mardi 12 avril 2011

Finkielkraut : " Que faire quand les bons élèves sont traités de bouffons ou de collabos ? "

Le Monde - Le Monde Education, mercredi, 13 avril 2011, p. EDU12

Professeur à l'Ecole polytechnique, écrivain, philosophe, essayiste, Alain Finkielkraut est aussi un penseur de l'éducation, côté résolument ou effrontément conservateur, qui ne craint pas de se faire souvent polémiste.

Ses prises de position contre la " pédagogie moderne ", l'égalitarisme et, d'une façon générale, l'adaptation de l'école à l'air du temps sont sans concessions, comme l'illustre cet entretien où, avec son éloquence coutumière, il reste à contre-courant. Sa crainte d'une baisse du niveau dont s'accommode le système et son souhait d'une sanctuarisation de l'école reviennent sur le devant de la scène.

En 2007, vous appeliez à " déconnecter l'école ". Le rôle de l'école n'est-il pas plutôt de former à la recherche documentaire ?

Je maintiens que l'école devrait être le lieu par excellence de la déconnexion. C'est à l'écart et à l'abri d'Internet qu'on peut former des élèves à cette hiérarchisation dont ils ont si désespérément besoin sur Internet.

L'introduction des ordinateurs à l'école ne résout pas les problèmes de l'école. Elle en crée même de nouveaux : le copier-coller, par exemple. Comme il y a toujours davantage de travaux dirigés ou encadrés, l'élève cherche son information sur la Toile. On lui demande un exposé, il se branche en général sur Wikipédia, encyclopédie coopérative, y trouve son bonheur, des liens, et vous ressort ce qu'Internet lui a offert.

N'est-ce pas, en modèle réduit, la démarche que suit tout intellectuel ?

Non. Il fut une époque où on allait en bibliothèque, on cherchait ainsi des choses qui ne vous étaient pas livrées à domicile toutes mâchées. On en arrive à réduire le monde de l'écrit à la documentation et l'information immédiatement disponibles. Et le problème qui se posera de plus en plus à notre école branchée est celui du plagiat.

Car c'est ainsi que se font des exposés, puis des mémoires, puis des thèses. On y est déjà. Pour la plupart des disciplines scolaires, Internet ne sert strictement à rien. Le meilleur moyen d'étudier un poème de Baudelaire est de se concentrer sur le texte lui-même et non de se dispenser de toute quête personnelle grâce à l'immense documentation qu'Internet peut offrir.

On ne peut pas apprécier Baudelaire s'il arrive sur l'écran de l'ordinateur ou du téléphone portable ?

Si, bien sûr. Mais commençons par le livre et, ensuite, éventuellement, utilisons ces merveilleux outils que sont les ordinateurs. Car ils offrent un grand nombre d'agréments, j'en conviens. En plus de délivrer de la documentation, l'Internet est un espace interactif : on communique, on " tchtate ", on bavarde, on jacasse...

Beaucoup de parents sont désarmés devant l'ampleur du phénomène. Il n'est plus aucun milieu social où la transmission du goût de lire ne soit devenue très difficile car l'enfant ou l'adolescent est tenté de passer toutes ses heures de loisir à l'écran avec ses copains. Or c'est seulement dans la solitude que peut s'épanouir la lecture. Et c'est précisément cela que l'Internet fait perdre.

Ne peut-on reconstituer une solitude de réflexion tout en restant connecté ?

Sans doute, mais si l'on s'en tient au cas de l'élève, il lui faut, à un moment donné, s'abstraire du monde environnant, de son agitation, de son brouhaha, de sa fébrilité, pour se confronter à l'objet de culture silencieux et transcendant qu'il lui est proposé de comprendre. Ceux qu'on appelle les digital natives me semblent en très mauvaise posture. Parce qu'ils lisent, certes, mais plus de la même façon. Ils surfent, ils naviguent et, dans leur grande impatience, ils ont tendance à remplacer le savoir par l'accès au savoir.

Se forgent ainsi des personnalités de plus en plus réfractaires à la lenteur et au livre lui-même. Ce livre dont Derrick de Kerckhove dit qu'il est " un lieu de repos pour les mots écrits ". Cette fixité du livre est absolument cruciale. Elle est éminemment formatrice. Et l'école devrait corriger Internet, ne serait-ce qu'en luttant contre le je-m'en-foutisme linguistique dont il est le vecteur.

L'écrit triomphe, mais c'est un écrit délivré de l'orthographe, de la syntaxe, de l'étymologie, de l'histoire de la langue. C'est donc à l'école de restituer cette profondeur. Comment ? Par des dictées ! En disant cela, je suis conscient d'aggraver mon cas, puisque ce qui était hier le discours même de l'émancipation est aujourd'hui affublé d'une image réactionnaire.

Vous dites que l'école doit " corriger " Internet. N'écartez-vous donc pas l'idée d'en faire un apprentissage critique ?

Je ne l'écarte pas totalement mais c'est un aspect subalterne de la tâche du professeur. L'école doit cultiver les élèves de façon qu'ils puissent être très vite et d'eux-mêmes sensibles aux approximations, aux faiblesses, voire aux erreurs et aux mensonges qui courent sur la Toile.

Depuis le début des années 2000, vous avez été reçu par tous les ministres de l'éducation. Vos prises de position sont très appréciées à droite, sans être suivies d'effets...

Avec son austérité, sa rigueur, son exigence de lenteur et la place centrale qu'elle fait au livre, l'école est de plus en plus anachronique. Il appartient, selon moi, aux responsables politiques, qu'ils soient de gauche ou de droite, de veiller sur cet anachronisme. Or ni la droite ni la gauche ne le font.

L'une et l'autre n'ont qu'une idée en tête : adapter l'école, c'est-à-dire la noyer dans le monde bariolé, égalitaire et " instantanéiste " de la techno-démocratie.

Je me sens donc en porte-à-faux avec la droite et la gauche. En matière culturelle, la droite mène la même politique qu'une gauche, infidèle à son grand héritage, avait lancée à l'époque du mitterrandisme.

En novembre 2010, le rapport la " Culture pour chacun " du ministère de la culture, estimait que, " d'une certaine manière, le véritable obstacle à une politique de démocratisation culturelle, c'est la culture elle-même ".

Sous le noble prétexte de combattre l'intimidation sociale, on abolit sans vergogne la frontière entre la culture et l'inculture ! Cette vision des choses est très active à l'école, où je ne vois pas aujourd'hui de différence fondamentale entre une politique de droite et une politique de gauche.

Historiquement, la gauche a pourtant porté l'idée de l'exigence pour tous...

Bien sûr ! Et même " l'élitisme pour tous ", selon la belle formule d'Antoine Vitez. Or la gauche a tourné le dos à cet héritage. Elle accompagne le grand processus d'égalisation décrit par Tocqueville : puisque nous sommes tous semblables, nous sommes tous égaux. Et puisque nous sommes tous égaux, toutes nos pratiques se valent.

Il y a quand même une particularité de la droite ces dernières années, c'est qu'elle pense que l'anachronisme dont vous parliez est coûteux...

Certains s'en prennent à l'école au nom du principe d'égalité, d'autres au nom de principes économiques. Les arguments peuvent être différents. Je vois malgré tout une convergence pour aligner l'école sur l'esprit du temps. Cependant, je ne voudrais pas accabler les hommes politiques, tant leur marge de manoeuvre est devenue étroite.

Toute réforme de l'école qui irait dans le sens de la rigueur et de l'exigence se heurterait à une mobilisation générale des syndicats d'enseignants, des associations de parents d'élèves et des élèves eux-mêmes. Ce ne serait tout simplement pas gérable.

Syndicats et associations défendent aussi la culture pour tous...

Sauf qu'elle s'est transformée en droit au baccalauréat pour tous ! Au lieu d'élever, ce qui est très difficile, une classe d'âge au niveau du baccalauréat, on a abaissé le baccalauréat au niveau d'une classe d'âge formatée par les " tchats " sur Internet. Imaginez que l'on redonne un peu de consistance au baccalauréat, cela nous ferait passer de 85 % de réussite à peut-être 70 % ou 65 %... Mais alors, ce serait déjà l'émeute !

Pourtant, comme le voyait très bien Laurent Schwartz, il faut réintroduire de la sélection. Si vous voulez que le bon usage de la langue soit appris, il faut sanctionner le mauvais usage. A cela on vous répond, au nom de la lutte contre les discriminations, que tous les usages sont légitimes et qu'il ne faut laisser personne sur le bord du chemin.

Dans l'école humanitaire qui a succédé à l'école humaniste, la mauvaise note tend à être perçue comme une humiliation et le redoublement comme un supplice médiéval. Donc vous n'êtes pas en mesure d'assurer cette transmission parce que les instruments dont vous avez besoin vous sont retirés ! Il faut ajouter une difficulté à laquelle tout le monde est confronté et qu'on n'ose pas aborder de front : l'hostilité d'un nombre grandissant de " jeunes " à la culture scolaire. Que faire quand les bons élèves sont traités de bouffons ou de collabos ?

Ce qui m'inquiète aussi, c'est que l'une des raisons de l'irrespect à l'égard des professeurs est qu'ils ne peuvent prétendre, avec leurs petits salaires, incarner une élite.

Ils peuvent incarner le désintéressement...

Oui, mais, aujourd'hui, c'est comme s'il n'y avait plus de grandeur que matérielle, et c'est là aussi que l'on retrouve l'anachronisme de l'école. On rend rituellement hommage aux " profs ", mais les Hussards noirs de la République n'ont pas leur place dans la nouvelle élite sociale.

Les amuseurs, les comédiens, les rappeurs qui ont pignon sur rue, tels Fifty Cent et son film Get Rich or Die Tryin' (" Sois riche ou meurs en essayant ") sont des révoltés pleins aux as !

L'école n'est pas chez elle dans ce climat d'urgence et d'impatience, dans ce monde où on en veut toujours plus, où les médiations apparaissent inutiles, bizarres, fastidieuses et où l'admiration pour les grandeurs de l'esprit n'a presque plus cours.

Vous n'avez pas répondu sur le fait qu'on vous " récupère " pour produire du discours sans appliquer vos idées...

D'abord, je ne suis pas aussi sûr qu'on me récupère, comme vous le dites. Et si on le fait, c'est, vous avez raison, sans aucune conséquence. Nous sommes pris dans des processus, techniques, hyper-démocratiques... Pour le bien du monde, pour le bien des adultes et des enfants, et donc pour le bien de la démocratie elle-même, un parti politique possible devrait prendre en charge la résistance à ces processus. Ce parti n'existe ni à droite ni à gauche.

L'écologie, certes, propose un nouveau paradigme : non pas changer le monde, non pas le refaire, mais l'épargner et, comme disait Camus, empêcher qu'il se défasse. Mais les écologistes réduisent le souci de la Terre à une préoccupation environnementale et, pour le reste, ils continuent autant qu'ils le peuvent à la transformation de tous les désirs en droits. Cela n'est certainement pas à la hauteur des défis de notre temps. Le parti de la résistance aux processus n'existe pas.

Propos recueillis par Luc Cédelle

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