENOIT GEORGES

Depuis près de soixante-dix ans, la dynastie des Kim règne par la terreur sur la Corée du Nord. Un essai passionnant retrace leur parcours.

Pascal Dayez-Burgeon, Perrin. 446 pages, 24 euros.

Comment peut-on être nord-coréen ? Comment un régime issu de la résistance à l'occupation japonaise a-t-il pu devenir « la première monarchie absolue communiste de l'histoire » ? Comment un pays de 24 millions d'habitants, ruiné et exsangue, peut-il être une puissance nucléaire ? Pour répondre à ces questions, Pascal Dayez-Burgeon, ancien diplomate, retrace l'histoire des trois Kim qui se sont succédé sur le trône de Pyongyang.

Loin de la caricature facile de tyrans ubuesques, stupides et fascinés par les biens de consommation occidentaux dont ils privent leur peuple, l'ouvrage explique que le pouvoir nord-coréen a survécu aux soubresauts de l'histoire grâce à une stratégie politique « tragiquement cohérente » . Depuis soixante-dix ans, la « dynastie rouge » s'est appliquée à jouer sur les alliances, la terreur et le nationalisme dans le seul but de se maintenir au pouvoir.

L'histoire, plus fade que la légende

Pour l'auteur, la longévité de la lignée des Kim s'explique d'abord par l'histoire et la géographie. Elle a pris corps au nord de la péninsule coréenne, dans une région montagneuse où, depuis des siècles, on se terre pour résister aux envahisseurs étrangers. « Toute la légende de Kim Il-sung y fait écho. C'est en tant que combattant et résistant qu'il a pu se hisser au pouvoir. »

L'histoire réelle est pourtant, comme toujours en Corée du Nord, bien plus fade que la légende. S'il s'est fait connaître à la fin des années 1930 par des actes de guérilla contre l'occupant japonais, Kim Il-sung ne serait rien sans l'URSS, qui le porte au pouvoir à Pyongyang en 1945. « Le nouveau chef de gouvernement entérine tout et ne décide rien » , écrit l'auteur. A partir de 1950, la guerre de Corée lui permettra d'endosser le costume de chef de guerre, même si, sur le terrain, « son rôle est négligeable » : Moscou et Pékin dirigent les opérations.

A la fin du conflit, en 1953, Kim Il-sung reste sous la tutelle de ses puissants voisins russe et chinois. Il s'évertuera alors à jouer de leur rivalité pour garantir son idépendance. Les débuts seront plutôt bons : le livre rappelle que, de 1955 à 1965, profitant de ressources minières abondantes et d'une version locale du stakhanovisme, le « Chollima » , la Corée du Nord est vue comme un des premiers dragons asiatiques. « Devenu un des premiers pôles sidérurgiques d'Asie, le pays se spécialise dans les machines-outils et les locomotives. » Mais, à la différence de la politique, l'économie n'a jamais vraiment intéressé le premier des Kim - ni d'ailleurs aucun de ses successeurs. L'effort de guerre permanent, indispensable pour conserver le pouvoir, contribuera vite à effacer le « miracle » nord-coréen. Dès les années 1970, l'obsession du pouvoir poussera Kim Il-sung à n'envisager qu'un seul successeur digne de lui : son fils Kim Jong-il. Avec ce dernier, passionné de cinéma (il fera enlever un réalisateur sud-coréen pour l'obliger à tourner des films de propagande), le culte de la personnalité prendra des dimensions sidérantes. A la mort de son père, en juillet 1994, le nouveau « Dirigeant bien-aimé » devra affronter la chute de l'empire soviétique et l'effondrement total de l'économie nationale, avec des famines sans précédent. Il trouvera son salut dans l'atome, proposant plusieurs fois l'abandon de son programme nucléaire contre l'envoi d'aide humanitaire avant de faire volte-face. « Comme le comédien Peter Sellers dans "Docteur Folamour", [Kim Jong-il] interprète tous les rôles. Il est à la fois le chef d'Etat responsable qui veille aux intérêts de son pays, le négociateur décidé à faire la paix à tout prix, l'officier fanatique qui veut en découdre et le savant fou tenté par l'apocalypse nucléaire. »

Le règne de Kim Jong-il sera plus bref que celui de son père : victime d'une attaque cérébrale en 2008, il doit se résoudre à trouver un successeur dans l'urgence. « J'ai analysé tous les systèmes politiques, confie-t-il à Madeleine Albright lors de son séjour à Pyongyang en octobre 2000. C'est celui de la Thaïlande et du Royaume-Uni qui est le plus efficace. » Autrement dit : la monarchie. « L'identité du successeur, en revanche, est secondaire » , écrit Pascal Dayez-Burgeon. Kim Jon-un sera un choix par défaut, son frère aîné étant trop fantasque et son cadet trop effacé. Dès 2011, il devient le numéro deux du régime sous le surnom de « Brillantissime camarade » .

Gouverner par la terreur

A la mort de Kim Jong-il, en décembre de la même année, il reprend le flambeau et les méthodes familiales : s'appuyer sur la propagande, gouverner par la terreur. Un an plus tard, il n'hésite pas à faire arrêter et exécuter son oncle Chang Song-taek pour asseoir son autorité. « Choqués par cette purge médiatisée, la première du genre depuis les procès de Moscou, nombre d'observateurs s'attendent [...] à une guerre civile. C'est le contraire qui se produit. »

Pascal Dayez-Burgeon se garde bien de se prononcer sur l'avenir de la « dynastie rouge » . Jusqu'ici, le peuple nord-coréen, abreuvé de propagande, militarisé à l'extrême, semble loin de se révolter, et les grandes puissances paraissent s'en accommoder. « Les Etats-Unis, le Japon, la Chine et la Russie ont d'autres priorités que d'ouvrir un front d'instabilité au nord de la péninsule coréenne. [...] Décidément, les maîtres de Pyongyang ont de la chance. »

Benoît Georges

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La folie ordinaire de la Corée du Nord
Didier GOURIN.

Pascal Dayez-Burgeon, un diplomate qui a vécu en Corée, décortique un régime politique et sa dynastie de dictateurs.

La Corée du Nord n'a pas fini de faire parler d'elle, comme lorsqu'elle vient d'être pointée du doigt pour avoir lancé une attaque informatique contre Sony, le géant américain du cinéma, à l'occasion de la sortie de l'Interview qui tue, un film parodique sur Kim Jong-un, digne héritier de Kim II-sung, son grand-père, et Kim Jong-il, son père. En Corée du Nord, on est dictateur de père en fils. Le pouvoir se transmet ainsi en héritage. Et cela dure allègrement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. À tel point que la Corée du Nord ne cesse d'intriguer.

Pour se maintenir, les Kim ont bien sûr besoin d'une police et d'une armée qui ne reculent devant aucune cruauté et d'une propagande de tous les instants. Seulement, comme le souligne Pascal Dayez-Burgeon, dans La dynastie rouge, en citant Abraham Lincoln, président des États-Unis (1861-1865), « on peut tromper une partie du peuple tout le temps, et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ».

Comment le régime arrive-t-il alors à se survivre à lui-même, alors qu'il a ruiné le pays? Justement, l'auteur livre quelques clefs pertinentes. Comme le poids de la philosophie de Confucius en Asie qui met en avant le respect dû aux parents.

Et la propagande des Kim ne fait pas autre chose que de les présenter comme les pères de chaque Coréen. Elle exalte aussi à outrance un sentiment nationaliste parmi le peuple, qui lui fait tolérer un effort de guerre insensé au détriment de la satisfaction des besoins de la vie quotidienne. Mais puisque le monde entier est un ennemi potentiel...

Et l'auteur de se demander si la meilleure définition de la Corée du Nord n'est pas celle-ci : « Un national-socialisme à la coréenne ».

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La dynastie des Kim, satrapes de père en fils
Libération - Monde, jeudi 12 février 2015, p. 11
Arnaud Vaulerin

L'exercice est périlleux. Il se résume en une seule question : «A quoi rime ce régime qui se réclame toujours du socialisme et se comporte en satrapie archaïque ?» Pascal Dayez-Burgeon la pose dès les premières pages de son long voyage dans les coulisses de l'histoire de la Corée du Nord. Y répondre tient à la fois de la chronique mouvementée, d'une immersion en eaux très troubles, et d'une opération démystification au «pays du grand mensonge».

«Sans les lunettes ternies de la Guerre froide», Pascal Dayez-Burgeon ausculte le grand corps malade aux mains de la dynastie rouge dont la feuille de route consiste à assurer, à tout prix, sa survie. Loin de tout exotisme, de toute tentative de procès en absurdie, il examine la «plasticité» du clan des trois Kim.

On le sait depuis longtemps, la Corée du Nord n'est plus une métastase stalinienne, «la dernière butte témoin de la sédimentation soviétique», écrit Pascal Dayez-Burgeon qui s'attache dans cette biographie fouillée - la première en France - à montrer comment le régime s'est transformé en monarchie. Depuis la mort du père fondateur Kim Il-sung en 1994, la succession est assurée, la filiation affirmée, l'autorité confirmée. L'ordre règne. Kim Jong-il a hérité des attributs et des apparats d'un pouvoir prédateur et concentrationnaire, qu'il a lui-même légués à son fils Kim Jong-un à sa mort, en décembre 2011.

Ancien diplomate en Corée du Sud pendant cinq ans, Pascal Dayez-Burgeon s'amuse à imaginer les Kim «en pachas des mille et une nuits, escortés d'odalisques lascives leur versant à toute heure le nectar et l'ambroisie», avant de les camper dans des «décors babyloniens, entourés de flatteurs empressés et cauteleux, où ils se complaisent dans un luxe tapageur qui proclame leur nature olympienne».

Avec une plume tour à tour alerte et ironique et le sens de la formule, l'auteur montre la conquête du pouvoir de la triplette de Pyongyang, du «pilier du pays» arrivé dans les bagages des Soviétiques en 1945 jusqu'au dernier rejeton incarnant la «monarchie 2.0». Il s'attarde sur l'enfance redoutable de Kim Jong-il frappée par les morts et la guerre, visite l'entourage familial de Kim Jong-un au moment des «purges médiatiques» sans précédent depuis les procès de Moscou et s'autorise des échappées pour narrer les frasques sentimentales des satrapes.

Ce voyage éclairé et nuancé au coeur de la dynastie rouge est aussi l'occasion d'incursions bienvenues dans la géographie de la péninsule, son idéologie et sa mystique d'Etat. Et élargit l'horizon de l'autre côté du miroir, vers le Sud honni et vers les grands voisins lancés dans une surenchère nationaliste ces dernières années.

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