jeudi 3 mars 2011

WIKILEAKS - Tom Sawyer chez les hackers - Emmanuel Hecht

L'Express, no. 3113 - livres DOCUMENT, mercredi, 2 mars 2011, p. 98-99

Illustre inconnu mais pirate informatique surdoué, Julian Assange racontait dans Underground son adolescence tourmentée. La réédition en français du livre de l'homme phare de WikiLeaks le rend plus romanesque que jamais. Extraits.

Avant d'être poursuivi par la justice pour "viol et agression sexuelle", Julian Assange, le père de WikiLeaks, le site qui fait trembler les gouvernements en diffusant des documents confidentiels, a été un jeune homme. Un hacker en rébellion contre l'ordre établi. Un "ado" introverti, sorti d'un film de Gus Van Sant. Sa jeunesse, celle des hackers, a été racontée par le menu dans Underground (1997), récit d'une journaliste australienne, Suelette Dreyfus, et d'Assange lui-même. Le livre ne fut pas un best-seller. Une nouvelle version paraît ces jours-ci, en Australie et en France. Elle prend un tout autre relief depuis que "Julian Assange est un ovni, un héros pour des générations en mal de combat", souligne Flore Vasseur dans la préface.

Underground annonce l'idéologie, à moins qu'il ne s'agisse des obsessions, de WikiLeaks : refus de l'autorité, combat du petit contre les puissants (la Nasa, les ordinateurs de l'armée américaine...), quête de l'information interdite, volonté de la "libérer", c'est-à-dire de la diffuser urbi et orbi.

Ce document est à l'univers des hackers ce que Sur la route a été pour la Beat generation : le témoignage clef. Inutile d'y chercher un scoop. Il s'agit d'un reportage, d'une plongée dans un monde paranoïaque peuplé de surdoués immatures, rejetons de soixante-huitards instables. L'un d'entre eux attire particulièrement l'attention : Mendax. Un surnom, bien sûr. Tout au long de la lecture, il faut suivre cet individu, le serrer de près, comme diraient les agents de la police fédérale australienne. Car il pourrait s'agir de Julian Assange en personne.

L'intéressé n'a jamais confirmé, ni démenti. Et si la bonne piste était celle de Tom Sawyer : un jeune homme généreux, courageux, asocial, mais aussi content de lui ? Comme Julian Assange. L'écrivain américain Mark Twain, son créateur, avait décidé de ne pas amener Tom à l'âge adulte, parce que "alors, il mentirait comme tous ces héros de quatre sous de la littérature". Julian, lui, est devenu adulte. Et sans doute ferait-il un superbe personnage romanesque. Cela signifie-t-il qu'il serait capable, lui aussi, de mentir ?

EXTRAITS :

"A l'âge de 15 ans, Mendax a déjà vécu dans une douzaine d'endroits différents, dont Perth, Magnetic Island, Brisbane, Townsville, Sydney, les collines d'Adélaïde et une ribambelle de villes côtières dans la partie septentrionale de la Nouvelle-Galles du Sud et de l'Australie occidentale. En 15 ans, il a été inscrit dans au moins autant d'écoles différentes. [...] Sa mère a quitté son domicile du Queensland à l'âge de dix-sept ans après avoir gagné suffisamment de la vente de ses toiles pour s'acheter une moto, une tente et une carte routière de l'Australie. Après avoir salué une dernière fois ses parents - deux universitaires - pour le moins abasourdis, elle part dans le soleil couchant. Quelque 2 000 kilomètres plus tard, elle arrive à Sydney et rejoint la communauté alternative qui y prospère. Elle y vit de son art et tombe amoureuse d'un jeune rebelle qu'elle rencontre lors d'une manifestation contre la guerre du Vietnam. [...]

Avant que Mendax ait un an, la relation entre le père et la mère prend fin. Quand il a deux ans, elle épouse un autre artiste. Plusieurs années fort agitées s'ensuivent, à déménager de ville en ville tandis que ses parents explorent la bohème gauchiste des années 70. Enfant, il est entouré d'artistes. Son beau-père met en scène des pièces de théâtre et sa mère s'occupe du maquillage, des costumes et des décors. [...] La mère de Mendax et son mari continuent de s'engager à travers le théâtre. Le jeune garçon, lui, ne rêve jamais de s'enfuir pour rejoindre un cirque : il vit comme un troubadour itinérant. Si l'acteur-metteur en scène est un bon beau-père, il est aussi alcoolique. Peu de temps après le neuvième anniversaire de Mendax, c'est la séparation puis le divorce. [...]

La mère de Mendax entre alors dans une relation houleuse avec un musicien amateur. Mendax a peur de cet homme qu'il tient pour un psychopathe violent et manipulateur. Il possède cinq cartes d'identité différentes. Son histoire personnelle est totalement fabriquée, jusqu'à son pays d'origine. Lorsque cette nouvelle relation prend fin, les déplacements réguliers à travers le pays reprennent. Mais le voyage n'a pas la même saveur que l'odyssée insouciante des années précédentes. Cette fois, ils fuient la violence de l'ex-concubin. Pour finir, après s'être cachés sous de faux noms d'un bout à l'autre du continent, Mendax et sa famille s'installent dans la périphérie de Melbourne. [...]

A dix-sept ans, Mendax fuit aussi son domicile parce qu'on l'a informé de l'imminence d'une descente. Il efface ses disques durs, brûle ses sorties papier et prend le large. Une semaine plus tard, la CIB de Victoria débarque, fouille sa chambre, mais ne trouve rien. Il épouse sa petite amie, une jeune fille de seize ans, intelligente mais introvertie et émotionnellement instable qu'il a rencontrée par un ami commun dans un cours pour surdoués. Un an plus tard, ils ont un enfant. [...]

A l'aide d'un programme nommé Sycophant conçu par Mendax, les hackers de la Rébellion [NDLR : trois hackers forment ce groupe, Mendax, Prime Suspect et Trax] mènent de nombreuses attaques contre l'armée américaine. Ils introduisent Sycophant sur huit machines de guerre en choisissant souvent des systèmes universitaires comme celui de l'Université nationale d'Australie ou l'Université du Texas. Ils pointent les huit machines sur leurs cibles et tirent. En six heures, les machines ont assailli des milliers d'ordinateurs. Les hackers récoltent parfois jusqu'à 100 000 comptes par nuit. Grâce à ce programme, ils forcent surtout un groupe d'ordinateurs qui leur permet d'attaquer massivement tout Internet.

Et ce n'est que le début. Les sites sur lesquels ils se rendent forment une sorte de Who's Who du complexe militaro-industriel américain : le quartier général du 7e bataillon de l'US Force, l'Institut de Recherche du Pentagone à Stanford en Californie, le centre de techniques militaires navales de surface en Virginie, l'usine de systèmes aériens de Lockheed Martin au Texas, Unisys Corporation, à Blue Bell en Pennsylvanie, le Centre de vols spatiaux Goddard de la NASA, Motorola Inc. dans l'Illinois, TRW Inc. à Redondo Beach, en Californie, Alcoa à Pittsburgh, Panasonic dans le New Jersey, la Station d'ingénierie militaire sous-marine de la Marine américaine, Siemens-Nixdorf Information Systems dans le Massachusetts, Securities Industry Auto-mation Corp à New York, le laboratoire national Lawrence Livermore en Californie, le centre de recherches en communication de Bell dans le New Jersey, celui de Xerox à Palo Alto en Californie. [...]

Lorsque l'administrateur est sur le point de trouver Mendax, un message apparaît sur son écran. Il ne porte pas l'en-tête habituel d'un message envoyé d'un système à un autre. Il se contente d'apparaître, comme par magie, au milieu de l'écran de l'administrateur :

J'ai fini par développer des sensations.

L'administrateur s'arrête net, cessant momentanément sa recherche frénétique pour contempler ce premier contact avec une intelligence du cyberespace. Puis un autre message anonyme, vraisemblablement en provenance des profondeurs du système informatique lui-même, se forme sur l'écran :

J'ai pris le contrôle.

Pendant des années, je me suis débattu dans la grisaille.

Mais à présent, je vois enfin la lumière.

L'administrateur ne répond pas. La console est inactive.

Assis seul devant son Amiga dans la nuit noire des faubourgs de la ville, Mendax rit à gorge déployée.

Mendax envoie un autre message anonyme sur l'écran de l'administrateur :

Ça a été chouette de jouer avec votre système.

Nous n'avons causé aucun dégât et nous avons même amélioré deux trois trucs. S'il vous plaît, n'appelez pas la Police fédérale."

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