lundi 2 mai 2011

Pour enfin comprendre Proust par Raphaël Enthoven


Marianne, no. 732 - Idées, samedi 30 avril 2011, p. 80

Dans un livre en forme de dialogues, le philosophe Raphaël Enthoven fait le pari de rendre accessible "la Recherche" à tous les lecteurs : un miracle de pédagogie !

Marianne : Pourquoi lire Proust aujourd'hui ? Est-il encore vraiment nécessaire de se plonger dans la vie du faubourg Saint-Germain et des soirées mondaines de la Belle Epoque ?

Raphaël Enthoven : C'est indispensable ! Même si la vie du faubourg Saint-Germain et ses soirées n'occupent que quelques centaines de pages dans la Recherche, c'est-à-dire peu de place. L'oeuvre de Proust est une éducation du regard qui magnifie, sans le travestir, le monde qui nous entoure. Le faubourg Saint-Germain et l'hôtel des Guermantes ne sont qu'un écosystème parmi d'autres, qui donne au narrateur l'occasion de chercher dans les grimaces mondaines quelques vérités profondes sur la nature humaine et ses méthodes. Il en va de Proust comme de la philosophie : l'objet qu'il se donne (le genre humain) ne fait pas de progrès.

Est-ce à dire que toutes les époques se valent ?

R.E. : Se valent, je ne crois pas. Mais ce que décrit Proust, ce qu'il raconte, indépendamment du folklore de son époque, est valable de toute éternité. Dans le récit de ces vieilles mondanités aux enjeux dérisoires, le lecteur trouvera de quoi s'expliquer tout ou partie des comportements qui l'entourent. J'ajoute que la Recherche réalise à chaque page ce qu'aucune machine à remonter le temps ne parviendrait à faire : en parvenant à restituer en elles-mêmes, non pas comme des fossiles mais comme des fragrances toujours vivaces, les saveurs et les odeurs qui le hantent, le narrateur établit une communauté de sensations avec son lecteur, qui abolit le passé au profit d'un présent éternel et, en même temps, sensible.

Parmi les personnages de la Recherche, quels sont ceux qui vous paraissent les plus proches de nous ?

R.E. : Tous. Ils nous ressemblent. Mieux : ils nous décrivent. Quand le vieux Swann, impuissant et cancéreux, plonge un regard attentif dans les profondeurs du corsage de Mme de Surgis au point de la faire rougir "tant le désir est parfois contagieux", il exprime la détresse universelle de l'homme qui sent que ses forces l'abandonnent avant même qu'il n'ait trouvé une raison de vivre. Quand le duc de Guermantes, soucieux de ne pas rater la fête qui l'attend, déclare "Mais non, on exagère !" à celui qui vient lui annoncer la mort d'un parent, il montre que face au moi, le monde et les autres ne font pas le poids. Quand Legrandin professe l'indifférence aux mondanités tout en montrant qu'il souffre de ne pas connaître les Guermantes, il prouve par l'exemple que les misanthropes sont d'abord des snobs déçus. Quand le baron de Charlus croit dissimuler son homosexualité par des paroles habiles qui ont pour effet inverse d'ôter leurs derniers doutes à ceux qui le soupçonnent d'"en être", il prouve que c'est toujours à ses dépens qu'on joue au plus malin. Etc. Les exemples sont innombrables.

Quel est celui, ou celle, que vous préférez ?

R.E. : Ça dépend des jours. Tantôt c'est Albertine, à qui je pardonne son antisémitisme quand le narrateur la décrit endormie (dans la Prisonnière). Parfois, c'est Charlus, dont les diatribes sont des chefs-d'oeuvre d'insolence. J'aime aussi beaucoup Françoise, la domestique de la famille, qui est (avec le narrateur) l'unique personnage de la Recherche à traverser tout le livre, que son illettrisme n'empêche pas d'être la seule à comprendre le bonheur de l'écrivain. Mais, s'il fallait n'en garder qu'un seul, ce serait le marquis de Saint-Loup, le meilleur ami du narrateur et neveu du baron de Charlus, dont la grâce, le courage et le sens de la fidélité convertissent le narrateur à la cause de l'amitié.

Que diriez-vous à ceux qui sont réticents, voire réfractaires, à se plonger dans la lecture de Proust ? Qu'est-ce qu'ils loupent selon vous ?

R.E. : Ils loupent la loupe ! Le microscope dont la Recherche équipe les yeux de son lecteur, et qui lui permet de voir ce que personne ne regarde, d'être surpris par ce qui est habituel, émerveillé par les objets qu'un monde réduit à nos besoins nous dispense de contempler. Quand on connaît la Recherche, on enrage de se dire que d'autres mourront sans avoir fait une telle expérience, qu'ils se priveront, faute de temps ou de courage, du meilleur allié de la vie, d'un incomparable instrument de bonheur qui transforme les douleurs elles-mêmes en matière à penser. A ceux qui hésitent à se plonger dans la Recherche, je conseillerais d'écouter Proust, déjà, puisque c'est désormais possible : la Recherche existe dans son intégralité en version sonore aux éditions Thélème. Puis d'ouvrir un volume au hasard, d'en lire une phrase (c'est-à-dire une page...) à haute voix, en soignant la ponctuation. Je les mets au défi, ensuite, de s'en tenir là. Quand on commence vraiment à lire la Recherche, il est aussi difficile de s'arrêter que de ne plus donner de baisers à la personne qu'on aime et qu'on désire.

C'est un excellent argument... Alors par quoi faut-il commencer ?

R.E. : Tout est possible. Les plus ordonnés commenceront par Un amour de Swann (la deuxième partie du premier volume de la Recherche), puisque l'"action" se situe chronologiquement en amont du reste du livre. Les croyants vénéreront les descriptions que Proust propose de l'église de Combray au début de son livre. Les snobs se régaleront d'entendre un maître d'hôtel invoquer (dans le Temps retrouvé) la Déclaration des droits de l'homme pour avoir le droit de prononcer les mots de travers. En ce qui me concerne, je choisirais les premières pages de Sodome et Gomorrhe, où le vieux baron de Charlus et le giletier Jupien se font à distance une cour réglée comme un ballet à musique, selon les lois d'un art secret dont ils sont, à leur insu, les derniers interprètes en date. Mais on peut aussi, tout simplement, commencer par le début, en s'attardant peut-être sur l'image du malade qui croit, en voyant un rayon de lumière sous sa porte, que c'est déjà le petit matin et qu'une infirmière va venir le sauver, avant de comprendre, quand le rayon disparaît, qu'en fait il est minuit et qu'on vient d'éteindre le gaz. Et cet homme auquel l'espoir d'être soulagé donnait le courage de souffrir se retrouve au seuil de la grande nuit, sans remède à son mal ni à son angoisse.

Est-il vraiment nécessaire de lire l'intégralité de la Recherche ?

R.E. : C'est nécessaire, mais ce n'est pas suffisant. La Recherche doit se lire deux fois ! D'abord comme l'histoire d'un homme qui finit lentement, au hasard de ses déceptions, par devenir écrivain. Ensuite comme le récit que l'écrivain lui-même propose de la découverte de sa vocation. C'est ainsi que le livre s'achève sur la décision de commencer à l'écrire. Et c'est la raison pour laquelle Proust écrivit partiellement la fin de son livre alors qu'il en était à son début. Chaque page de la Recherche témoigne simultanément de ces deux points de vue sur la vie. Celui de vous et moi, qui traversons l'existence sans savoir les joies et les dépits qu'elle réserve. Celui de l'artiste qui, parce qu'il est passé du temps perdu au temps retrouvé, sait faire de chaque instant l'occasion d'un miracle, ou d'un poème.

Etes-vous un proustien de fraîche date ?

R.E. : Oui. Longtemps, je n'ai connu de Proust qu'Un amour de Swann et les descriptions hilarantes du "petit clan" des Verdurin. Ma toute première page de la Recherche est le récit génial de la façon dont Mme Verdurin (qui s'est, une fois, décroché la mâchoire en voulant rire plus fort que ses camarades) met au point une mimique qui lui permet de faire savoir à ses convives, sans risque pour elle, qu'elle est au comble de l'hilarité. Mais je n'ai vraiment commencé à lire la Recherche qu'en décembre 2006, alors que je finissais mon premier livre. Depuis que la Recherche est entrée dans ma vie, je n'en suis plus jamais sorti, et je la relis constamment avec la même joie et la même surprise. Mais désormais je ne m'y plonge plus, je m'y baigne.

Que répondez-vous à ceux qui disent que les phrases de Proust sont trop longues, trop précieuses ?

R.E. : Qu'ils me font penser à ceux qui trouvent qu'il y a trop de notes dans un opéra de Mozart, ou trop de couleurs dans un Monet. Je n'aime pas davantage ceux qui, comme l'aurait fait Sainte-Beuve, disent que Proust faisait de longues phrases parce qu'il avait lui-même le souffle court. En réalité, la longueur des phrases de Proust correspond à une intention très précise, qui est d'affiner le regard à coups de détails et de métaphores, au point de montrer une chose séparément de l'intérêt qu'elle peut avoir pour mon tout petit moi. Il ne faut pas être dupe de la longueur des phrases ; c'est l'équivalent littéraire du geste que le peintre accomplit quand son pinceau explore 20 fois, 100 fois, le même endroit du tableau, à la recherche du détail qui ressuscite. Les phrases de Proust sont les vitraux d'une cathédrale qui jouent avec la lumière, les lentilles d'un microscope qui déplient les phénomènes jusqu'à en faire jaillir le suc. Plus une phrase s'allonge, plus elle explore les palais de l'infiniment petit. De même qu'un serpent se faufile entre les rochers sans que sa queue soit jamais coincée, chaque phrase, si longue soit-elle, parvient toujours, comme par enchantement et après nous avoir montré tout ce dont on négligeait l'existence, à retomber sur ses pieds.

Qu'est-ce que vous a appris cette oeuvre sur la société d'aujourd'hui ?

R.E. : Que toutes les époques sont nombrilistes et ont en commun d'évaluer la qualité d'une oeuvre à l'aune de ce qu'elle dit sur "aujourd'hui" (qu'il s'agisse d'hier ou de demain). Que notre société n'a rien d'original, qu'elle rejoue la même partition que les autres en introduisant à la marge quelques arpèges inédits qui sont la signature de son temps.

En quoi vous a-t-elle éclairé sur l'âme humaine ?

R.E. : Je ne comprends pas votre question. Je ne connais pas l'"âme humaine" mais la matière humaine dont on fait tantôt des livres, des mélodies, des plats ou des tableaux. Je dois à la Recherche de sentir qu'on peut justifier l'existence sans lui chercher un sens, qu'on peut aimer les choses de la vie au point de les comprendre avant de les juger, et que c'est en fouillant les perceptions qu'on découvre les causes.

Lectures de Proust, sous la direction de Raphaël Enthoven, Fayard, 288 p., 16,90 €.

Propos recueillis par Philippe Petit


Raphaël Enthoven, philosophe de naissance - Vanessa Schneider

Portrait d'un jeune homme débordé, auteur, enseignant et très présent dans les médias. Il vient de rattraper le temps perdu en publiant "Lectures de Proust".

Raphaël Enthoven n'a pas que des qualités : il a attendu l'âge de 30 ans pour lire Proust. Depuis, il a téléchargé le livre audio d'A la recherche du temps perdu sur son iPod, qu'il écoute en boucle dans sa voiture.

Raphaël Enthoven est beau. Voilà, c'est écrit. On n'en parlera plus. Raphaël Enthoven est bien élevé. Il vous tient la porte, vous demande si l'odeur de son omelette matinale ne vous incommode pas, vous remercie de l'avoir ennuyé avec vos questions.

Raphaël Enthoven est bien né. Fils de la journaliste et écrivain Catherine David et de l'éditeur Jean-Paul Enthoven, il a baigné dans les textes et les mots. Et n'en a conçu aucun blocage. "Le fait que mes parents soient écrivains l'un et l'autre ne m'a jamais posé de problèmes, au contraire", assure-t-il. Ce sont même ses premiers lecteurs.

Raphaël Enthoven est philosophe. Il n'a pas eu le choix et cela lui va très bien. "Enfant, j'ai reçu ça comme une information. "Toi, tu feras de la philosophie", me dit un jour mon père. Je voulais déjà être prof, je n'ai jamais pu apprendre quelque chose sans le transmettre, c'est un destin comme un autre." "C'est en me soumettant à la parole de mon père que j'ai trouvé la liberté", conclut-il. La philosophie, c'est, selon lui, "l'endroit des questions que l'on ne peut pas ne pas se poser". A 17 ans, il lit Clément Rosset, son maître, sa référence contemporaine, et sort subjugué de sa lecture : "Il mettait des mots sur l'état de mon âme." Ensuite, il découvre Spinoza et Bergson.

Raphaël Enthoven est un travailleur acharné : normalien, agrégé de philosophie, c'est un jeune homme débordé. A 35 ans, il est déjà l'auteur de trois livres, anime une émission quotidienne consacrée à la philosophie sur France Culture, réalise un programme bimensuel sur Arte, écrit dans Philosophie Magazine et tient chronique une fois par mois dans l'Express.

Raphaël Enthoven est un prof qui n'enseigne pas. Enfin, plus. Il a dû abandonner son cours à Polytechnique pour des raisons d'agenda. "Ce qui me manque, c'est la classe, ce qui ne me manque pas, ce sont les copies." On ne relit pas celles des auditeurs ou des téléspectateurs. Raphaël Enthoven est donc aujourd'hui un philosophe de média avec lesquels, assure-t-il, il entretient une relation "raisonnablement méfiante". "Je bénis le fait qu'il existe des lieux où l'on peut être payé pour faire de la philosophie, explique-t-il. Je cherche un peu de temps long dans les médias. On peut dire quelque chose simplement sans simplifier, et ça marche. On n'est pas obligé de flatter la foule dans l'auditeur, on peut parler à des individus plutôt qu'à des ensembles."

Raphaël Enthoven est un philosophe médiatique, souvent vu dans les pages des journaux people. Il a été le mari de Justine Lévy, qui exposa crûment leur rupture dans un livre à succès. Il fut ensuite le compagnon de Carla Bruni, dont il a eu un enfant avant qu'elle ne rencontre Nicolas Sarkozy. De cette vie exposée, il a tiré un constat, somme toute assez banal : "Le règne de l'opinion publique peut devenir quelque chose de délétère. On peut jouer impunément avec l'honneur des hommes."

Raphaël Enthoven n'est pas un philosophe de service *. Ou, en tout cas, ne veut pas être "celui que l'on fait venir sur un plateau de télévision, comme les seins de la bimbo, qui est chargé de distiller un peu d'ennui, de jargon, de concept". Il s'agace de "l'emploi de la philosophie comme d'un cosmétique. Ce qui est amusant, c'est d'aller à la télé en ne faisant pas ce qu'on attend de nous". Et il a l'impudence de penser qu'il y parvient. Raphaël Enthoven se méfie de la politique. Il a adhéré au Parti socialiste en 2002, a travaillé pour Fabius. Son rôle : servir de plume pour "allumer Emmanuelli et Mélenchon". Il en est reparti deux ans après, déçu. "Aujourd'hui, dit-il, mes rapports avec la politique sont ceux d'un antimilitant. J'aime penser contre mon camp, le camp d'où je viens, la gauche."

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