mardi 24 février 2009

« On ne sortira de la crise que lorsqu'on aura réglé la question du change avec la Chine » - Antoine Brunet

LEMONDE.FR | 16.02.09 | 18h01 • Mis à jour le 19.02.09 | 18h49
La question énergétique et le compte rendu du « chat » avec l'économiste Antoine Brunet.

Mychkine : A partir du moment où tout le monde fait du protectionnisme (Américains, Anglais, Chinois... parfois par l'entremise de leur monnaie), ne passons-nous pas pour les dindons de la farce à ne pas vouloir s'y résoudre ? Tout le monde protège ses industries sauf nous.

Antoine Brunet : Votre question a le mérite de mettre sur le même plan le protectionnisme douanier des uns et le protectionnisme monétaire de la Chine. Ce qui est tabou et punissable par l'OMC, c'est le seul protectionnisme douanier et ce qui est révoltant, c'est la pratique du protectionnisme monétaire et son impunité. Ceci dit, selon moi, c'est le protectionnisme monétaire de la Chine qui est le problème principal et il ne faudrait pas que, faute de traiter ce problème, les autres pays abandonnent toute règle dans les échanges commerciaux entre eux. Le danger, ce serait d'abandonner en ordre dispersé toute règle en matière d'échanges commerciaux.

Eric : Ne pourrait-on pas envisager de taxer à l'importation certains produits venant de pays ayant peu de lois de protection sociale et/ou respectant peu les droits de l'homme ?

Antoine Brunet : Il s'agit là d'une question directement politique devant laquelle les économistes n'ont pas de point de vue particulier. Bien sûr, si la communauté internationale veut punir un pays pour ses excès dictatoriaux, tous les moyens sont disponibles, y compris la taxation de ses exportations. Mais en pareil cas, il s'agit là d'une mesure directement politique, et non pas d'une mesure économique.

Laurent : Comment éviter les protectionnismes quand la crise va frapper durement des Etats qui n'auront pas de moyens plus faciles et démagogiques de se défendre socialement ? Comment éviter que la logique des blocs renforce les antagonismes et conduise à l'augmentation des budgets militaires ? Comment ne pas voir le spectre de la seconde guerre mondiale se profiler à l'horizon ?

Antoine Brunet : Vous avez raison, la crise qui se répand sur la planète à un nombre croissant de pays fait monter inévitablement les pressions protectionnistes, particulièrement chez les pays les plus vulnérables. Si l'on veut éviter la guerre mondiale que vous évoquez, il y a une solution intermédiaire entre le libre-échange absolu et la tension généralisée, c'est la négociation entre blocs de pays basée sur le principe de l'équilibre des échanges entre grands blocs économiques.

Actuellement, le problème en amont qui crée des tensions majeures au niveau international, c'est que la Chine est en train de s'abonner à un excédent commercial de 700 milliards de dollars par an et cet excédent se reflète dans un déficit commercial qui est présent dans un nombre croissant de pays (les Etats-Unis, bien sûr, mais aussi la plupart des pays européens à l'exception de l'Allemagne, de la Suède et de la Suisse, et aussi un pays comme l'Inde, qui subit un déficit majeur et croissant à l'égard de la Chine).

Mespou : Peut-on s'attendre, en cas d'aggravation de la crise, à voir se développer un "protectionnisme européen", dans le cadre de la zone euro ? Comme on a assisté à une balkanisation des économies dans les années 1930, mais cette fois à un niveau européen.

Antoine Brunet : Un protectionnisme à l'échelle européenne ne serait pas à proprement parler de la balkanisation, puisque la zone euro pèse à elle seule 16 % du PIB mondial. Par ailleurs, il faut une fois pour toutes clarifier la question des années 1930 : la crise des années 1930 n'est pas venue en conséquence du protectionnisme, elle a engendré dans son déroulement des mesures protectionnistes, en particulier de la part de l'Empire britannique, mais peu d'historiens retiennent ces mesures protectionnistes comme facteurs majeurs de la crise des années 1930.

Pour revenir sur les années 1930, l'origine de la crise était une surcapacité mondiale face à une demande mondiale qui avait subi l'effondrement de l'Allemagne en conséquence de l'inflation galopante des années 1920. C'est l'existence de cette surcapacité qui, fondamentalement, est à l'origine de la crise des années 1930. Si l'on veut tirer un parallèle avec la crise actuelle, il faut prendre en compte l'existence d'une surcapacité mondiale due à la dynamique de surinvestissement présente en Chine et dans quelques autres grands pays émergents à un moment où la demande des ménages dans les pays occidentaux était essoufflée par la stagnation de l'emploi et du pouvoir d'achat.

FelixT : Les mesures protectionnistes, qui visent à protéger la compétitivité d'une économie nationale en remettant en cause le marché unique européen, ne sont-elles pas une conséquence prévisible du refus de certains Etats-membres d'une réelle coordination des plans de relance au niveau de l'Union européenne, tant en matière financière qu'économique ? Que peut-on faire aujourd'hui pour corriger cette erreur de jugement initiale ?

Antoine Brunet : Tout d'abord, il me semble qu'il est un peu excessif de caractériser comme mesures protectionnistes les mesures urgentes de sauvegarde, qu'il s'agisse du secteur bancaire ou du secteur automobile. On aura compris que ces mesures n'ont pas été inspirées par la recherche artificielle d'un avantage compétitif, mais bel et bien inspirées par la nécessité d'éviter le pire en matière d'intensité de la récession.

S'agissant du manque de coordination entre les plans de relance européens, il me semble qu'un aspect trop souvent négligé de cette question, c'est que les différents pays européens n'ont plus la même capacité à pratiquer la relance budgétaire. Certains pays (Italie, Belgique, etc.) ont désormais un degré d'endettement public qui leur interdit de pouvoir pratiquer une relance budgétaire aussi intense que celle pratiquée par le gouvernement Merkel en Allemagne. Quitte à me répéter, l'urgence serait que l'Union européenne se rapproche des Etats-Unis et du Japon pour exiger conjointement de la Chine qu'elle sorte du protectionnisme monétaire qu'elle pratique depuis quinze ans et qui tend très sérieusement à déstabiliser l'ensemble des pays occidentaux.

ours : La crise ne réduit-elle pas forcément le rôle de l'Organisation mondiale du commerce ?

Antoine Brunet : L'Organisation mondiale du commerce aurait son utilité si elle pouvait sanctionner aussi bien les pays qui pratiquent le protectionnisme monétaire que ceux qui pratiquent le protectionnisme douanier. Malheureusement, le mandat donné à l'OMC ne l'autorise qu'à sanctionner le protectionnisme douanier. C'est de là que vient le malaise, que je partage avec vous, concernant le rôle de l'OMC. L'idéal serait de fonder rapidement une "OMC bis" qui se substituerait à l'actuelle OMC et qui lui donnerait explicitement mandat pour réprimer le protectionnisme monétaire au même titre que le protectionnisme douanier.

cienfuegos : Le G7 s'est élevé contre le protectionnisme sans jamais pointer du doigt les accusés. Hypocrisie ?

Antoine Brunet : Avant le dernier G7, il y a eu la réunion du G20 en novembre à Washington, qui avait elle aussi stigmatisé sans précision le recours au protectionnisme. Cette déclaration avait été saluée bruyamment par la délégation chinoise, qui y avait vu un avantage évident pour elle.

En reprenant le même genre de formulation lors de sa dernière réunion, le G7 a délibérément tenu à satisfaire à nouveau la Chine, alors même que le protectionnisme monétaire de la Chine reste un problème majeur. Pourquoi donc une telle complaisance du G7 ? Sans doute parce qu'à l'heure où le financement de la dette publique pose problème un peu partout, la Chine, en tant que principal pays créancier, se trouve en position de force.

ours : Les Etats-Unis ne sont-ils pas le plus protectionniste des pays occidentaux ? (Notamment dans le cas de l'acier.)

Antoine Brunet : Oui, clairement, les Etats-Unis ont une propension au protectionnisme douanier supérieure à celle des Européens. C'est un désavantage récurrent pour les Européens dans leurs relations avec les Etats-Unis. Cela pourrait par contre être un avantage le jour où les Etats-Unis se décideraient à traiter le problème du yuan.

Rappelons à ce sujet que le Congrès américain est prêt à prendre, en dépit des règles de l'OMC, des sanctions douanières contre la Chine dès le moment où un vote du même Congrès reconnaîtrait la manipulation monétaire du yuan par la Chine. De ce point de vue, les Etats-Unis nous surprendront peut-être par une réactivité plus forte à l'égard de la Chine. Rappelons que le cours dollar/yuan est actuellement de 6,85 yuans quand le FMI considère couramment que le cours équilibrant serait autour de 2 yuans. Le yuan est donc sous-évalué par rapport au dollar d'environ 70 %.

Francisco : La protection du tissu industriel, de la diversité et la quantité de la production agricole, la préservation des équipes qui produisent des choses très complexes, pendant les années que peut durer cet effondrement, n'est-ce pas une tâche de sécurité nationale ?
Antoine Brunet : Tout à fait. En préliminaire, écartons absolument l'idée que le libre-échange défendu par l'OMC inclut le libre achat des entreprises nationales par des capitaux étrangers. Jamais aucun grand pays souverain n'a disposé du principe de laisser racheter les entreprises nationales par des capitaux étrangers. Il est donc loisible à chaque Etat souverain de s'opposer à l'achat par des capitaux étrangers de ses terres agricoles et de ses entreprises, en particulier celles à dimension technologique ou militaire. M. Sarkozy, Mme Merkel et le Congrès américain ont à plusieurs reprises indiqué, en paroles ou en actes, qu'ils ne laisseraient pas aliéner les actifs de leurs nations respectives.

Un épisode lamentable en cette matière aura été quand même le rachat d'Arcelor, très belle entreprise européenne, par Mittal. Ce qui est lamentable, c'est qu'il y avait un véritable enjeu technologique, la maîtrise des aciers spéciaux, et qu'il y avait tous les éléments pour une solution européenne dès le moment où la Commission européenne aurait mis de côté son obsession antitrust.

Cela dit, avec la crise, le danger se renforce selon lequel la Chine, munie de ses 2 000 milliards de dollars de réserves, puisse soit faire des coups sur des entreprises sans nationalité bien déterminée (opération Chinalco sur Rio Tinto, moitié britannique moitié australien, dans le domaine minier) ou sur des pays en grande difficulté financière.
David_Miodownick_1 : Peut-on parler de "déglobalisation"?
Antoine Brunet : Il est clair que l'on vit actuellement la crise mondiale la plus grave depuis les années 1930. Les historiens considèrent souvent que les crises sont l'occasion de régler les problèmes qui sont à leur source.

Quelle est la source de la crise actuelle ? Eh bien c'est ce que M. Jean-Claude Trichet désigne depuis très longtemps comme le "grand déséquilibre mondial" (global imbalance). C'est-à-dire un avantage de compétitivité artificiel que la Chine a imposé aux pays occidentaux au milieu des années 1990 et qui a conduit à un excédent extérieur récurrent majeur et croissant en Chine, et symétriquement à un déficit extérieur récurrent majeur et croissant aux Etats-Unis.

Pour maintenir une croissance convenable en dépit de ce handicap, les Etats-Unis, sous la houlette de MM. Greenspan et Bernanke, ont cru qu'il leur suffisait de stimuler la dépense des ménages américains financée par un endettement croissant auprès des banques américaines. La recette n'aura fonctionné que quatre ans, entre 2003 et 2007, et maintenant, l'économie américaine, comme on le sait, est rentrée dans le mur.

Si l'on reprend à son compte ce que nous disent les historiens, on ne sortira significativement de cette crise que lorsqu'on aura résolu la question du cours de change avec la Chine. Si la Chine, comme c'est actuellement le cas, se bute et refuse une solution convenable sur le yuan, il faudra mettre un cordon sanitaire autour de la Chine pour cesser d'être déstabilisé par ses excédents extérieurs massifs et récurrents. Ce serait alors effectivement la fin de la globalisation comme nous l'avons connue depuis les années 1990.

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