lundi 15 juin 2015

ANALYSE - La Chine, championne du monde de la « com' » - Gabriel Grésillon

Plus rien ne semble pouvoir entraver le triomphalisme d'un régime qui paraît au sommet de sa puissance et de la maîtrise de son image. Pourtant, cet étalage de force tranquille peut aussi être lu comme le révélateur d'une fébrilité croissante.


Un véritable sans-faute. En matière de communication, la Chine démontre actuellement un talent hors pair. Tous les signaux qu'elle envoie sont ceux d'un pays en plein épanouissement de sa puissance et dont le peuple s'enrichit, tandis que le pouvoir fixe le cap dans la sérénité. Les registres sont variés. A l'extérieur, Pékin s'illustre par une prodigalité financière jamais vue. Des milliards pour financer sa « nouvelle Route de la soie » , d'autres pour créer une banque des pays émergents, et encore des financements généreux pour fonder une banque d'infrastructures qui provoque une onde de choc sur toute la planète, fragilisant les institutions sclérosées de Bretton Woods. Sans compter les largesses des dirigeants chinois à l'étranger : des fonds pour le Brésil, pour le Pakistan, etc. Le carnet de chèques de Pékin n'a jamais autant servi. Sur le plan intérieur, quel sujet économique excite le plus la population et les analystes ? L'euphorie boursière : plus de 130 % d'appréciation sur douze mois à Shanghai, un phénomène qui permet au petit peuple de s'enrichir comme par magie et provoque un enthousiasme généralisé.

Sur les sujets de société, la propagande tourne à plein régime. La récente tragédie de l' « Etoile de l'Orient » , navire qui a chaviré avec 456 personnes à son bord, en a donné l'illustration. Les autorités ont mis en place un dispositif extrêmement efficace : un Premier ministre sur tous les fronts, au chevet des rares rescapés ou supervisant les secours, et, dans les médias, essentiellement les récits des sauvetages héroïques. Prière de passer sous silence la douleur et la colère des familles ou des proches des 440 morts. Plus incroyable encore : en début de semaine, Pékin a publié un Livre blanc dans lequel le pouvoir se vante de ses « prodigieuses réalisations » (sic) en matière de droits de l'homme. Cela même à une époque où les mises à l'écart et les emprisonnements de journalistes, d'avocats ou d'artistes sont en pleine recrudescence.

Plus rien ne semble pouvoir entraver le triomphalisme d'un régime qui apparaît au sommet de sa puissance et de la maîtrise de son image. D'autant que le dispositif fonctionne : le peuple s'enthousiasme pour son nouveau président. Le contraste est net avec Wen Jiabao, l'ancien Premier ministre, qui était souvent considéré comme « le meilleur acteur de Chine » ...

Il y a pourtant quelque chose de troublant dans cet étalage de force tranquille. Car il s'inscrit mal dans la tradition chinoise. Ni celle, millénaire, de Sun Tzu, qui préconise, dans son « Art de la guerre » , de se montrer à l'ennemi plus faible qu'on n'est réellement. Ni celle, conforme au proverbe invoqué en son temps par Deng Xiaoping, consistant à « cacher ses forces et attendre son heure » . La Chine est-elle sûre d'elle au point de croire venue l'heure de sa domination incontestée ?

En réalité, l'application que met Pékin à se poser en pouvoir au faîte de sa maîtrise peut être lue, au contraire, comme le révélateur de sa fébrilité croissante. Cela semble évident pour l' « Etoile de l'Orient » : seul un système dont les dirigeants sont profondément inquiets peut déployer une telle énergie à verrouiller la communication autour de ce qui n'est qu'un tragique fait divers. Cela s'applique également à l'économie : sur ce point, il ne fait guère de doute que la trajectoire du pays est inquiétante. Toutes les statistiques pointent un ralentissement prononcé de la croissance. Production industrielle, immobilier, investissement, commerce extérieur, inflation : quelque chose s'est grippé dans la machine chinoise. Rattrapée par des années de surinvestissement, celle-ci a besoin de digérer ses excès et de se réinventer. Dans ce contexte, l'exubérance irrationnelle de la Bourse de Shanghai apparaît, en grande partie, comme une précieuse stratégie de diversion pour Pékin, au moment où la croissance s'oriente vers des niveaux jamais vus depuis 1990.

Le problème n'est donc plus de savoir si l'économie chinoise se porte bien. Mais de vérifier que les autorités mettent réellement en application le réformisme dont elles se targuent. Et, sur ce point, le doute est permis. Certes, elles multiplient les initiatives pour secouer leur système financier. A terme, on peut espérer une amélioration des mécanismes d'allocation du capital dans un système jusqu'à présent largement inefficient sur ce point. C'est un effort qu'il faut mettre au crédit du pouvoir.

Mais, au même moment, celui-ci démontre qu'en matière économique, il reste incapable d'accepter l'inéluctable. A mesure que le coup de frein se précisait, les autorités ont lâché de plus en plus de lest au plan monétaire. Tant pis pour les risques de nouvel emballement du crédit. Tant pis, aussi, pour l'hypertrophie de l'investissement et la faiblesse persistante de la consommation des ménages. Plus récemment, le gouvernement a même fait machine arrière sur des mesures courageuses annoncées l'an dernier. Les gouvernements locaux, pourtant dangereusement endettés, se sont vu autoriser à nouveau à emprunter via des sociétés intermédiaires pour financer des projets d'infrastructures. Et - plus inquiétant encore - les banques ont reçu pour consigne de continuer à prêter à ces entités, quand bien même celles-ci seraient insolvables!

Aucun pouvoir politique n'aime les crises économiques. Mais, en Chine, l'impossibilité d'une alternance rend cette perspective plus anxiogène encore pour le régime. S'il met tant d'application à afficher sa puissance, c'est donc peut-être parce qu'au même moment il est contraint de démontrer, plus discrètement, l'une de ses faiblesses les plus profondes : une fois qu'il est au pied du mur devant la menace d'un coup de frein prononcé, sa hantise de l'instabilité prend le pas sur l'impératif de la réforme. Et la très inquiétante fuite en avant de l'endettement continue.

Gabriel Grésillon
Les Echos, no. 21958 - Idées & Débats, lundi 15 juin 2015, p. 9

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