mardi 15 février 2011

L'économie chinoise distance irrémédiablement le Japon - Philippe Mesmer

Le Monde - Economie, mardi, 15 février 2011, p. 15

En 2010, le Japon a perdu sa place de deuxième économie mondiale - un rang occupé depuis 1968 - au profit de la Chine. Selon les chiffres publiés lundi 14 février par le gouvernement nippon, le produit intérieur brut (PIB) japonais a atteint 5 474 milliards de dollars (4 059 milliards d'euros) lors de l'année écoulée, après une croissance de 3,9 %, contre 5 879 milliards de dollars pour la Chine (+ 10,3 %). Et l'économie de la Chine devrait encore croître de 9,6 % en 2011 selon le Fonds monétaire international (FMI), malgré un resserrement monétaire destiné à freiner l'inflation.

S'ils vantent la fulgurante progression de ces trois dernières décennies, les dirigeants chinois se gardent de surexploiter médiatiquement le thème : rapporté à la première population mondiale, le PIB chinois n'est que de 4 380 dollars par habitant, contre environ 34 000 dollars au Japon. Le site du Quotidien du peuple, le journal du Parti communiste, relevait récemment dans un éditorial que les accomplissements de la Chine " ne doivent pas lui monter à la tête ", soulignant que le chemin à parcourir reste long pour s'approcher du niveau de vie des Japonais et qu'il faut désormais " améliorer la qualité de la croissance ".

Même si la rétrogradation du Japon au rang de troisième économie mondiale était attendue depuis que le PIB chinois a dépassé le nippon au deuxième trimestre 2010, ce recul illustre le relatif déclin de l'industrie japonaise, moteur traditionnel de la croissance nippone. Et les chiffres du PIB au quatrième trimestre 2010 ne vont pas non plus améliorer le moral de l'Archipel : même si l'activité a finalement un peu mieux résisté que prévu, le PIB a reculé de 1,1 % en rythme annuel (- 0,3 % par rapport au trimestre précédent) à cause de l'arrêt de plusieurs mesures de relance décidées après la crise de 2008.

Trop faible rentabilité

La consommation des ménages a, elle, reculé de 0,7 % et la production industrielle de 1,7 %. Cette dernière peine à repartir, en raison notamment d'un yen fort qui pèse sur les exportations.

En 2011, le ministre japonais de l'économie, Kaoru Yosano, attend une " amélioration de l'activité ". Mais une meilleure conjoncture n'aidera pas l'industrie à corriger des faiblesses structurelles qui menacent ses performances et la survie du réseau de PME qui dépendent d'elle.

La crise de 2008 a remis en évidence ces handicaps, notamment une trop faible rentabilité. " Les groupes japonais gaspillent encore trop de ressources financières et humaines, note Atsushi Nakajima, de l'institut Mizuho. Soucieux de préserver l'emploi, ils maintiennent trop d'activités non rentables. "

A la différence de la Corée du Sud, où un vaste mouvement de fusions a été amorcé après la crise de 1997, le Japon souffre également d'une pléthore de groupes concurrents. " Le pays compte huit constructeurs automobiles, plus que les Etats-Unis ", regrette M. Nakajima. A cela s'ajoutent le maintien sous perfusion par le gouvernement de sociétés en difficulté, les PME notamment, et la persistance d'un fonctionnement interne à l'ancienneté plus qu'au mérite.

Dans ce contexte, il n'est pas étonnant de voir fondre les positions autrefois dominantes des groupes nippons. Les géants de l'électronique ont perdu un tiers de leurs parts de marché global en dix ans, au profit de rivaux essentiellement sud-coréens.

L'annonce le 3 février de la fusion entre les sidérurgistes Sumitomo Metal et Nippon Steel semble amorcer un changement. Le rapprochement donnera naissance en 2012 au deuxième groupe mondial et doit permettre, dixit Shinji Muneoka, le PDG de Nippon Steel, de " tirer le meilleur parti des investissements et des actifs existants ". Pour la première fois au Japon, un tel rapprochement a été décidé en passant outre le gouvernement et les banques. Même la commission de la concurrence (FTC) n'a pas été mise au courant.

Dans le même temps, de plus en plus d'industriels délocalisent, tout en gardant au Japon les activités les plus innovantes : ainsi, Nissan, qui produit son modèle électrique Leaf au Japon, va assembler la March en Thaïlande.

Les autorités aussi semblent prêtes à agir. Le gouvernement a inscrit au budget de l'exercice 2011 une baisse de l'impôt sur les entreprises de 5 points, à 35 %. Il a lancé des négociations sur le libre-échange avec l'Union européenne et en vue de l'adhésion au Partenariat transpacifique.

Philippe Mesmer avec Harold Thibault (à Shanghaï)

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