jeudi 31 mars 2011

Cioran : de l'inconvénient d'être né il y a cent ans - Thomas Mahler


Le Point, no. 2011 - Idées, jeudi, 31 mars 2011, p. 126,127

À l'occasion du centenaire de Cioran, les Editions de L'Herne publient la seconde partie, totalement inédite, du «Bréviaire des vaincus : Tome 2», que l'écrivain voulait détruire. Extraits exlusifs.

Le 8 avril 1911 naissait à Rasinari , dans le sud de la Transylvanie, Emil Cioran. Un siècle plus tard, le fils de pope devenu « antiprophète » et apôtre du pessimisme est célébré à travers un flot de parutions, de colloques, d'expositions et d'une vente aux enchères à Drouot (le 7 avril). Celui qui s'étonnait que « la perspective d'avoir un biographe n'ait fait renoncer personne à avoir une vie » se retrouve aujourd'hui davantage scruté post mortem. Même la justice salue le centenaire de Cioran : le 11 mars, la cour d'appel de Paris a mis un terme à une longue et épineuse bataille judiciaire autour de 35 cahiers manuscrits, donnant raison à la brocanteuse Simone Baulez, qui aurait déniché ces textes dans la cave de l'écrivain là où les spécialistes ne voyaient qu'un « lot de débarras ne méritant pas description ». En attendant la vente de ce trésor littéraire estimé à 1 million d'euros, un autre inédit de valeur refait surface : le « Bréviaire des vaincus II ». Ce second volet de ses écrits dans le Paris occupé n'a été découvert qu'après la mort de Cioran. « Merci pour la peine que tu as prise pour transcrire mes divagations plus ou moins juvéniles, écrit-il à son frère en novembre 1975. C'est fâcheusement lyrique, et franchement démodé comme ton. Je te donne le conseil de détruire tout ça. C'est ce que je pense faire de tous mes manuscrits roumains. Il ne faut pas qu'il en reste la moindre trace. » Jamais détruit, et désormais traduit en français, ce manuscrit est le reflet d'une époque charnière dans la vie du philosophe. Installé définitivement en France et adoubé« chevalier de la langueur parisienne », Cioran s'essaie brièvement à la fonction d'attaché culturel à la légation roumaine à Vichy, avant de passer la guerre entre foyers et restaurants universitaires. Après avoir flirté avec le fascisme dans les années 30, l'auteur délaisse ici la politique. Ultime oeuvre en roumain, le « Bréviaire des vaincus » marque aussi l'adieu à sa langue natale. Le moraliste y polit ses réflexions sur l'exil, l'absence de Dieu et « la peur du Ver éternel », tandis que le styliste affûte ses aphorismes.

Dans les yeux de la femme

Ce qui se passe entre les hommes, en bien ou en mal, se réduit à la peur de la solitude. C'est d'elle que procèdent l'amour et le crime, Dieu et le diable, les institutions et l'anarchie. Nul ne se supporte jusqu'au bout. L'esprit doit être coupé en deux; les émotions, partagées; les frissons, exprimés. Nous aimons par besoin que quelqu'un nous connaisse jusqu'au bout, par désir d'échapper à notre propre intimité, par peur que, sans témoin, la pensée ne s'élève verticalement au ciel pour, ensuite, s'effondrer sans écho. Face au désert du coeur, une compagnie funèbre semble un concert. Dans les yeux de la femme, nous lisons questions ou réponses, comme si nous étions nés du dialogue ou pour le dialogue. Ainsi s'inaugure notre existence : nous interrogeons nos parents. Mais que pourraient-ils bien répondre ? Ensuite nos voisins, nos amis. Avec eux, c'est pareil. Nos amantes ? Ce n'est pas mieux. En amour, nous avons l'illusion d'une réponse... Si la femme pouvait nous dire tout ce qui tremble dans notre attente, c'est dans l'amour que nous nous accomplirions et ainsi notre marche incertaine prendrait fin. Cependant, nous poursuivons notre chemin.

La charogne

Le corps ne veut plus continuer. Voilà le grand ennemi, l'hydre de notre devenir ! Il nous est si proche que nous allons jusqu'à croire ne faire qu'un avec lui... Il mine notre confiance : son obstination, étouffant le bouillonnement intérieur de notre avenir, sape tout présent porteur de lendemains. Le corps est notre servitude; les membres sont les marges visibles de l'Idée. La maladie lève en lui. Pour oublier l'immédiateté cruelle, impitoyable, qui lui est propre, nous combattons ses abstractions et autres moulins à vent drolatiques. Nous nous croyons épiés par des fatalités, subjugués par le Destin, alors qu'il est ici, en nous, dans les membres et dans la moelle, dans les articulations et dans les veines, là où s'agitent - hideuses, souterraines - les puissances aveugles de notre inexorable usure. La charogne - dont la santé nous sépare - commence à nous troubler, à manifester instamment sa présence, à nous entraîner vers le Rien où elle nous abandonne enfin, sans défense. Elle est la négation de l'Avenir, l'injure déclarée de notre essence : c'est grâce à elle que la mort a pu brandir sa tête à l'intérieur de l'Univers... Si nous lorgnons l'infini, c'est pour ne pas palper directement la pourriture, pour ne pas sentir l'anéantissement de notre chair. Dieu nous protège du cadavre immanent et, par ciel interposé, nous fuyons les évidences de la décomposition.

Vingt-quatre heures dans la vie de Cioran

Programme du jour : tu te lèves, sans entrain ni joie. Une fois habillé, tes ambitions se réveillent : ta verticalité t'incite à regarder devant toi. Tu lis, tu écris, tu bâilles. Ensuite tu manges. Après avoir déjeuné, les idéaux s'amenuisent et avec eux les passions. Si tu es à Paris, tu vas au café; ailleurs, au bistrot. Car il te faut aller quelque part. Rester avec toi-même, impossible ! Tu te mêles aux femmes : une conversation sans contenu remplit une heure, ou un lit. Tu te remets à lire, et puis tu manges à nouveau. Et ainsi de suite : le Temps devant toi. Que faire seul, face à la soirée ? Après avoir, durant de longues heures, avec orgueil et plaisir, songé à te supprimer, voilà que le crépuscule t'attendrit. En l'absence du soleil le mensonge se poursuit, et tu n'éprouves nulle honte à faire de la nuit une complice dans l'inessentiel, c'est-à-dire dans l'existence.

Eloignement des étoiles, proximité des vers

Deux choses me remplissent d'épouvante : l'éloignement des étoiles et la proximité des vers. Celui qui entend quelque chose à l'astronomie a le devoir de se départir de son droit à l'illusion. Comment croire encore à l'homme, avec tant d'espace devant soi ? Dans la proximité des vers, comment espérer encore ? La vue la plus exaltante comme la plus dégradante est, à égale mesure, facteur de ruine. Les astres ne m'ont pas révélé mon sort mais bien sa négation; de même, les asticots. Astres et vers ne se révèlent qu'à la faveur des ténèbres : ils oeuvrent la nuit. Mais fussent-ils au ciel, fussent-ils en notre essence souterraine - une phosphorescence tragique émane des uns et des autres. L'activité nocturne du ciel lacère nos pensées - celle des vers, notre corps. Ces deux extrêmes nous perdent. Pour le coeur qui refuse de distinguer entre firmament et cimetière, le sublime est tout aussi meurtrier que la pourriture.

Que sont devenus les temps de « L'Iliade »?

Où trouver,chez les modernes, le vigoureux bouillonnement du sang ? Même nos larmes sont fades... et d'ailleurs nous avons perdu jusqu'à l'habitude de pleurer. Ainsi qu'un enfant, Ulysse soupire après les étendues de l'enfer et des mers... Achille, apprenant la mort de Patrocle, se jette à terre, met ses vêtements en pièces, s'arrache les cheveux... Qui donc, parmi nous, comprend encore tant de pathétique inscrit en tant de bravoure ? Nous ne sommes plus des guerriers : ignorant la cruauté aussi bien que l'attendrissement, nous conservons notre coeur au froid, nous étouffons la flamme qui pourrait poindre en notre âme. Car nos âmes ne sont que pesanteur; leur orgueil s'est écroulé sous la lourdeur des livres et des pédagogies. Des hommes comme il faut, parce que indignes de ce qu'il leur faudrait être - voilà ce que nous sommes. N'y aurait-il plus aucune malédiction essentielle suspendue sur nos têtes ? L'appel épique se serait-il tu à jamais dans notre souffle ? Nos croyances ne visent plus que le bonheur; quand, jadis, elles épiaient la grandeur. Des coeurs lyriques dans lesquels le désir de départ et d'aventure s'est putréfié... Que sont devenus les temps de « L'Iliade », où des enfants fous s'enthousiasmaient innocemment ?

Aimer : pourrir de concert

Des viandes étrangères collées l'une à l'autre frissonnent lors de la rencontre charnelle. L'amour offre, à cette pâte de chair et d'âme qui lève, la jouissance de supplices par la voie du plaisir. En vain, il pare de gémissements l'invariable abjection : l'éruption sonore, accompagnée de sueurs, ne couvre pas l'insignifiance de cet événement sempiternel. Au fond du lit déjà, l'esprit revenu des grognements momentanés convoite le rêve d'autres tempêtes, d'autres voluptés, d'autres horizons... Il ne peut s'y élever, l'épuisement l'enfonce dans le vert-de-gris de l'étreinte prolongée. Il est vaincu par tous les cieux, par le mensonge dont il a hérité jusqu'à l'os. Honteux, ivre du parfum ambiant, il penche son front sur la chaleur de ce corps d'où l'âme s'évapore. L'étonnement de se perdre pour si peu l'accable, même si un soupçon de légèreté nimbe ses anciens désirs. Du souffle magnifique, l'amour n'est que le piège fatal.


Repères

1911 : Naissance en Roumanie

1933 : Étudiant boursier à Berlin, il est séduit par le national-socialisme.

1936 : Professeur de philosophie au lycée de Brasov.

1941 : Exil définitif à Paris.

1947 : Choisit d'écrire en français.

1949 : Précis de décomposition.

1952 : Syllogismes de l'amertume.

1973 : De l'inconvénient d'être né.

1977 : Refuse le prix Roger-Nimier pour l'ensemble de son oeuvre.

1995 : Meurt à Paris des suites de la maladie d'Alzheimer.


«Bréviaire des vaincus : Tome 2», de E.M. Cioran (L'Herne, 120 p., 13,50 euros). Les Editions de L'Herne publient également la correspondance inédite entre Cioran et le poète Armel Guerne (« Lettres 1961-1978 », 286 p., 19 euros), avec le soutien de la Fondation La Poste. Toujours disponible : le volumineux Cahier de L'Herne consacré à Cioran (544 p., 39 euros).

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