jeudi 31 mars 2011

Alain Badiou, le bluff mis à nu - Alexis Lacroix

Marianne, no. 727 - Idées, samedi, 26 mars 2011, p. 76

Dans "Après Badiou", Mehdi Belhaj Kacem, ancien disciple du philosophe, dresse de lui un portrait au vitriol et démystifie son "hypothèse communiste". Où l'on a la confirmation que le style de Badiou est un mixte de despotisme intellectuel et de bouffonnerie.

Certains livres possèdent la force d'une bombe. C'est le cas du nouvel essai de Mehdi Belhaj Kacem, Après Badiou. Dans une langue grinçante, drôle et enlevée, ce philosophe de 38 ans raconte tout sur son ex-mentor et ami Alain Badiou ; il malmène sa légende sulfureuse d'"incorruptible" des grandes luttes émancipatrices ; et il désenchante, définitivement, l'aura de ce penseur, de cet intellectuel omniprésent qui, tout en pratiquant d'acrobatiques commentaires des dialogues de Platon, excelle à "customiser" l'idéal révolutionnaire avec son "humour au cambouis". En n'hésitant, par exemple, ni à louer les vertus de Staline et de Pol Pot, ni à dénier l'existence de l'antisémitisme dans la France actuelle (1), ni encore à tirer des révolutions arabes cette leçon passablement unilatérale, si l'on songe à la tragédie libyenne : "N'est-il pas risible de voir quelques intellectuels de service, soldats en déroute du capitalo-parlementarisme qui nous tient lieu de paradis mité, faire don de leur personne [...] afin d'apprendre à ces peuples sauvages le b.a.ba de la "démocratie" ?" (2)

Pour toutes ces raisons, Après Badiou ne va pas provoquer des déflagrations dans les seules chapelles germanopratines. Car ce livre exigeant et courageux ne se réduit pas - ce qui serait déjà beaucoup - à un exercice de désenvoûtement philosophique, à une thérapie "nietzschéenne" pour un échappé de la secte ; c'est, d'abord, une enquête, d'une rare honnêteté intellectuelle, sur le mécanisme d'une fascination. Le "diable" en tête et la rage au coeur, Belhaj Kacem frappe très fort, mais il vise juste, aussi, infiniment juste. Cet homme d'idées a allumé son radar littéraire. Le lien secret entre la politique de Badiou et son style le captive : "La méthode "rhétorique" de Badiou est celle d'une hystérie qui se drape en virilité intouchable : cette pensée qui se présente comme le modèle de la rigueur part en réalité à tout instant dans tous les sens, [...]" Voilà donc confirmé, par un témoignage "de l'intérieur", ce que Marianne écrivait il y a un an au sujet du champion de l'"hypothèse communiste", dans une enquête (3) où nous débusquions les facilités démagogiques, les surenchères trompeuses et les complicités politiques coupables de la "pensée Badiou".

Philo-démolition à coups de marteau de ce qu'il analyse comme un "bureaucratisme métaphysique", Après Badiou est aussi, et surtout, une pièce à conviction, un viatique pour les luttes à venir. Quand l'auteur écrit de la "construction spéculative" de Badiou qu'elle est "plus fasciste dans son fonds que celle d'Heidegger", il offre, bien sûr, non un simple démenti à certaines élucubrations de Badiou, et notamment au Siècle, son ode aux totalitarismes ; il fait plus quéclairer le tango de certains penseurs avec le pire : il réinvente, surtout, une "guerre en philosophie" comme dit Bernard-Henri Lévy, son éditeur, et engagée sur plusieurs fronts - ceux du mensonge, de la corruption, de la servitude volontaire et de l'abjection raciste ; guerre, aussi, contre toutes les forces coalisées pour abattre l'humanisme démocratique et républicain. Bonnes feuilles en exclusivité.

(1) L'Antisémitisme partout, aujourd'hui en France, d'Alain Badiou et Eric Hazan, La Fabrique.

(2) Le Monde, 23 février 2011.

(3) "La star de la philo est-il un salaud ?" enquête d'Eric Conan, Marianne, 27 février 2010.


Après Badiou, de Mehdi Belhaj Kacem, Grasset, 21,5o €.


EXTRAITS

"Le Cthulhu psychologique"

Je m'honore d'être le tout premier à être entré au plus près du sillage de Badiou sans en être ressorti broyé, comme tous et toutes les autres. J'ai survécu à ce Cthulhu psychologique, qui utilise son génie philosophique à seule fin d'assouvir ses pulsions tentaculaires de chéfaillon gauchiste vieux de la vieille. Qui n'a dirigé, dans une ombre où lui seul ne voyait que du feu, son insignifiante "Organisation politique" que pour expérimenter ses talents psychologiques de la domination, dans le seul intérêt de son travail conceptuel, et du monument qu'il comptait bien, sur ce charnier virtuel, s'ériger à lui-même en fin de carrière, et nous refaire le mythe de la Caverne à l'envers. Ce ne fut pas une organisation politique ensoleillée au Juste et au Vrai, mais, presque tous ceux qui y sont passés vous en témoigneront, le sinistre sous-sol d'un laboratoire psychologique, à toutes fins "philosophiques" utiles à long terme.

Ne me parlez plus de "politique" à propos de Badiou : jamais personnage n'aura sonné aussi creux derrière ce mot. Jamais l'application scolaire à imiter, dans l'éternel jardin d'enfants du scolasticat, tous les grands génies politiques de son temps n'aura accouché d'une souris aussi chétive, d'une inexistence historique aussi criante, voire criarde, dans l'enfilage de mouches groupusculaire qui se la raconte "héroïque", et, dans cette excellente lancée, d'une somme de bêtises autosuggestives qui font paraître intelligente même la bureaucratie albanaise.

Le chantage du petit Mao attardé est simple : il vous met en demeure "militantisme concret, sinon rien", pour empocher tout de suite la mise de son droit à la simplification psychologique hargneuse, comme on l'examinera plus qu'à loisir. Car, puisque nul n'a plus le droit, après ce décret divin, de prononcer quoi que ce soit sur la politique qui ait quelque valeur s'il n'est pas militant, répondît-il au nom d'Adorno, de Lacoue-Labarthe ou de Debord (qui aura toujours, avec beaucoup de lucidité, associé "les crétins et les militants" (nous y viendrons), pour ne pas remonter à Hegel ou à Rousseau ; et puisque seul un militant a le droit de parler de politique, il aura un droit illimité, fût-il "le plus grand philosophe vivant", à débiter toutes les âneries qui lui passent par la tête. Elles sont frappées du sceau du "sel insoluble de la vérité", comme dit le Crusty du "métapolitique" universitaire, et invalident même les plus complexes constructions des génies philosophiques non militants. [...]

Portrait du philosophe en "machiste transcendantal"

[...] Rions donc un peu : les occasions s'en font tellement rares... Je suis sans doute le seul, de l'avoir lu, et techniquement, jusque-là, à avoir relevé dans l'Etre et l'événement ce bout de phrase fabuleuse, que je cite encore de mémoire, tant je sais mes classiques : "L'amour, s'il existe (mais divers signes attestent que oui)..." Tout est dit. Badiou doute de l'existence de l'amour, tout en s'interrogeant sur son "être" pour nous édifier, et se fendre sur le tard du best-seller convenu pour ménagère de 18 à 98 ans. Faut bien faire rêver Madame, pense sans doute notre play-boy sur le retour, jamais à court d'un bon conseil pour le jeune coureur, quand il faut ne pas se laisser prendre aux Mensonges de la Créature. Quand je pense que j'ai failli m'y laisser envoûter... Ah, les leçons de machisme transcendantal du grand homme ! "Comment pouvez-vous être si dupe des femmes, Mehdi ?" administrait celui qui ne savait strictement rien de ma vie privée, mais qui fonctionne par daguerréotypes mentaux uniquement appris à l'écrit, dès qu'il soupçonne quelque chose d'un peu "féministe" dans un travail, par exemple le mien. [...]

"Plus Bigard que le calife"

L'heure est venue, après cette entrée en matière, d'illustrer l'humour de Badiou par morceaux choisis, qu'on n'aille pas m'accuser de viser à faux. Il nous faut donc nous arrêter, autant que le sujet le mérite, à l'humour hétéro-scato-beauf de Badiou, son côté "plus Bigard que le calife". Badiou n'est en rien un "sourieur", mais indéniablement un rieur, notamment quand pointe cet humour de régiment qui est le seul auquel il soit sensible : et que Socrate va tortiller du cul à la Gay Pride, et que le sentimentalisme humanitaire de Rhubarbe, c'est une façon de se vider le fion, et que l'élection présidentielle, c'est le boléro des enculés...

Doucement les rires, on ne s'entend plus. Le grand bourgeois n'a finalement trouvé de sa vie qu'un moyen pour rejoindre ce qu'il suppose du "prolétaire" : l'humour au cambouis.

L'humour de Badiou, c'est celui du patibulaire cérébral : le badibulaire. Sacré Badibule ! Il en connaît une de plus que le diable, notre routard du concept, celui qui sait à la demande vous faire plier par terre. L'équivalent, dans l'empyrée où se projettent les psycho-typologies philosophiques, de la virilité "tatouages et biscotos", que rutilent tous ceux que leur libido n'arrive pas à rassurer. [...]

Un oracle empoussiéré et sorbonnard

[...] Nous sommes au coeur du débat. Il y a une profonde schizophrénie dans la philosophie, comme dans les prises de position éthicopolitiques, d'Alain Badiou.

[...] Il faut en convenir, à la fin : Badiou a de l'humour, mais involontaire. Il est comique, mais exactement là où il ne voudrait pas. C'est notre grand bouffon intellectuel. Au fond, en cette ère de nihilisme dépressif, il fallait au moins cela : personne ne pourra avec le recul me reprocher d'avoir misé, si j'ose dire, sur un cheval en blanc. Bigard ou Laurent Gerra ne sont rien à côté de lui (et encore, vous n'avez pas été frappé par la grâce de ses one-man shows en privé) ; les sketchs "petites annonces" d'un Semoun et d'un Dubosc paraissent d'un toccato proustien si on les compare aux blagues volontaires de Badiou - pour ne rien dire des involontaires... [...] Ses éditoriaux politiques d'oracle empoussiéré, sorti de derrière les fagots gauchistes, sont vides, parce que sa pensée politique, hors de l'application scolaire toujours stéréotypée, des sempiternelles mêmes formules apprises derrière les murs d'Ulm, est tout à fait creuse. A part se payer de grands mots, passé l'effet de surprise pittoresque, personne de mémoire de sapiens n'a jamais avancé d'un pouce après l'avoir écouté sur la question, fût-ce sur huit, dix ou quarante années. [...]

L'amplitude des sommets badiousistes n'efface pas l'odeur d'effet de serre qui l'a alimentée, d'amphithéâtre en groupuscule, pour fuir la réalité. Je n'ai pas besoin, personnellement, de médiation "politique" de potache militant pour rencontrer Antonio le mécanicien portugais, ou Patrick l'ouvrier en bâtiment ; ce sont immédiatement mes amis, d'homme à homme ; je les respecte pour ce qu'ils sont autant qu'ils me respectent pour ce que je suis. Ils me tiennent pour "l'intello de service", et m'aiment comme ça ; ils comptent parmi mes meilleurs amis, parce que je reconnais en eux une subtilité de jugement et d'évaluation psychologique que je rechercherais en vain chez les neuf dixièmes des "intellectuels" - et Badiou ne mérite même pas d'être au bas de la liste de ce pourcentage. Voilà ce que m'auront appris quelques années formatrices de complexes surmoïques en blanc, au cours desquelles, comme par hasard, je n'aurais pas eu une seule velléité de me mouiller dans quelque politique réelle que ce soit. L'effet Badiou, et son appoint "Zizek", aura été utile à réveiller une génération politique : il serait disgracieux de nier l'évidence. Mais, depuis au moins trois ans, cet effet est d'évidence devenu stérilisant. [...] Oui, décidément : le portrait du philosophe en curé laïc rend les bons vieux curés du village irrésistiblement sympathiques.

"Plus fasciste qu'Heidegger"

J'ai mis des années à comprendre comment le vieux singe avait mis au point son numéro de grimaces. Il ne répond jamais rien quand on touche à un point faible de sa pensée, et se drape dans les airs évasifs du grand homme qui reste viril, et ne se laissera pas déloger du podium pour si peu. [...] La méthode "rhétorique" de Badiou est celle d'une hystérie qui se drape en virilité intouchable : cette pensée qui se présente comme le modèle même de la rigueur part en réalité à tout instant dans tous les sens, dit tout et son contraire et s'enlise dans tous les chemins qui ne mèneront nulle part. [...] Badiou veut ôter aux humains le simple droit à mourir. La vérité est que, philosophiquement, la construction spéculative de Badiou est plus fasciste en son fonds que celle d'Heidegger.

Après Badiou, de Mehdi Belhaj Kacem, Grasset, 21,5o €.

© 2011 Marianne. Tous droits réservés.




De Badiou à BHL, itinéraire d'un repenti

Emilie Lanez

Le Point, no. 2011 - Société, jeudi, 31 mars 2011, p. 82,83,84

Transfuge. Dans son livre « Après Badiou » (Grasset), Mehdi Belhaj Kacem rompt avec son maître à penser. Violent.

La philosophie est une guerre. D'un côté, les « démocrates », ainsi baptisés par leur chef de file, Bernard-Henri Lévy. De l'autre, les « badiousistes », minoritaires en vogue qui suivent l'enseignement d'Alain Badiou, leur tonitruant général. Tribu gauchiste, celle-ci se retrouve dans les écrits de Platon, Marx, Mao, Lacan, Lénine et saint Paul, unissant ses passions révolutionnaires hétéroclites dans une rhétorique belliqueuse. Entre ces deux camps que tout oppose (maisons d'édition, journaux attentifs et, accessoirement, vision du monde), longtemps un calme flegmatique régna, BHL allant jusqu'à dire de Badiou, dans la revue branchée Purple Fashion, que celui-ci est « un adversaire. Mais que[je]ne parviens pas à détester ». Lorsque soudain, vive reprise des hostilités : Mehdi Belhaj Kacem, 37 ans, le plus doué des fantassins de Badiou, déserte. Il renie son maître. « Une prise de guerre décisive pour la démocratie », selon le camp BHL. Comment fait-on, en guerre philosophique, pour rejoindre le fortin adverse ? On publie un livre. MBK a donc écrit « Après Badiou », dans la collection « Figures » chez Grasset, dirigée par BHL. La reddition y est absolue : « Vous dédiez ce premier chapitre à la personne qui vous aura foutu dans ce trou[ndlr : Badiou], tout autant qu'à celle qui vous en aura sorti, Bernard-Henri Lévy », assène Mehdi Belhaj Kacem en s'adressant à lui-même.

Feu sur Badiou. Suit, dans une outrance verbale quasi célinienne, une déconstruction totale dudit trou, soit la pensée badiousiste, mêlée de commentaires gracieux - « la lourdeur de ses plaisanteries qu'on croirait revenues des heures entières à la graisse de canard » -, ponctuée abondamment de qualificatifs « hénaurmes » pour ne pas nommer le philosophe honni : « éléphant prolétaire surgi des eaux du loch Ness stalinien et qui renverse les porcelaines bourgeoises en éructant et en pétant », « maître Chafouin », « Quinquin », « barbier mathématique », « professeur de sophisme préfascisant », « fonctionnaire immortel d'opérette normalienne », « mâle dominant de la horde des babouins révolutionnaires, entendons la nébuleuse internationale du gauchisme universitaire chic », « Grande Virilité Intouchable », « Garnement Grandiloquent » et beaucoup, beaucoup d'autres dans la même veine, qui, convenons-en, n'est pas celle que nous avons étudiée en classe de terminale littéraire. Mehdi Belhaj Kacem hait à la mesure de feu son adoration.

Son transfert, « symbole important pour la jeunesse »-, dit-on encore chez les BHL anonymes -, serait ainsi une perte de taille pour le camp Badiou. « D'ailleurs, il ne va pas le laisser partir sans se battre. Il fait sonner la charge en envoyant ses soldats répandre ci et là que MBK ne vaut rien en philosophie, qu'il est malade, que ce transfert n'obéit qu'à des motifs psychiatriques », confie, effaré, un observateur, affirmant reconnaître là les méthodes staliniennes chères au héraut de l'ultragauche. Entre autres forfanteries, Mehdi Belhaj Kacem nous confie avoir « été accusé par une journaliste de la presse hebdomadaire pro-Badiou d'avoir été payé pour liquider[s]on ami ». Quant à Badiou lui-même, il remarque, placide, que,« visiblement, Mehdi Belhaj Kacem a pensé qu'être mon ami ne lui rapportait pas assez, ni assez vite, et qu'être mon ennemi lui rapporterait gros : il suffirait de vendre sa renégation à ceux, nombreux et puissants, qui sont mes ennemis de longue date. Je n'ai aucun autre commentaire à faire sur cette banale histoire de corruption mentale ». Soit, mais où est la philo dans tout cela ?

Anarcho-situationniste. Car, passée l'amusante découverte de la nature prosaïquement humaine de nos grands penseurs, il faut pourtant se souvenir que cette querelle emporte dans son sillage des idées aussi essentielles que la place de l'homme sur la terre, la définition du Bien et celle du Mal, la Vérité, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et autres fondamentaux. Mehdi Belhaj Kacem est un philosophe autodidacte. Bachelier, il erre brièvement dans une faculté de lettres,« une jeunesse punk et patachon, école anarcho-situationniste ». Jusqu'au jour de la grande révélation : la lecture de « L'être et l'événement », somme qu'Alain Badiou publia en 1988.« Pendant quatre mois, je l'ai lu, relu. J'ai fait toutes les démonstrations mathématiques. J'étais bouleversé. Je lui ai écrit mes commentaires. Le jour où il m'a répondu, j'ai pleuré de joie. » Commencent alors huit années d'intense proximité. « J'ai servi à le faire connaître. » Qu'aima-t-il dans cette oeuvre philosophique complexe ? « Il est un immense métaphysicien, que je continue d'admirer. Comprendre l'être à la lumière des mathématiques est génial, son concept de vérité est grandiose. » Alain Badiou, 74 ans, professeur honoraire à Normale sup, publia en 2007 un pamphlet, « De quoi Sarkozy est-il le nom ? », dans lequel il compare les électeurs de Sarkozy à des « rats ». Succès commercial. Le philosophe n'est pas uniquement métaphysicien et sarkophobe, il est avant tout, essentiellement, absolument, un théoricien du maoïsme - le dernier ?... -, le défenseur inébranlable de la Grande Révolution culturelle prolétarienne chinoise, l'admirateur des Khmers rouges de Pol Pot. Un intellectuel qui écrivit en 1975 que « la résolution d'une contradiction exige que quelque chose disparaisse », hommage peut-être aux millions de morts des purges chinoises. Un penseur convaincu que la démocratie « est de notoriété publique le pouvoir d'une maigre oligarchie de dirigeants d'entreprise, de détenteurs de capitaux, de politiciens consensuels et de stars médiatiques », le suffrage universel étant, quant à lui, « récurrente stupidité du nombre ».

Humilié. Platonicien, Badiou croit que l'Idée ne peut être contredite par l'épreuve des faits, par l'Histoire. Qu'importe donc les massacres, les génocides, les goulags, les camps de rééducation, pourvu que « l'hypothèse communiste » nous révèle plus avant la Vérité. Alain Badiou est aimé de ses fidèles, universitaires américains en mal d'exotisme intellectuel, qui adorent en lui le dernier mandarin de la French theory, étudiants japonais ardents, enseignants français éblouis par le talent oratoire et une poignée de militants dévoués. Ces derniers, prêts à en découdre pour que l'ultragauche contribue à l'avènement du grand soir, celui où le prolétariat mondial, dissolvant l'Etat, prendra en main son destin, s'agrègent au coeur de l'OP, la clandestine « Organisation politique » créée en 1985 (200 membres actifs), qui lutte au nom des sans-papiers, prolétariat des prolétariats. Etrangement, son disciple d'alors, MBK, ne rejoint pas « le groupuscule totalitaire ». « Mes névroses ont été vigilantes pour moi. A l'été 2003, je suis devenu très parano. J'étais alors le jeune badiousiste de service et beaucoup m'ont manifesté une hostilité homicide. En 2005, j'ai détalé de Paris. » Loin du maître, loin de l'OP, à Brive-la-Gaillarde. « Il y a dix-huit mois, je lui ai écrit une lettre pleurnicharde, je me sentais mal, et sa réponse fut méchante. Il m'a reproché de raser les murs. Cette phrase m'a dégoûté, révulsé. Le soir même, j'ai commencé à écrire ce livre. Sans en parler à personne », confie-t-il, ému et fragile. Difficile pour le profane de comprendre en quoi ces quelques mots badins purent ainsi dessiller les yeux de celui qui fut longtemps loyal, tant Mehdi Belhaj Kacem est peu explicite. Il laisse juste entendre que Badiou l'aurait souvent humilié, lui reprochant entre autres sa sexualité « très années 68 ». « Je ne voulais pas finir en m'effondrant en larmes lors d'une conférence de Badiou. Alors je me suis dit que soit on reste dans le crâne de Wagner, soit on en sort. J'ai conscience qu'après le transfert le contre-transfert sera forcément très violent. » En effet. Dépression, bref passage à l'hôpital et prise de Lexomil. « Mon psychiatre étant très lacanien, il comprenait bien ce que je traversais. »

On s'étonnera que renier en 2011 l'enseignement d'un maître maoïste puisse conduire à un tel malaise psychique.« Nous sommes face à la vieille histoire des envoûtements totalitaires. La pensée de Badiou est captivante, incroyablement séduisante. Y renoncer, comme le fait MBK, revient à un désenvoûtement, un dégrisement », analyse un philosophe. Dégrisement proche de l'apostasie. MBK vilipende ceux qui, eux, continuent d'aduler « la pensée mortifère ». De ses anciens compagnons de route il écrit qu'ils sont « trois pelés qui veulent bien se laisser prendre à vos filets mentalement barbelés », les séminaires de Badiou deviennent sous sa plume acide des « festins incestueux ». Quant à l'édifice intellectuel de son ex-maître, il s'apparente à une « nébuleuse conceptuelle badiousiste ». MBK raille l'engagement gauchiste, « chantage du petit mao attardé ». Il grince face à la pose prolétarienne du professeur Badiou, salarié de l'Education nationale, « prolétaire qui aura toujours été plein aux as, ce que permet son extraction grande-bourgeoise ». Le transfuge moque encore le tropisme chinois. Badiou, écrit-il, « aura raison de disséquer dans son bureau cosy les joyeusetés de la Révolution culturelle comme un livre de topologie algébrique, sans avoir jamais mis les pieds en Chine ». Il tape dur, là où cela fera très mal : « Comme Auschwitz n'est pour Badiou explicitement rien d'autre qu'un phénomène naturel, type précession des équinoxes, la GRCP[Grande Révolution culturelle prolétaire chinoise,ndlr]n'est sans doute qu'une sorte de joyeux tsunami. »

Mehdi Belhaj Kacem a, on l'aura bien compris, rompu, après avoir passionnément cru. « Il y a un moment très douloureux où je me suis dit que non, le maoïsme n'est pas la solution du XXIe siècle. » Ouf ! Il avance, fragile, ébahi, dans de nouvelles contrées, y découvrant les vertus cordiales des « démocrates », ses nouveaux amis. Alain Finkielkraut, philosophe du camp des « démocrates », et donc à ce titre ex-ennemi, « m'a invité à parler de foot dans son émission de radio », confie-t-il, surpris. BHL « ne me demande aucun compromis, j'ai besoin de lui pour me sentir protégé ». Ainsi donc, on peut, entre intellectuels, diverger, critiquer et cependant se respecter, converser, voire s'écouter... Lorsqu'on demande à Mehdi Belhaj Kacem, philosophe revenu à la raison et en qui Bernard-Henri Lévy voit « un penseur qui compte », s'il redoute la riposte du camp Badiou, le jeune philosophe répond « préférer crever pour cela que d'y rester ». Il s'interrompt. « Je vais citer Mao : nous craignons la guerre, mais je n'en ai pas peur. »


Alain Badiou

Major de Normale sup, major à l'agrégation de philosophie, Alain Badiou, né en 1937 au Maroc, est le fils d'un maire de Toulouse. En 1968, il rejoint l'Ecole normale supérieure, où il suit le séminaire du philosophe marxiste Louis Althusser. En 1969, il publie « Le concept de modèle ». Le philosophe se passionne pour la Révolution culturelle chinoise et pour les mathématiques. Maoïste marxiste-léniniste, il publie une trentaine de livres, dont « Théorie du sujet » et « L'être et l'événement » (tous deux édités au Seuil).

Bernard-Henri Lévy

Bernard-Henri Lévy, né en 1948 à Oran, intègre Normale sup en 1968, où il recevra, lui aussi, l'enseignement de Louis Althusser et de Jacques Derrida. Agrégé de philosophie, il publie son premier livre en 1977 chez Grasset, « La barbarie à visage humain » - début d'une longue carrière. BHL consacre sa réflexion aux visages du Mal que sont le fascisme, le totalitarisme, le terrorisme et son dernier avatar, l'islamisme radical. Ecrivain, journaliste, cinéaste, le philosophe globe-trotteur s'est dernièrement engagé du côté des insurgés libyens.