dimanche 1 mai 2011

EXTRAITS - L'arrogance chinoise par Erik Izraelewicz



Dans son dernier ouvrage, le journaliste Erik Izraelewicz revient sur l'inexorable ascension de la deuxième puissance économique. Mais le sort de l'Occident n'est pas déjà joué, conclut cet observateur éclairé de la Chine. Extraits.

L'arrogance chinoise par Erik Izraelewicz - Grasset

Elle était devenue l'"atelier du monde", disait-on en Occident, avec quelque condescendance, il y a encore peu de temps. Elle s'impose, à l'occasion de la crise des subprimes, comme son banquier et son laboratoire. Demain, elle sera son bureau des normes et son atelier de création. Elle redeviendra la première puissance économique mondiale. De tout cela, en ce début de XXIe siècle, la Chine est convaincue même si elle ne peut tout à fait dissimuler son angoisse face à une transition qu'elle sait incertaine. Il y a tant de menaces qui pèsent sur sa dynamique. Il y a tant d'incertitudes qui subsistent sur la compatibilité de ses régimes - politique et économique. L'arrogance chinoise de ce début de xxie siècle est le reflet de cette ambivalence.

Rien ne permet d'anticiper aujourd'hui un retour prochain à plus de modestie. Au contraire. Plus la Chine avance, plus elle semble oublier que ce qui a permis son avancée, c'est sa modération, son écoute de l'autre. Même si à terme son expansion pourrait se trouver ralentie, voire entravée, elle devrait néanmoins se poursuivre à un rythme toujours soutenu au cours des dix prochaines années au moins. Une nouvelle équipe, issue d'une génération plus moderne et plus sûre d'elle, s'apprête à prendre, au cours des an-nées 2012-2013, la relève au sommet du parti et de l'Etat. Elle s'attachera, à n'en pas douter, à réussir cette transition qui devrait ramener la Chine à son rang "naturel", celui de première puissance économique mondiale, devant les Etats-Unis, une perspective que les experts occidentaux, riches de leur diversité, situent entre 2019 et 2030 - dans les vingt années à venir donc. Elle continuera à affirmer son "émergence pacifique" dans le monde, tout en sachant fort bien que, dans l'Histoire, les nouvelles puissances dominantes ont rarement imposé leur leadership par la paix.

Les grèves, les krachs et les tempêtes de sable n'empêcheront pas, dans les prochaines années, une poursuite de sa croissance. Même si ses deux principaux moteurs (la démographie et l'exportation) commencent à fatiguer, ils tournent encore et ne vont pas s'arrêter du jour au lendemain. La montée en puissance des deux autres (l'innovation et la consommation intérieure) sera difficile. Elle exige une mutation profonde dans le pays, une remise en cause en particulier de l'hypercapitalisme d'Etat qui caractérise son fonctionnement depuis trente ans. Pour passer du "low cost" au "high-tech", du "tout-à l'export" au "compter sur ses propres forces", de la copie à l'innovation, de l'industrie aux services, pour gagner par la qualité plutôt que par la quantité, pour entrer en définitive dans le monde des pays développés, c'est d'une révolution "socialiste" que la Chine a besoin. L'"Etat de droit" doit se substituer à l'"Etat du parti" ; le partage de la richesse produite doit être rééquilibré en faveur des consommateurs, il doit être plus équitable aussi ; une véritable protection sociale doit être instaurée. Les dirigeants du pays ont conscience de ces nécessités. Ils en ont fait leur ambition. Il n'est pas sûr néanmoins que l'organisation politique actuelle, autoritaire, centralisée et assimilant le parti et l'Etat, facilite ces transitions. Cela étant, le développement, même balbutiant, même difficile du marché intérieur va changer la donne et conforter la puissance de la Chine. Sa force fut, pendant un temps, la faiblesse de ses salaires et de ses coûts, ce sera de moins en moins le cas. Sa force sera de plus en plus la taille et la vigueur de son marché. Elle compte bien le "vendre" au meilleur prix. [...]

C'est écrit, c'est prévu, il n'y aura pas de surprise : l'actuel tandem qui dirige le pays, le couple Hu Jintao-Wen Jiabao, quittera le pouvoir pendant l'hiver 2012-2013. [...] Les deux futurs hommes forts du régime, Xi Jinping et Li Keqiang, ont d'ores et déjà été adoubés par les sortants. Xi Jinping, le futur numéro un, devrait devenir premier secrétaire du parti à l'automne 2012 puis président du pays au printemps 2013. [...] Cette transition donne lieu, comme chaque fois, au sein du parti, à des débats internes très vifs. [...] Libéralisation et ouverture, ces deux axes du "dengisme" [NDLR : pour Deng Xiaoping], sont, depuis trente ans, parmi les thèmes permanents de la polémique. Sur le plan économique, pour faire face à la Grande Récession mondiale, le parti les a quelque peu négligés, voire contestés dans les faits. Avec le retour de l'Etat et la montée du nationalisme, l'une et l'autre ont été battues en brèche. Elles ne sont pourtant pas officiellement remises en cause. Le débat porte davantage sur l'application de ces deux principes au fonctionnement politique du régime. Les propos de Wen Jiabao pendant l'été 2010 à Shenzhen, lors du trentième anniversaire de cette zone franche, emblème des réformes lancées par Deng Xiaoping, montrent qu'il y a sur ces sujets de vrais clivages. Le Premier ministre s'est déclaré à cette occasion favorable à une poursuite des transformations engagées par Deng, à leur extension au domaine politique, à une démocratisation du système donc. [...] Il précisait les bornes à franchir sur ce chemin compliqué : la Chine doit davantage impliquer ses concitoyens dans la gestion des affaires économiques et sociales du pays ; elle doit compter sur eux pour s'attaquer aux problèmes générés par un pouvoir trop centralisé ; pour lutter contre la corruption ; pour instaurer un Etat de droit qui protège les plus vulnérables et apporte à tous un sentiment de sécurité et de confiance. Les déclarations de Wen Jiabao et le sort qui leur a été réservé (peu reprises dans la presse chinoise, elles ont été implicitement condamnées par le président Hu Jintao) confirment qu'il y a bien, au sommet de l'appareil communiste, un débat sur la compatibilité entre l'"illibéralisme" [mixte d'une économie de marché plus ou moins mafieuse et d'un système politique autoritaire] et le nouveau régime de croissance dont la Chine a besoin. [...]

Cela étant, Xi, Li et les autres, tous ceux qui, autour de la soixantaine, vont prendre les commandes du pays sont issus d'une génération nouvelle. Contrairement à leurs pères, ils n'ont connu ni Mao ni la famine et n'ont vécu que de loin la révolution culturelle et ses horreurs. Ils ne font pas encore partie de ces "petits empereurs", de ces jeunes ambitieux aux dents longues portés par la politique de l'enfant unique, introduite il y a trente ans, et qui ont fait leurs études dans les universités américaines, parfois européennes. Ils n'ont pas, non plus, une expérience de terrain aussi riche que leurs prédécesseurs. [...] Comme ceux de leur génération qui ont déjà pris le pouvoir dans les affaires [...], ils pourraient finalement s'avérer plus sûrs, plus durs aussi dans les rapports avec le reste du monde que leurs aînés. La manière dont ils géreront le nationalisme chinois, dont ils le réinventeront peut-être, sera décisive. [...]

"La parenthèse occidentale arrive à sa fin", entend-on parfois à Pékin. Cela ne condamne pas l'Occident à renoncer à toutes ses convictions, à abandonner la défense de ses intérêts ou à se soumettre corps et âme. Rien n'est jamais joué. L'empire du Milieu est revenu au milieu du monde, c'est vrai. Il a néanmoins appris, de sa propre histoire, qu'il ne suffit pas d'avoir le nombre pour avoir la puissance. Il sait aussi, de l'histoire des autres empires, que l'arrogance peut être mauvaise conseillère. [...]

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