vendredi 5 novembre 2010

La compétition pour les minerais rares est une source de conflits majeurs

Le Monde - Dialogues, vendredi, 5 novembre 2010, p. 20

La Chine a procédé, pour le second semestre, à une réduction drastique de 72 % de ses exportations de terres rares. Les terres rares sont essentielles pour la quasi-totalité des technologies du futur. Les pays industriels commencent à s'inquiéter pour leur approvisionnement.

En Allemagne, le précédent gouvernement a créé, au printemps, l'Agence des matières premières Rohstoffagentur qui devrait permettre de répondre aux besoins essentiels de l'industrie allemande. Une telle initiative doit être reprise au niveau européen.

Cela démontre clairement qu'à côté de la question largement reconnue de la sécurité énergétique, l'approvisionnement adéquat en matières premières représente, lui aussi, un défi fondamental. Il y a trois raisons à cela : tout d'abord, l'augmentation permanente des demandes des 8 milliards de personnes qui vivront sur Terre en 2030; deuxièmement, les besoins croissants de pays en développement rapide comme la Chine, l'Inde ou le Brésil; et enfin, notre dépendance croissante à l'égard de produits industriels de haute technologie fabriqués à partir de matières premières stratégiques.

La compétition mondiale autour des ressources minérales ne peut qu'aller en s'intensifiant. Les relations politiques internationales des prochaines décennies ne seront pas seulement qualifiées par beaucoup de " choc des civilisations ", mais se caractériseront peut-être encore plus nettement par une nouvelle forme d'" impérialisme des ressources ". De nouveaux conflits se profilent - y compris des risques de guerres entre Etats et de guerres civiles. Le principal aspect géopolitique de la décennie écoulée aura été la politique agressive de sécurisation des matières premières menée par la Chine, qui ne perd aucune occasion de s'affirmer dans le monde entier comme un contrepoids face aux Etats-Unis. Si l'Europe ne veut pas se retrouver au bord du chemin, alors ses politiciens et dirigeants d'entreprise doivent agir.

L'une des raisons qui expliquent la puissance croissante de la Chine est qu'environ 95 % des terres rares sont produites dans l'empire du Milieu. Or néodyme, lanthane, europium, holmium et autres entrent aujourd'hui dans la fabrication des composants utilisés dans les véhicules électriques, les lasers et les nanotechnologies, les téléphones mobiles, les ordinateurs, le verre industriel de haute qualité ou encore les dispositifs photovoltaïques.

Face à l'augmentation permanente de la demande intérieure et mondiale en matière de produits technologiques, un groupe de travail de la Commission européenne est arrivé à la conclusion que l'approvisionnement futur de l'industrie européenne en de tels métaux est menacé par le quasi-monopole chinois. En cette seule année, environ 115 000 tonnes de terres rares ont été consommées dans le monde.

On prévoit d'ores et déjà une consommation de 185 000 tonnes pour 2012. Que se passera-t-il si Pékin, pour satisfaire ses propres besoins intérieurs, décide un beau jour de cesser totalement l'exportation de certaines de ces terres rares ? Ce serait une catastrophe pour l'industrie occidentale, mais aussi un énorme avantage compétitif pour les produits technologiques chinois.

Les prévisions montrent également que la demande de certains autres métaux et minerais tels que le coltan, le cobalt, le cuivre et le titane sera supérieure à l'offre. L'une des principales raisons de la guerre civile en cours au Congo, qui a déjà fait 5 millions de morts, est la présence de gisements de matières premières, notamment de coltan, dans la province orientale du Kivu.

Ce que l'on a appelé la " coconut revolution " a fait rage durant des années autour d'une immense mine de cuivre située sur l'île Bougainville dans le Pacifique, une ancienne colonie allemande, causant la mort de 15 000 personnes. Malgré cela, le géant anglo-australien des matières premières Rio Tinto tente actuellement d'y relancer la production. De tels conflits ne peuvent que se multiplier à l'avenir, y compris dans l'Arctique, au fond des océans et peut-être un jour sur la Lune.

Que peut-on faire dans une telle situation ? En premier lieu les pays européens, mais surtout l'Union européenne (UE) elle-même, doivent définir leurs besoins spécifiques en matières premières stratégiques. Il est crucial d'élaborer une stratégie commune qui puisse être mise en oeuvre de manière ferme partout dans le monde. L'UE doit, autant que possible aux côtés des Etats-Unis, devenir un acteur global capable de démontrer sa volonté de défendre ses intérêts sur le plan des matières premières.

En deuxième lieu, politiciens et dirigeants d'entreprise doivent travailler de concert afin de sécuriser l'approvisionnement en matières premières. Les grands groupes possèdent les moyens nécessaires à l'exploitation, au raffinage et à l'infrastructure qu'implique l'extraction des matières premières.

Il faut ouvrir de nouvelles mines en Australie, mais aussi, par exemple, en Mongolie ou au Kazakhstan. L'Europe et l'Amérique doivent développer des politiques industrielles communes avec des compagnies telles que Rio Tinto, BHP Billiton ou Xstrata et les soutenir dans cette lutte mondiale contre les géants étatiques chinois. A cette fin, le volet commerce extérieur de notre politique étrangère doit être encore renforcé.

En troisième lieu, nous devons nous attacher à réduire notre dépendance actuelle à l'égard des ressources minérales stratégiques grâce au développement de substituts artificiels et à l'accroissement de l'efficacité de notre utilisation des matières premières au moyen de l'innovation chimique et technologique.

Par ailleurs, une étroite coopération entre la politique de recherche et les entreprises est nécessaire. Il importe de déterminer si certaines mines recelant des matières premières, situées sur les territoires nationaux mais fermées depuis des années parce qu'elles n'étaient pas viables économiquement, seraient aujourd'hui susceptibles d'être rentables. Enfin, l'industrie européenne possède encore un énorme potentiel grâce aux améliorations permanentes enregistrées dans le traitement des déchets industriels et le recyclage des métaux usagés.

La compétition autour des matières premières ne peut que s'intensifier, car non seulement l'équilibre mondial du pouvoir mais aussi la stabilité même des gouvernements et des sociétés en dépendent. Cependant, les populations des pays du monde en développement riches en ressources ne doivent pas être à nouveau exploitées, comme elles le furent à l'époque coloniale, et doivent au contraire tirer profit de l'extraction et du commerce des matières premières.

Sur le court terme, garder ses distances par rapport à des Etats comme le Soudan ou le Zimbabwe et être en première ligne pour dénoncer le trafic des " diamants du sang " ou exiger l'arrêt des conflits qui se déroulent autour des matières premières pourrait placer l'Europe et les Etats-Unis dans une position compétitive défavorable face à la Chine.

Mais à long terme, une politique fondée sur des critères éthiques non seulement permettra à l'Occident d'avoir pour lui la morale, mais s'avérera de surcroît économiquement plus profitable.

La sauvegarde des ressources ne restera viable que si l'Europe ne considère plus les pays du monde en développement comme de simples gisements de matières premières, mais comme des partenaires.

Traduit de l'anglais par Gilles Berton

Friedbert Pflüger

Professeur honoraire en politique internationale au King's College de Londres et conseiller chez Roland Berger Strategy Consultants

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