jeudi 4 juin 2015

ENQUÊTE - La guerre secrète des bibliothèques - Didier Jacob

La France contre les Etats-Unis. Pour mettre la main sur une tunique de Pétrarque, les archives de Jacques Derrida ou un livre érotique du XVIIe siècle, les grandes institutions sont prêtes à tout.


C'était le 19 mars dernier. Il régnait, dans les couloirs de la Firestone Library, sur le campus de l'université de Princeton, une effervescence inhabituelle. Plusieurs camions s'annoncèrent par l'entrée principale puis gagnèrent l'imposant bâtiment de la bibliothèque, sorte de cathédrale néogothique égarée au milieu du New Jersey. Ce fut un ballet de manutentionnaires qui commencèrent à décharger méticuleusement les cartons pour les stocker dans le bâtiment avant d'en inventorier le précieux contenu : les 13800 livres et imprimés ayant appartenu au grand philosophe Jacques Derrida, décédé il y a dix ans, et dont l'oeuvre a fasciné des générations d'étudiants dans le monde. C'est chez lui, à Ris-Orangis, qu'il avait rassemblé une impressionnante collection d'ouvrages, souvent annotés de sa main - toute une vie de lecture et de réflexion.

Comment l'université de Princeton a-t-elle fait pour emporter le magot, au nez et à la barbe de la France? « Il a fallu un an, explique David Magier, l'un des responsables des acquisitions au département des livres rares de la Firestone Library, pour conclure l'affaire. » La vérité, c'est que Princeton a sorti le grand jeu pour convaincre Marguerite, la veuve de Jacques, de dénationaliser sa bibliothèque. Princeton a même organisé, pour le dixième anniversaire de sa mort, un symposium international, réunissant des universitaires venus du monde entier. Si le montant du chèque est généralement décisif, les ayants droit sont, en effet, très sensibles aux efforts déployés par les grandes institutions pour faire vivre l'oeuvre d'un penseur ou d'un écrivain à travers des séminaires, des colloques ou des publications.

DEBORD SAUVÉ IN EXTREMIS « Pour Derrida, on était au courant », assure Nathalie Léger, la directrice de l'Institut Mémoires de l'Edition contemporaine (l'Imec, pour les intimes). « On a même accompagné les discussions. Mais Princeton n'a acheté que la bibliothèque du philosophe. Une partie des archives est en Californie, à l'université d'Irvine. Le reste - les manuscrits de ses cours et de ses séminaires, et son énorme correspondance avec d'innombrables interlocuteurs -, c'est nous qui l'avons », précise-t-elle dans son bureau de l'abbaye d'Ardenne, près de Caen. Il n'empêche. En rachetant la bibliothèque de Jacques Derrida, les grands argentiers de Princeton devaient goûter au doux parfum de la revanche. Il y a quelques années, quand Yale, une autre des grandes universités américaines, avait presque emporté la succession Guy Debord, il avait fallu toute l'énergie de Bruno Racine, le président de la BnF, pour empêcher que cet autre trésor national ne quitte le territoire. Depuis 1994, Alice Debord conservait jalousement les archives du grand manitou du situationnisme et pourfendeur de la société du spectacle. A l'annonce du deal qui prévoyait le déménagement de ses archives aux Etats-Unis, Racine a sorti le chéquier, organisant un dîner de 200 donateurs, à 6000 euros la table et 500 le couvert. 200000 euros avaient pu être levés ce soir de 2009 et, si le repas avait été apprécié par les convives (tartare de bar de ligne et légumes croquants, filet de veau rôti au four), il était resté en travers de la gorge de l'université américaine.

Si nul n'emploie cette expression, c'est bien une guerre secrète que se livrent les grandes institutions des deux côtés de l'Atlantique, pour augmenter leurs collections de prestigieuses archives. La BnF vient de mettre la main sur la bibliothèque de Jérôme Lindon, le fondateur des Editions de Minuit et le promoteur du Nouveau Roman. Ce sont ses enfants, dont Mathieu (l'écrivain et journaliste) et Irène (qui dirige aujourd'hui la maison de son père), qui ont négocié ce don. Pourquoi ont-ils fait le choix de la France? « Avec ma soeur et mon frère, raconte Mathieu Lindon, on a décidé de donner la bibliothèque de nos parents à la BnF l'an dernier, après la mort de notre mère. Cette bibliothèque était principalement constituée d'un nombre considérable d'éditions originales de titres des Editions de Minuit, pour la plupart dédicacées par leurs auteurs - de Samuel Beckett, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Marguerite Duras à Jean Echenoz, Eugène Savitzkaya et à tous les auteurs actuels, en passant par Bataille, Vian, Bourdieu, Deleuze ou Didi-Huberman. Je crois que notre mobile commun était le souhait que cette collection reste complète et qu'elle ne soit pas l'objet d'un commerce. S'il en est pris soin comme prévu dans un futur fonds Annette et Jérôme Lindon, je trouve ce départ vers la BnF somme toute plus rassurant que douloureux, comme si cette bibliothèque survivait ainsi à la mort de nos parents. » SADE TROP CHER POUR LE TRÉSOR PUBLIC Grâce à l'ingénieux système de dations (par le biais de ces donations, la fiscalité des successions est rendue plus avantageuse pour les familles), la France a pu conserver quelques trésors nationaux. Mais, face aux nouveaux milliardaires et aux riches universités américaines, les budgets d'acquisition font grise mine. Comme quand la France a cherché à faire l'emplette du manuscrit des « 120 Journées de Sodome » du marquis de Sade. Trop cher pour le Trésor public : c'est finalement le fondateur du club d'investisseurs Aristophil, Gérard Lhéritier, qui a emporté la bible des sadiens pour la somme de 7 millions d'euros, prévoyant d'en faire don à la France en 2019. Aujourd'hui mis en examen pour « abus de confiance, blanchiment et escroquerie en bande organisée », ce personnage controversé va sans doute, pour sa défense, rappeler qu'il a été parfois sollicité par l'Etat pour participer à l'achat de tel ou tel trésor, sans que sa contribution ne soit forcément rendue publique.

Pour Nathalie Léger, le cas Lhéritier et la financiarisation des archives en général représentent une « dérive » inacceptable. « La spécificité de l'Imec, ditelle, c'est que nous sommes une association, soutenue par l'Etat. Nous n'achetons jamais d'archives. Les écrivains ou leurs ayants droit viennent vers nous souvent pour cette raison. Si Patrice Chéreau nous a confié ses papiers, c'est parce qu'il n'avait pas envie de se retrouver au département des arts du spectacle de la BnF. Il savait qu'on avait déjà le fonds Guibert et le fonds Genet. C'est ça qui l'intéressait. » Entre la BnF et l'Imec, les relations n'ont d'ailleurs pas toujours été au beau fixe. « Ça commence à se normaliser, commente Nathalie Léger, prudente. N'oublions pas que la BnF, c'est 2500 personnes. Nous, nous sommes 42. Et puis nous ne sommes pas à Paris. Si des écrivains veulent nous confier leurs archives, c'est pour toutes ces raisons. A cause du lieu aussi. » Il faut dire que la salle d'études de l'abbaye, installée dans un bâtiment du xiie siècle, n'a pas d'équivalent au monde.

Chargée du mécénat à la BnF, Kara Lennon-Casanova se félicite, de son côté, des deux appels à la générosité lancés pour acheter, en 2012 et en 2014, le « Livre d'heures de Jeanne de France » (merveilleux petit volume réalisé en 1452 à l'occasion des noces de la troisième fille de Charles VII, que 1700 souscripteurs avaient contribué à acquérir) et un manuscrit enluminé réalisé pour François 1er, qui a séduit 1300 donateurs. Reste que seul un trésor national, et patrimonial, peut séduire un aussi large public. « Nous avons la chance d'avoir des mécènes fidèles, dont on connaît les passions, et qu'on sollicite en fonction de l'objet que l'on souhaite acquérir. » Combien sont-ils, ces généreux milliardaires qui sont, pour la BnF, de véritables poules aux oeufs d'or? Une dizaine, guère plus. Comme Mark Pigott, un Américain francophile qui a donné l'année dernière 1 million d'euros.

LA TUNIQUE DE PÉTRARQUE On aurait tort de penser, cependant, que seuls les manuscrits enluminés du Moyen Age font rêver les conservateurs. Wolinski avait, avant de mourir, tout donné à la BnF, et Astérix a fait également son entrée dans le bâtiment de Perrault, à l'initiative d'Uderzo - des planches originales qui, aujourd'hui, trouvent preneurs à des prix astronomiques. A Cornell (une université américaine célèbre pour les cours que Nabokov y donna), Laurent Ferri, un Français expatrié qui, après un passage à l'Ecole des Chartes, a écrit une thèse sur Balzac, a trouvé en arrivant sur le campus, où on lui offrait de diriger le département des livres rares, des trésors hétéroclites, rassemblés au gré de dons que des mécènes avaient faits à l'université. « Aux Etats-Unis, explique-t-il, il n'y a pas une grande université qui ne possède une collection muséale ou une riche bibliothèque. A Cornell, nous avons ainsi un bel ensemble d'affiches de cinéma, des ouvrages sur la sexualité, des archives sur les Indiens d'Amérique, des incunables du Moyen Age, et la plus belle collection existante sur La Fayette. Du coup, les libraires d'ancien, qui savent qu'on va plutôt enrichir nos collections existantes qu'ouvrir de nouveaux départements, nous avertissent quand ils ont des raretés dans les domaines qui nous intéressent. On a pu ainsi acheter un ouvrage du XVIIe, qui est une parodie érotique du "Banquet" de Platon, où l'on trouve le premier éloge connu de la sodomie masculine. » Les plus belles prises de guerre de Ferri? Une étonnante collection de plus de 2000 affiches de films ayant trait à la sorcellerie (1916-2015). Et une relique exceptionnelle, retrouvée par hasard et qui ne figurait dans aucun catalogue : un morceau de la tunique de Pétrarque, prélevé dans sa tombe par un archéologue italien, en 1843. La tombe de l'humaniste avait été profanée en 1630 par un moine fou qui avait volé des restes de sa dépouille. En 1843, le comte Leoni - un aristocrate archéologue - avait subventionné la restauration du monument. En examinant le squelette de Pétrarque, Leoni avait dérobé à son tour un morceau de sa tunique noire, lequel avait fini dans les collections de Cornell sans avoir jamais été identifié jusqu'en 2009.

LES TEXTOS DE PIERRE GUYOTAT Si l'argent est un élément clé, le carnet d'adresses, dans cette chasse aux trésors, fait aussi la différence. Sans doute Derrida lui a échappé, et les archives Claude Simon sont parties à la bibliothèque Doucet, mais Bruno Racine se félicite d'avoir pu mettre la main sur le fonds Foucault ou sur un manuscrit de Casanova. Il lorgne sur une partition autographe de Berlioz (la version pour piano des « Troyens ») et s'intéresse à un bréviaire de Philippe le Bel réalisé en l'honneur de Saint Louis - propriété d'une famille qui souhaite le vendre.

Les grands écrivains contemporains? C'est souvent de leur vivant que s'organise leur succession, comme pour Michel Butor, Noëlle Châtelet, Jean Daniel, Dominique Fernandez ou Olivier Rolin. La BnF a aussi récupéré tout le contenu du cerveau de Pierre Guyotat. Ses livres, ses brouillons, ses archives, même ses SMS! Un conservateur se rend ainsi, à intervalles réguliers, chez l'auteur d'« Eden, Eden, Eden », et recueille sur disque tous les textos contenus dans la mémoire de son téléphone portable. C'est qu'il est loin le temps où les collectionneurs se seraient damnés seulement pour des reliques autographes de Flaubert ou de Mme de Sévigné. Quelles traces des différentes étapes de leur travail laisseront les auteurs qui travaillent à l'ordinateur? Et les e-mails? Quelle valeur auront-ils dans deux cents ans? En attendant de le savoir, on archive tout ce qu'on peut sur disque dur.

ACornell, Laurent Ferri constate que la chasse aux trésors n'a jamais été aussi acharnée, aussi exaltante aussi. « A la fin du XIXe, une poignée de grands collectionneurs se partageaient les territoires. Aujourd'hui, le marché s'est mondialisé. Il y a plus d'acteurs qu'autrefois. Rien que sur le marché des affiches de cinéma, les gens de Hollywood ou les jeunes patrons qui ont fait fortune dans les nouvelles technologies ont beaucoup plus de ressources que nous. Pour les grandes institutions, c'est le problème numéro un. Nous ne faisons pas le poids. » Les milliards attirant la fraude, tous s'accordent à dire, dans le milieu, que beaucoup de faux circulent. La mafia? On n'en est pas là, mais des filières d'approvisionnement existent, plus ou moins parallèles. Parfois, un ouvrage médiéval a été conservé dans une même famille pendant des siècles. C'est la meilleure garantie qui soit. Quand une rareté enluminée arrive sur le marché sans pedigree particulier, c'est autre chose. « L'Eglise vend beaucoup », dit un marchand sans le crier sur les toits. Ce sont les marchands qui servent d'ailleurs d'arbitres ou de rabatteurs. Des experts capables de repérer une merveille dans un ensemble sans valeur, et d'acheter la totalité d'une bibliothèque rien que pour un ouvrage intéressant.

Dans l'aristocratie des grands libraires d'ancien, Pierre Berès (né en 1913, il est décédé en 2008) faisait figure de pape. C'est grâce à André Gide, dont il était le voisin rue Vaneau, qu'il avait commencé dans la carrière : dans l'espoir de le vendre, Gide lui avait confié le manuscrit de « Si le grain ne meurt ». A 92 ans, Berès a vendu l'intégralité de sa fabuleuse collection, soit 12000 volumes qui ont fait l'objet de six ventes consécutives, pour un bénéfice de plus de 35 millions d'euros. Il a même offert à la République reconnaissante une édition rare de « la Chartreuse de Parme », augmentée d'annotations de Stendhal, que guignaient plusieurs acheteurs étrangers.

1 000 PIÈCES DE L'AN 1000 Chez les libraires d'ancien, la chasse au trésor est ouverte toute l'année. Mais, parfois, les grandes trouvailles échappent aux circuits traditionnels. Comme en 1998, quand des prospecteurs clandestins, munis de la bonne vieille poêle à frire (une pratique interdite par arrêté préfectoral), ont exhumé, dans un bois privé de l'Oise, une urne de pierre enfouie au début des Capétiens (autour de l'an 1000) et contenant un millier de pièces d'argent. Comment écouler pareil butin? Les prospecteurs contactent clandestinement un amateur régional, qui s'adresse à un marchand parisien. L'affaire finit par s'ébruiter. La Drac de Picardie s'en émeut, appelle à l'aide le parquet de Compiègne, qui ordonne une enquête, et retrouve finalement l'intégralité du magot, qu'il restitue à son propriétaire - lequel propriétaire accepte de confier cet ensemble, appelé aujourd'hui « trésor de Cuts », au cabinet des médailles de la BnF.

C'est la directrice du département, Frédérique Duyrat, qui a obtenu de pouvoir disposer de ces pièces pour les étudier, avant de les faire classer patrimoine national, et d'empêcher ainsi leur mise en vente à l'étranger. Elle présente avec émotion cet ensemble à la valeur historique inestimable : deniers et oboles d'argent, frappés de croix, de monogrammes et d'étendards, qu'on peut presque plier tant les pièces sont fines. L'une est marquée « Hugo Rex », « Hugues roi ». « On n'en connaissait qu'une seule au monde, celle-ci est la seconde. Ce trésor nous en apprend beaucoup sur la manière dont Hugues Capet a pris le pouvoir. Pour obtenir le soutien crucial de l'évêque de Senlis, il l'avait autorisé à battre lui-même monnaie - un droit dont l'évêque, cet ensemble l'atteste, a visiblement abusé. Il faudra deux siècles à la monarchie pour rétablir l'autorité unique du roi dans ce domaine. Il existe peu de documents écrits sur cette période. Cette découverte va permettre aux études médiévales de combler beaucoup de lacunes. » Même si, à Cuts, dans le Beauvaisis, la mésaventure des deux prospecteurs, obligés de restituer leur fabuleuse découverte, amuse encore les habitués de l'Auberge du Roi doré, la cueillette des champignons est devenue, paraît-il, une activité fort répandue dans les bois alentour. Dans l'Oise, la girolle, on la piste avec un détecteur de métaux.




L'Obs - Jeudi 4 juin 2015, p. 86,87,88,89,90,91
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