jeudi 31 mars 2011

Pierre-François Souyri : « Le Japon ne sera plus le même »


Valeurs Actuelles, no. 3879 - Entretien, jeudi, 31 mars 2011, p. 42

Entretien Pierre-François Souyri, l'un des meilleurs historiens européens du Japon, analyse l'impact de la tragédie.

La catastrophe nucléaire tant redoutée après le séisme et le tsunami du 11 mars (près de 30 000 victimes) n'est pas écartée; plusieurs des six réacteurs de la centrale de Fukushima, à 250 kilomètres au nord-est de Tokyo, ne sont toujours pas sous contrôle. Le souci s'est reporté sur les fuites d'eau radioactive à l'extérieur des réacteurs. Elles succèdent aux rejets atmosphériques (le «nuage» a touché l'Europe le 23 mars), heureusement en cours de dilution. Quelles seront les conséquences économiques de ce choc ? Professeur à l'université de Genève, auteur d'une Nouvelle histoire du Japon, passionnant voyage à la rencontre de la société japonaise, Pierre-François Souyri revient sur ce qui s'est passé.

Les Japonais sont-ils dignes ou au contraire abattus ?

Les rescapés ont semblé sonnés. On le serait à moins. Mais il existe chez les Japonais une certaine forme de dignité face au malheur. Pas de scènes d'hystérie, de panique, de chacun pour soi. Ici on pleure en silence, on se recueille, on ne manifeste pas trop sa peine.

Comment expliquer cette attitude ?

C'est l'influence du bouddhisme qui imprègne les esprits, comme le christianisme imprègne les nôtres, que l'on soit croyant ou pas. C'est le sentiment de l'impermanence des choses qui a tant inspiré la poésie japonaise, la fragilité de l'existence devant la nature. Les Japonais vivent avec cette idée depuis leur petite enfance. Dans la famille et à l'école, on leur apprend à se conformer aux règles sociales qui réprouvent les comportements hyperindividualistes et aussi que la panique est mauvaise conseillère. Cela n'empêche pas qu'ils ont peur quand la terre gronde.

Cette tragédie peut-elle changer la société en profondeur ?

Elle se produit au terme d'une vingtaine d'années de stagnation relative du Japon, qui s'est accompagnée d'une montée en puissance de ses voisins, notamment la Chine. Les Japonais sentent que les politiques mises en place depuis le début des années 1990, néokeynésiennes et néolibérales, ont été inefficaces. Les dirigeants ont été incapables de trouver des solutions. Le peuple a le sentiment diffus de faire beaucoup pour le pays sans aucun résultat.

La classe politique sera-t-elle mise en cause ?

Une vieille idée ancrée en Extrême-Orient est que les désastres naturels sont la manifestation de l'impéritie des dirigeants. Ils viennent rappeler à l'ordre les puissants. Quand la crise sera passée, les dirigeants politiques ne pourront guère esquiver un débat de fond sur leurs inconséquences.

Que se passera-t-il ?

C'est difficile à dire, mais le mécontentement est évident. Il vise la stratégie de communication inepte du gouvernement, les secours mal organisés, le secret arrogant des «spécialistes» et, plus largement, la corruption et la médiocrité des dirigeants, la place du nucléaire dans l'économie...

Faut-il s'attendre à des manifestations de masse ?

C'est improbable. Le Japon est une société policée. Mais il n'est pas impossible de voir apparaître des figures politiques nouvelles, issues de la société civile, des associations, en rupture avec les partis et les pratiques d'avant-crise. La société japonaise ne sera plus tout à fait la même.

Le nucléaire peut-il être contesté ?

Après les chocs pétroliers des années 1970, les dirigeants ont estimé qu'il leur fallait assurer leur indépendance énergétique. Le nucléaire civil était alors présenté comme une technologie efficace, sûre et même écologique. Beaucoup de Japonais y ont cru. Mais très rapidement, des mouvements antinucléaires sont apparus.

Sans résultat...

Ces mouvements n'ont pas été assez puissants pour obtenir l'arrêt de centrales dont la technologie est obsolète, comme celle de Fukushima-1 ou de Hamaoka. Les opérateurs tenaient des discours lénifiants sur le fait que tout avait été prévu en cas de séisme et que les centrales étaient sûres. Sauf qu'ils avaient oublié le risque de tsunami... En bordure de mer ! Les voici face à des machines infernales qu'ils sont incapables de maîtriser.

Propos recueillis par Frédéric Pons

Nouvelle histoire du Japon, de Pierre-François Souyri, Perrin, 640 pages, 26 euros

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