jeudi 31 mars 2011

FINANCE - Mille dollars l'heure -


Le Monde - Dernière heure, mercredi, 30 mars 2011, p. 27

A quoi observe-t-on que les affaires sont de retour ? Il y a les formidables bénéfices de quelques hedge funds, les bonus repartis à la hausse des dirigeants des grandes banques et des traders... Mais il est des manifestations moins spectaculaires qui en disent parfois plus sur l'humeur générale régnant à Wall Street que les indicateurs les plus classiques. Ainsi en est-il du coût du temps que les juristes spécialisés facturent à leurs clients (qui sont souvent ces mêmes banquiers que l'on vient d'évoquer).

Jamais en première ligne, heureux de vivre caché tant il est indispensable, le lawyer, et plus précisément l'avocat d'affaires, est à la fois le poumon et le masque des activités de la place; et ses émoluments sont toujours représentatifs d'une tendance. Il y a quatre ou cinq ans, les premiers d'entre eux, les plus recherchés pour leurs compétences, avaient commencé d'oser dépasser les 1 000 dollars (710 euros actuels) l'heure de conseil facturée à leurs clients.

Ce secteur d'activité générait un chiffre avoisinant les 100 milliards de dollars annuels et ses stars, primes de fin d'année incluses, empochaient de 3 millions à 4 millions de dollars par an. En 2008, le tarif moyen du conseil juridique facturé aux entreprises (de 500 à 550 dollars l'heure) avait crû de 8 %. Comme le prix du mètre carré, le tarif de l'avocat d'affaires semblait promis à croître sans discontinuer mille ans encore.

Las ! la panique boursière de l'automne 2008 et la crise financière qui s'ensuivit avaient mis à mal cette perspective mirifique. Après la disparition de Lehman Brothers et l'effondrement de l'assureur AIG, même les plus courus des avocats d'affaires n'ont osé dépasser la " barre des 1 000 ", de crainte de voir le chaland partir se faire mieux conseiller ailleurs à moindre coût. Depuis, comme les petites banques locales, dont quelque 800 ont disparu de 2007 à ce jour, des cabinets juridiques, petits et même moyens, ont également fermé. Eh bien, les beaux jours reviennent ! Selon le consultant spécialisé Valeo Partners, les vedettes du conseil juridique n'hésitent désormais plus à facturer pour certains types de service des honoraires allant jusqu'à 1 250 dollars (888 euros) l'heure.

Les noms de Michelle Gon, John Huber, Kirk Radke et d'autres ne vous diront rien, pas plus que ceux des grands cabinets où ils sont partenaires, mais leurs talents particuliers et l'évolution de leur rémunération constituent d'excellentes indications de l'état d'esprit moyen régnant au sein des marchés et des activités les plus en vogue. Ainsi, les stars du conseil juridique les plus courues actuellement (donc les mieux rémunérées) sont d'abord spécialisées dans l'investissement en Chine, ensuite dans le capital-investissement (là, rien de neuf), puis dans les fusions-acquisitions - qui, elles, redémarrent -, enfin dans les faillites, qui se maintiennent à un niveau élevé.

Tel le célèbre " indice Big Mac " imaginé par The Economist pour comparer l'évolution du pouvoir d'achat d'un pays à l'autre, le paramètre inattendu, mais à la signification symptomatique plus ample - du type honoraire de l'avocat d'affaires -, peut se dupliquer dans d'autres domaines, en ces temps d'incertitude quant au contenu réel de ce que mesurent les indicateurs usuels (croissance, chômage, inflation, etc.).

Ainsi encore, par exemple : comment mesurer autrement qu'à l'aide de taux abstraits et peu fiables l'évolution de la situation économique d'ensemble des Etats-Unis, c'est-à-dire d'un pays où l'immigration étrangère - légale, légalisée ou illégale -, plus qu'en tout autre lieu du monde riche, occupe une place majeure ? Réponse : en pistant les montants envoyés par les travailleurs étrangers qui y sont installés à ceux des leurs restés vivre dans leur pays d'origine (sachant que l'accroissement annuel du nombre des immigrés reste très stable).

Une étude récemment publiée par la Banque interaméricaine de développement (BID) sur la décennie écoulée conclut ainsi qu'après un spectaculaire effondrement en 2009-2010 des transferts monétaires des immigrants latinos, les premiers mois de l'année en cours marquent un infléchissement positif notoire.

Entre 2001 et 2008, ces montants n'avaient cessé d'augmenter, passant de 21 à 69 milliards de dollars par an, avant de retomber durant les deux années suivantes de grande récession sous le niveau atteint en 2006 (moins de 60 milliards). Or, sur le groupe de quatre pays qui constitue l'ossature actuelle de cette immigration - Guatemala, Honduras, Salvador et surtout Mexique, pays qui, à lui seul, fournit aujourd'hui le quart des immigrés aux Etats-Unis -, les données pour le début 2011 sont impressionnantes.

Par rapport au même mois de l'an dernier, les flux monétaires de ce type des Etats-Unis vers ces pays y ont augmenté en moyenne, en janvier, de 6 % à 16 %, selon les cas. Commentant cette étude, le Wall Street Journal, qui note au passage que " les travailleurs immigrés aux Etats-Unis tendent à retrouver un emploi plus rapidement que la moyenne ", y décèle un indice supplémentaire que la " reprise économique " est bien là.

Ainsi donc, de la finance à l'économie réelle, et si l'on occulte un moment la croissance molle, la faiblesse de l'emploi, la multiplication des faillites ou la poursuite des saisies immobilières, tout irait mieux - même les indicateurs hors piste l'assurent.

Sylvain Cypel

cypel@lemonde.fr

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