mardi 7 décembre 2010

La "nouvelle affirmation de puissance" de la Chine se sert du sentiment nationaliste


Le Monde - Mardi, 7 décembre 2010, p. 17

Les bouffées de nationalisme chinois, l'ambassade des Etats-Unis à Pékin connaît. Elle en est la cible récurrente. Entre la puissance établie et la puissance émergente, les tensions sont permanentes (Taïwan, Tibet, droits de l'homme, yuan...) qui formatent, mêlées à une interdépendance économique croissante, une relation bilatérale fort complexe. Mais ce qui attire depuis peu l'attention des Américains, c'est la montée de la frustration et de l'inquiétude des autres missions diplomatiques basées à Pékin face à la nouvelle agressivité extérieure de la Chine.

Les télégrammes diplomatiques américains obtenus par WikiLeaks, et consultés par Le Monde, se font l'écho de cette nouvelle donne, de cette altération du rapport de la Chine au monde. Un rapport plus rude et brutal, délesté désormais de l'angélisme et des naïvetés qui avaient accompagné les premiers pas du réveil chinois.

C'était le 30 novembre 2009. Ce jour-là se tenait à Nankin un sommet Chine-Union européenne (UE). L'ambiance est morose. Un an plus tôt, les Chinois avaient tout simplement annulé cette rencontre rituelle au motif que le président français, Nicolas Sarkozy, avait rencontré le dalaï-lama à Gdansk, en Pologne, conduisant alors les Européens - selon un câble américain daté du 21 janvier 2009 - à se demander si " une nouvelle génération de radicaux ne s'était pas imposée au sein du ministère chinois des affaires étrangères ".

Cette fois-ci, le sommet a bien lieu. Oubliées, les rancunes de l'année écoulée ? Absolument pas. Les diplomates européens présents à Nankin, rapporte un télégramme américain daté du 23 décembre 2009, constatent la " nouvelle affirmation de puissance " de Pékin à l'égard de l'Europe. Le climat de la réunion " n'est pas amical ".

L'attitude du premier ministre, Wen Jiabao, pourtant d'ordinaire plutôt affable, est même " agressive ", selon un participant allemand. Les Chinois regardent de " haut " les Européens et témoignent " peu d'attention à leurs demandes ". Comme s'il s'agissait de leur signifier que l'Europe n'est plus en " position de faire la leçon " à la Chine.

Quelques jours plus tard, le malaise s'épaissit. Du 7 au 18 décembre se réunit à Copenhague (Danemark) la conférence sur le changement climatique. Selon un diplomate britannique, l'attitude des dirigeants chinois présents, " rude " et " arrogante ", a été " vraiment choquante ".

En réaction, Paris et Londres demandent à leur ambassade respective à Pékin d'émettre une plainte auprès du ministère chinois des affaires étrangères sur la manière dont leurs " dirigeants ont été traités par les Chinois " à Copenhague, relate un câble américain daté du 12 février 2010. Aucune réponse ne leur sera fournie.

Ce même télégramme de l'ambassade de Washington à Pékin, consacré à la " nouvelle affirmation de puissance mondiale " de la Chine, relate des incidents rapportés par d'autres missions diplomatiques dans la capitale chinoise. Singapouriens et Indonésiens se plaignent d'une " politique plus agressive et arrogante " de Pékin en mer de Chine méridionale. Les Japonais se disent " frustrés " de l'" inflexibilité " de la République populaire en mer de Chine orientale. Quant aux Indiens qui, eux, connaissent des tensions avec la Chine au coeur de l'Himalaya, ils expriment le souhait de " se coordonner plus étroitement " avec les Américains pour faire face à " l'approche plus agressive de la Chine dans les relations internationales ".

L'ex-premier ministre australien Kevin Rudd (un sinophone) qualifie lui de " paranoïaque " l'attitude de Pékin sur le Tibet et sur Taïwan lors d'un entretien avec Hillary Clinton à Washington (câble daté du 28 mars 2009). Alors que les deux dirigeants s'interrogent sur la réponse à y apporter, Mme Clinton fait cette savoureuse réflexion : " Comment traiter avec dureté son banquier ? " Détenteur massif de bons du Trésor américain, Pékin est aujourd'hui le créancier des Etats-Unis.

Face à ce concert d'inquiétudes convergentes, les diplomates américains de Pékin tentent de mieux analyser le phénomène du néonationalisme chinois. Outre les diplomates étrangers, ils interrogent beaucoup les Chinois eux-mêmes. Le tableau qui en ressort est assez nuancé. Au-delà des gesticulations, l'ambassade américaine de Pékin pense (câble daté du 24 février 2008) que la Chine demeurera une " puissance du statu quo " à " moyen terme ", car sa croissance économique " tire profit " de l'actuelle mondialisation formatée par les Américains. Et après ?

Deux tentations contradictoires vont cohabiter. En premier lieu, la " puissance montante " de la Chine va nourrir la " volonté de se confronter aux Etats-Unis ". Toutefois, la Chine aspirera simultanément à prendre ses responsabilités d'" actionnaire " (stakeholder) du système mondial, avec ce que cela entraîne comme implication dans les dossiers de l'environnement, de la non-prolifération, de la médiation des conflits...

Mais décoder le nationalisme chinois ne peut se limiter à l'analyse de la diplomatie officielle de Pékin. Car l'émotion patriotique embrase les foules, et en particulier la jeunesse prompte à manifester contre les Américains (1999, lors de la guerre du Kosovo), le Japon (2005, à propos du conflit territorial sur les îles Diaoyu) ou la France (2008, à propos du Tibet).

L'essor de la Chine, décryptent plusieurs télégrammes américains, a nourri chez ces jeunes un sentiment de " fierté " qui les rend extrêmement susceptibles à tout geste de l'Occident jugé offensant pour l'honneur national.

En période de tensions, Pékin joue habilement de ces passions juvéniles. Mais le danger est évidemment qu'elles lui échappent et endommagent ses intérêts diplomatiques à long terme. D'où la séquence en général assez brève des manifestations de rue. Alors que l'exaspération contre la presse occidentale (jugée " biaisée ") est à son comble lors des émeutes au Tibet en mars 2008, un câble de l'ambassade (25 mars) note : " Le patriotisme est à vif, mais le nationalisme déstabilisateur est sous contrôle. "

Afin d'éviter l'irréparable, Pékin " a décidé d'arrêter de jouer avec le feu ", explique aux diplomates américains un journaliste chinois. Jusqu'à la prochaine poussée de fièvre...

Frédéric Bobin

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