jeudi 14 mai 2015
Alain Finkielkraut : « La réforme du collège n'est pas progressiste, elle est destructrice »
jeudi 6 octobre 2011
Alain Finkielkraut : "Aimer c'est d'abord une découverte"

Le Figaro, no. 20894 - Le Figaro Littéraire, jeudi 6 octobre 2011, p. 2
Cet exercice littéraire se fait rare, et il se trouve que c'est un philosophe qui l'exerce avec passion : l'analyse des grandes oeuvres. Après Un coeur intelligent où Alain Finkielkraut partageait ses lectures de Camus, Blixen, Conrad, Dostoïevski..., il offre une analyse de quatre auteurs dans "Et si l'amour durait". On retrouve Roth, Kundera rencontrés précédemment ainsi que la compagnie de Madame de La Fayette (La Princesse de Clèves) et celle d'Ingmar Bergman (Les Meilleures Intentions). Comme chez La Fayette, le sujet central de Finkielkraut est l'amour. Mais l'amour libéré des contraintes et des conventions où « notre coeur est notre seul guide », dit-il. D'où certaines questions, dont celle-ci : « L'amour a-t-il assez de ressources une fois levés tous les interdits, brisés tous les tabous, vaincus tous les obstacles, pour résister à l'épreuve du temps ? » Pour tenter d'y répondre, le philosophe met de côté les sciences sociales. Il choisit la littérature, et quelques écrivains « éclaireurs » (le mot est de lui). Un bonheur de lecture partagée.
LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Le roman d'amour n'a-t-il pas été qu'un prétexte pour décrire et décrypter une société ?
Alain FINKIELKRAUT. - La plupart des romans d'amour sont nourris du différend entre le sentiment et la société, il se trouve que les modernes ont surmonté ce différend. Pour ce livre, je me suis intéressé au roman qui traite, non des difficultés de l'amour avec le monde extérieur, mais des difficultés inhérentes au sentiment amoureux.
Justement, dans les oeuvres que vous avez choisies, l'amour n'apparaît pas en tant que tel. Chez Kundera notamment, vous parlez surtout du sentiment amoureux...
Kundera est en effet un choix paradoxal, car il est surtout connu pour être un auteur libertin. Il a fait, contre le XIXe siècle romantique et sentimental, le choix du XVIIIe siècle, de son hédonisme et de ses fêtes galantes, mais le libertinage n'est pas le dernier mot de Kundera. L'Insoutenable Légèreté de l'être est un grand roman d'amour. Et il y a chez Kundera des amoureux, des personnages, telle Tamina dans Le Livre du rire et de l'oubli, ou Joseph dans L'Ignorance qui aiment par-delà la mort. Ce libertin nous livre une méditation extraordinaire sur la fidélité.
Les romans que vous traitez ne parlent-ils pas davantage de l'amour que de l'être aimé ?
Je ne dirais pas tout à fait les choses ainsi, Aragon fait dire à Aurélien : « l'important ce n'est pas la femme, c'est l'amour » et à cette phrase je voudrais réagir à titre personnel : toute mon expérience va contre cette « déification » du sentiment. L'amour le plus beau n'est pas seulement un sentiment, c'est une découverte. Si vous me demandiez de parler de mon amour - mais ce n'est pas l'objet de cet entretien - je ne vous parlerais que de sa destinataire !
Vous opposez Proust et Bergman. Le premier dit « On n'aime plus personne dès qu'on aime. » Alors que l'héroïne du second voudrait unir les deux amours : l'exclusif et l'oblatif. C'est Proust le vainqueur ?
Quand il dit cela, Proust exprime deux choses. La première est une variante de « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». La seconde : l'amour est une obsession, un sentiment exclusif. Proust va même plus loin. Il dit que quand on aime, on aime la personne malgré elle et malgré soi. Peut-être que ce n'est pas vrai, peut-être qu'on a besoin de l'amour pour découvrir ce qu'un être a d'authentiquement aimable, c'est-à-dire d'unique et d'irremplaçable. Bien sûr, ce n'est pas toujours vrai. Parfois, Proust a raison, mais il lui arrive d'avoir tort. Dans Les Meilleures Intentions, de Bergman, l'héroïne Anna tente de concilier les deux amours : l'amour de l'aimé et l'amour du prochain. Malheureusement, les choses ne sont pas si simples, et elle l'apprendra à ses dépens.
Quel est pour vous le roman d'amour de ces cinq ou dix dernières années ?
Je pense à un auteur qui s'est préoccupé du destin du sentiment amoureux dans le monde de la consommation généralisée : Michel Houellebecq. Je citerai Plateforme, Les Particules élémentaires... Dans La Carte et le Territoire, Houellebecq a donné aux efforts fournis et aux artifices employés par les couples pour faire durer non seulement l'amour mais le désir, le nom humble et beau de « bonne volonté érotique ».
Comment expliquer que de nombreux philosophes, dont, je crois, vous êtes, après une longue expérience de débats et d'enseignements, en viennent à la littérature. Permet-elle un décryptage, une meilleure compréhension du monde ?
Loin de moi l'idée de jouer la littérature contre d'autres approches, notamment la philosophie. Les sciences sociales analysent des tendances, des comportements généraux. La littérature s'intéresse aux individus, aux contradictions, aux tiraillements, aux hésitations, elle scrute le for intérieur. On redécouvre, aujourd'hui, grâce à des auteurs comme Kundera, la force du roman comme oeuvre de connaissance. J'essaie de participer à cette redécouverte.
PROPOS RECUEILLIS PAR
Mohammed Aïssaoui
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vendredi 23 septembre 2011
EXTRAITS - "Et si l'amour durait" par Alain Finkielkraut

Le Point, no. 2036 - Idées, jeudi 22 septembre 2011, p. 114,115,116,118
Les aventures de l'amour qui dure
Émilie Lanez
Dans « Et si l'amour durait
L'amour était autrefois en guerre contre l'ordre établi. Aujourd'hui, l'amour est un droit de l'homme. Non seulement nous prétendons aimer comme nous voulons, quand nous voulons et qui nous voulons, mais l'amour est, peut-être plus encore que l'argent, le critère d'une vie réussie. On le cachait, on l'exhibe; on le combattait souvent, on l'encourage toujours; on condamnait les folies auxquelles il pouvait conduire, on les excuse - quand on ne les approuve pas.
Le philosophe ne prétend nullement délivrer une leçon ou énoncer une thèse. À partir de ses lectures de Mme de La Fayette, Bergman, Roth et Kundera, il se demande ce que devient ce « sentiment, ou ce lien » dans un monde où le « tout, tout de suite » est la loi et où l'engagement dure ce que dure l'envie. Que reste-t-il de l'amour quand plus rien - ni la famille, ni l'Église, ni les convenances - ne s'oppose à lui, quand le principe de plaisir est la maxime de notre action ? Sommes-nous encore capables, « nous autres modernes », d'aimer contre le temps, contre la mort et parfois contre le plaisir ? On ne pourra pas, cette fois, intenter un procès en réaction à Alain Finkielkraut. Non seulement l'amour et la liberté peuvent cohabiter, nous dit-il, mais l'amour a gagné avec la liberté des femmes. Reste qu'on se demande si, à force d'être partout, l'amour ne finira pas par être nulle part.
Le Point : Votre titre révèle une espérance, celle d'un amour durable. Mais pourquoi faudrait-il que l'amour dure pour être authentique ?
Alain Finkielkraut : L'amour, qui se défie expressément de ce qu'il déclare, qui s'accommode de son propre parjure au point de l'ériger en loi de fonctionnement, cet amour est-il encore de l'amour ? Si j'ai choisi la littérature, c'est parce que je ne voulais pas écrire un essai sur l'amour ni a fortiori un traité. Je n'ai pas de leçon à délivrer. Je n'en reste pas moins convaincu que toute déclaration d'amour est une déclaration d'éternité. Valéry dit : « Le renoncement à la durée marque une époque du monde. L'ère du provisoire est ouverte. » Et Heidegger prolonge : « Être aujourd'hui, c'est être remplaçable. À tout objet est essentiel qu'il soit déjà consommé et appelle ainsi à son remplacement. » Mais l'amour, c'est le fait d'éprouver un autre être comme irremplaçable et de le lui déclarer.
Ce n'est pas pour vous casser le moral, mais les textes que vous avez choisi de commenter - et la littérature en général - parlent plutôt de l'impossibilité de l'amour, de sa fin inéluctable. Les histoires heureuses font rarement de beaux romans. L'amour n'obéit-il pas au principe d'entropie plutôt qu'à la loi de l'éternité ?
Bien sûr, on peut aimer et cesser d'aimer. Si l'amour n'est qu'un sentiment, alors il se mesure à son intensité et il n'y a rien à dire. Mais peut-être est-il aussi une découverte, la découverte de ce qu'un être peut avoir d'extraordinaire ou d'unique. Cette découverte ne peut pas, à mes yeux, être érodée, abîmée, détruite par le temps, elle s'approfondit dans le temps. Aussi désabusé, aussi ironique soit-on, on n'est pas à l'abri, fort heureusement, d'une rencontre qui va tout chambouler. Tomas, le héros de « L'insoutenable légèreté de l'être », ne croyait pas en l'amour, puis il a rencontré Teresa. L'amour généralement s'épuise, c'est vrai. Mais il existe des êtres inépuisables.
Vous observez cependant que la princesse de Clèves, elle, revient de l'amour avant d'y être allée...
La princesse de Clèves renonce à l'amour précisément parce qu'elle ne croit pas que celui-ci puisse être durable. Elle pense que le serment d'amour est une promesse toujours trahie par au moins l'un des deux amants. Notre époque dénonce son renoncement tout en ratifiant ses motifs. Elle dit : oui, l'amour est éphémère, et alors ?
Oui, et alors ?
Kierkegaard dit que la tâche est de conserver l'amour dans le temps et que, si la chose est impossible, alors l'amour est impossible aussi. Dans son éloge de l'époux, il fait intervenir la résolution - l'époux est celui qui « garde l'être aimé dans l'étreinte fidèle de sa résolution ». Nous ne sommes plus, nous autres, hypermodernes, des êtres résolus, mais des êtres discontinus. Présenter l'amour comme une tâche heurte notre hédonisme spontané. L'amour, pensons-nous, relève tout entier du principe de plaisir. Il ne peut donc être l'objet d'une résolution.
Résolution, tâche... L'amour et la liberté seraient-ils, pour vous, irréconciliables ? Du reste, la littérature classique parle des « chaînes de l'amour ». Pouvons-nous aimer, dès lors que nous prétendons maîtriser notre destin ?
C'est cela, la difficulté principale des modernes avec l'amour. Si la loi de l'époque devient la loi de l'amour, si, au nom de l'intensité ou de la liberté, l'amour renonce à la durée et proclame sa propre obsolescence, cela voudra dire que l'amour n'est plus amour, mais avatar sentimental de la consommation. L'amour est aujourd'hui à la croisée des chemins. Soit il confirme cette déchéance ontologique, le « tous remplaçables », soit il la récuse.
Ça manque un peu de sexe, votre idée de l'amour...
C'était la grande illusion de la libération sexuelle que de voir dans l'amour une espèce de superstructure. L'amour n'est pas l'oripeau du désir. On peut désirer sans aimer. Et le désir amoureux est plus fort que le désir tout court. Tomas est à la fois Tristan et Don Juan, amoureux transi et amant volage. Mais il revient à Teresa.
Lacan dit qu'« il n'y a pas de rapport sexuel », mais il y aurait un rapport amoureux ? En tout cas, il n'y a plus d'amour qui dure chez Houellebecq, qui est peut-être celui qui a su le mieux exprimer l'esprit de l'époque.
Chez Houellebecq, il y a une immense nostalgie de l'amour. L'homme est livré à lui-même, à ses propres difficultés et à sa propre finitude.
En revanche, l'ironie de Kundera, sa détestation de la sentimentalité mettent un genou à terre devant un sentiment devenu la divinité de l'époque.
Kundera est un auteur très paradoxal. Sa critique de l'amour débouche sur un hymne à l'amour. Une fois qu'on a dénoncé le kitsch, l'attendrissement facile, les clairs de lune, les sourires idiots, que trouve-t-on dans son oeuvre ? L'amour. Il va très loin dans la démystification de l'amour, opposant à ce qu'il appelle lui-même l'« abêtissante monogamie » la loi du libertinage. Il est beaucoup plus à l'aise dans le XVIIIe siècle de Crébillon et Vivant Denon que dans le XIXe siècle romantique. Et il écrit avec « L'insoutenable légèreté de l'être » l'un des plus beaux romans d'amour de l'histoire de la littérature. Le même homme qui se défie du kitsch reconnaît la force d'un sentiment ou d'un lien que même la mort ne peut vaincre. Il y a Tomas dans « L'insoutenable légèreté de l'être », mais il y a aussi les personnages extraordinaires de Josef dans « L'ignorance » et de Tamina dans « Le livre du rire et de l'oubli », qui ont perdu l'être aimé, qui ne savent pas, qui ne veulent pas, qui ne peuvent pas faire leur deuil.
Une fois encore, c'est à la littérature que vous demandez de vous donner « un coeur intelligent ». Mais, pour penser l'amour, ne faudrait-il pas plutôt demander à la raison de s'affranchir des raisons du coeur et se tourner vers la philosophie ?
La littérature, certes, raconte des histoires, mais ce n'est pas pour autant qu'elle laisse à la philosophie le monopole de la pensée. La littérature pense le monde par la voie narrative, elle analyse des situations, met en scène des personnages, car elle considère avec Proust que c'est sous le signe du particulier qu'éclôt le général. Nous ne pouvons pas nous orienter dans l'existence avec pour seul viatique les maximes de la raison pratique. Nous avons besoin de la sagesse pratique pour nous orienter dans la variété des êtres et des circonstances, et la littérature est le grand répertoire de cette sagesse. Et puis, depuis Kierkegaard, la philosophie a négligé et même abandonné l'amour. Ni Bergson, ni Husserl, ni Heidegger, ni Sartre, ni Merleau-Ponty, ni, plus près de nous, Foucault ou Derrida n'ont placé l'amour au coeur de leur réflexion. Lévinas est peut-être la seule exception, encore faut-il détourner « Totalité et infini » de son sens explicite pour y voir, comme je l'ai fait, une splendide description de l'état amoureux. Donc la littérature, parce que dans ce domaine il n'y a que la littérature.
Au terme de cette traversée littéraire, diriez-vous que les hommes et les femmes aiment différemment ?
Je ne me hasarderais pas à donner une réponse définitive à cette question. Ce dont je suis certain, en revanche, c'est que l'assignation des femmes à l'amour et au foyer rendait en réalité l'amour durable impossible. Séquestrer l'être aimé, c'est, comme l'a dit Deleuze commentant Proust, « le vider de tous les mondes possibles qu'il contient ». Et, une fois vidé, il n'est plus aimable. Donc, l'indépendance des femmes rend peut-être les unions plus fragiles, mais, au bout du compte, elle est une chance pour l'amour.
Finalement, des siècles durant, il a fallu arracher l'amour à l'autorité, aux convenances, au devoir. Aujourd'hui, la société ne lui met plus de bâtons dans les roues. Peut-il survivre à son triomphe ?
C'est le noeud du problème. Et c'est pour cette raison que j'ai choisi des romans dans lesquels l'amour n'était plus confronté qu'à lui-même. Il y a chez Stendhal, dont vous m'avez fait remarquer l'absence, des analyses étourdissantes de l'amour naissant. Il y a tout au long du XIXe siècle des romans où on voit l'amour combattre les contraintes et les conventions d'une société qui l'étouffe. Moi, j'ai pris la question de l'amour telle qu'elle est posée par la princesse de Clèves. Qu'advient-il à l'amour quand celui-ci ne rencontre plus d'obstacle ?
Justement, nous y sommes. Aujourd'hui, l'amour a tous les droits. Au point qu'un directeur de prison a pu expliquer que c'était au nom de l'amour qu'il avait failli à sa mission.
Attention, je n'ai pas voulu écrire un éloge de l'amour ni l'ériger en valeur suprême. Pour le 60e anniversaire du Débarquement, Patricia Kaas a chanté « L'hymne à l'amour », d'Edith Piaf : « Je renierais mes amis, je renierais ma patrie, si tu me le demandais. On peut bien rire de moi, je ferais n'importe quoi, si tu me le demandais. » Cet hymne a quelque chose de dégoûtant et, en plus, ceux qui ont débarqué ont pris le risque de mourir pour ce qui ne les regardait pas. Ils ont su imposer silence à leurs intérêts et à leurs inclinations. Jeter « L'hymne à l'amour » à la face des vétérans, c'était une gaffe et c'était un affront. Non, l'amour n'est pas le dernier mot de toute chose.
Extraits exclusifs
(en librairie le 28 septembre).
L'énigme du renoncement
Mme de La Fayette, « La princesse de Clèves »
Il n'y avait « plus de devoir, plus de vertu qui s'opposassent à ses sentiments; tous les obstacles étaient levés, et il ne restait de leur état passé que la passion de M. de Nemours pour elle et que celle qu'elle avait pour lui ». (...) Or elle dit non. Tout en déclarant son amour, elle répond par une fin de non-recevoir au trop frêle bonheur qui lui tend les bras.
Et ce renoncement suscite aujourd'hui la même stupeur exaspérée que la scène de l'aveu lors de la parution du livre. Une nouvelle querelle de « La princesse de Clèves » est en cours. Dans son magnifique essai « Galanterie française », Claude Habib reproche à Mme de La Fayette d'avoir prêté à une héroïne de 20 ans la philosophie d'une femme de 40. (...) Or, dit en substance et très subtilement Claude Habib, pour être revenu de l'amour, encore faut-il y être allé.
Philippe Sollers ne juge pas ce comportement invraisemblable mais symptomatique. Il analyse la pathologie de « La princesse de Clèves ». « Mme de La Fayette, écrit Sollers, invente la violence singulière du sado-masochisme exquis. Le refus de jouir est plus électrisant que l'acte. » (...) Et l'auteur de « Femmes » conclut par un clin d'oeil à la surabondance heureuse de sa propre biographie érotique : « On aimerait prouver le contraire, pourtant. »
Mais la querelle n'est pas restée cantonnée au monde intellectuel. Le chef de l'Etat s'en est mêlé. Nicolas Sarkozy, qui parle rarement de littérature, a fait, à trois reprises, de « La princesse de Clèves » l'emblème de l'inutilité (...). Pourquoi pas « Tartuffe », « Andromaque », les « Essais », les « Pensées »» ou « Le jeu de l'amour et du hasard » ? Pourquoi « La princesse de Clèves » est-elle l'unique objet de son ressentiment ? (...) Parce que, c'est du moins l'hypothèse que je soumets, Mme de La Fayette raconte une histoire à dormir debout. Cette princesse n'est pas croyable. Son dolorisme est inadmissible. Son rejet catégorique de ce qu'elle désire le plus ardemment, au moment où il devient enfin possible de l'obtenir, est absurde et inconvenant, contraire à nos moeurs, à nos valeurs les plus chères et à toute prévision raisonnable.
L'enfer du ressentiment
Ingmar Bergman, « Les meilleures intentions »
Rien ne s'oppose plus à l'union d'Anna et de Henrik. Ils se retrouvent avec ardeur, avidité. Ils se fiancent et ils prennent ensemble le train pour Forsboda, dans le nord du pays, au fin fond du Gästrikland, où Henrik a obtenu son premier poste de pasteur titulaire.
Ce n'est pas un lieu idyllique mais, dans son austérité même, c'est un lieu parfait pour le sérieux de leur idylle. Or, une fois le but atteint et au moment où devait s'achever l'histoire, voici que surgit le drame. Ce qui avait commencé comme du Stendhal bascule dans Strindberg. L'heure est venue non de l'effusion, mais de l'explosion. La scène de l'idylle est saccagée par la scène de ménage. Anna et Henrik découvrent la chapelle en ruine du presbytère. (...) Ils partagent, sans se parler, la même émotion. Soudain, Henrik rompt le silence et propose à Anna que leur mariage soit célébré, là, « dans le choeur de notre église complètement délabrée ». Pourquoi ? Parce que ce lieu est le lieu de tous les amours : l'amour de Dieu, l'amour du prochain et leur amour. « Rien que toi et moi, le doyen et deux témoins. (...) Par cet acte, nous inaugurons cette église et nous l'épousons par la même occasion. » Tel est le rêve romantique du pasteur enfiévré. Anna l'infirmière n'est pas moins romantique mais son romantisme lui souffle un tout autre rêve. Elle veut un mariage magnifique dans la cathédrale d'Uppsala. (...) Les rêves entrent en collision. (...)
Il défend l'authenticité du sentiment contre le faste des cérémonies. Elle lui reproche de cabotiner, de faire des manières avec ses origines modestes, sa pauvre, sa misérable enfance. (...) Bref, ils parlent le même idiome, ils invoquent les mêmes valeurs mais ils ont cessé de se comprendre.
La complainte du désamour
Philip Roth, « Professeur de désir »
L'étudiant brillant et appliqué qu'est devenu David Kepesh court après les filles. Plutôt que dissolu, il préfère dire desirous, brûlant de désirs. Il n'est pas à Venise, après tout, mais sur un campus de l'Etat de New York et, ce désir, il refuse de l'enserrer dans l'étui des sentiments convenables. Il ne se laisse pas intimider, autrement dit, par la métaphysique ambiante. Au lieu d'affirmer la primauté du spirituel, il idéalise emphatiquement le corps. Il reprend à son compte le grand dualisme platonicien, mais en le renversant. Ainsi se lance-t-il avec les jeunes filles qu'il cherche à séduire dans des échanges qui relèvent à la fois de l'éloge et du défi. « Tu as un cul merveilleux. Parfait. Ça devrait te griser d'en avoir un pareil. - Il me sert simplement à m'asseoir, David. - Tu parles ! Demande donc aux filles qui ne l'ont pas comme toi si elles ne sont pas prêtes à faire l'échange (...) - Je t'en prie, arrête de te moquer de moi (...) - Je ne me moque pas de toi. Ton cul est un chef-d'oeuvre. » (...)
David Kepesh laisse aux autres troubadours le soin de célébrer le visage, ce miroir de l'âme. Il sera, lui, le poète de la croupe. Cette audace effraie. Elle plaît aussi. Le lyrisme paradoxal de Kepesh a en effet quelque chose de grisant. Son excitation est contagieuse. Ses compliments offusquent et tout ensemble troublent leurs destinataires. Reste que le nombre de ses conquêtes est dérisoire. « Je n'ai réussi la pénétration complète que dans deux cas et une demi-pénétration en deux autres occasions. » Le résultat n'est décidément pas à la hauteur de ses efforts et de sa créativité. Pourquoi ? Parce que Kepesh est venu au monde un peu trop tôt. Il est né à la mauvaise date. Il a 20 ans quelque vingt ans avant le grand assaut de la jeunesse occidentale contre l'ordre sexuel. L'heure de la libération du désir et de la jouissance sans entraves n'a pas encore sonné au cadran de l'Histoire.
Par-delà le romantisme
Milan Kundera, OEuvre
En donnant au thème amoureux une place prépondérante et même centrale, cette civilisation a favorisé l'apparition d'un type humain particulier, l'Homo sentimentalis, l'homme sentimental ou, plus précisément, l'homme qui révère ses sentiments et son moi sensible. Bref, nous avons, nous autres Européens, redoublé l'amour par l'amour de l'amour, au risque de substituer celui-ci à celui-là. (...) Il y a, dans l'oeuvre de Kundera, une réponse à cette complaisance, une alternative à cet éblouissement. Il y a, autrement dit, des briseurs de miroirs. (...)
« La vie est ailleurs » est paru en France en 1973. A cette date, la misère sexuelle était dénoncée et peine-à-jouir, comme le rappelle Annie Ernaux dans « Les années », l'insulte capitale. Le discours du plaisir était omniprésent. Le plaisir plutôt que l'amour. Le plaisir contre l'ordre bourgeois. (...) Dans le monde dont parle Annie Ernaux, la jeunesse est l'âge d'or du désir et la maturité, le commencement de la décrépitude. (...) Ce n'est plus aux jeunes qu'il revient de devenir adultes, c'est aux adultes qu'il incombe de rester jeunes en se mettant à l'école de l'exubérance et de la fureur de vivre.
L'art de vivre kunderien déroge à ce schéma et son oeuvre jette sur les avatars de notre condition érotique un tout autre éclairage que le grand récit de la libération sexuelle. Au moment où l'on instruit le procès des vieux et du vieux monde, elle désigne, cette oeuvre - c'est même l'un de ses motifs les plus insistants -, la jeunesse comme « le stupide âge lyrique où l'on est à ses yeux une trop grande énigme pour pouvoir s'intéresser aux énigmes qui sont en dehors de soi (...) ».
La critique kunderienne de l'attitude lyrique se précise et s'approfondit dans « L'insoutenable légèreté de l'être », avec l'opposition entre deux types de coureurs de femmes : le coureur romantique, qui, projetant sur les femmes son idéal féminin, ne sort jamais de lui-même, et le coureur épique ou libertin, qui n'a pas d'a priori, pas de modèle et qui n'est jamais déçu car c'est la diversité qui le passionne. Tomas, le héros de « L'insoutenable légèreté de l'être », appartient à la seconde catégorie, à la catégorie antilyrique. Il éprouve à chaque nouvelle conquête « le sentiment radieux de s'être une fois de plus emparé d'un fragment du monde ». Il est donc un « collectionneur de curiosités ». Mais il n'est pas que cela.
Repères
1949 : Naissance à Paris.
1969 : Reçu à Normale sup Saint-Cloud.
1972 : Agrégation de lettres modernes.
1981 : « Le juif imaginaire » (Seuil).
Depuis 1985 Producteur de « Répliques » sur France Culture.
1987 : « La défaite de la pensée » (Gallimard).
Depuis 1988 Professeur de philosophie à l'Ecole polytechnique.
1991 : « Le mécontemporain » (Gallimard).
2009 : « Un coeur intelligent » (Flammarion/Stock).
2010 : « L'explication », entretiens avec Alain Badiou, animés par Aude Lancelin (Lignes).
« Et si l'amour durait » (Stock, 150 p., 17 euros).
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Quand les philosophes retombent amoureux
Marianne, no. 753 - Idées, samedi 24 septembre 2011, p. 78
Le triomphe de l'amour - Par Alain Finkielkraut
Aude Lancelin et Alexis Lacroix
Jamais les intellectuels n'ont été aussi diserts sur le sentiment amoureux que depuis quelques années. Alain Finkielkraut le prouve à nouveau avec "Et si l'amour durait", fruit de son récent cycle de conférences à la BNF.
Ils ne pensent plus qu'à "ça". Après Alain Badiou et son Eloge de l'amour en 2009, après Pascal Bruckner, le Paradoxe amoureux, et Luc Ferry, la Révolution de l'amour en 2010, voici venu Et si l'amour durait, d'Alain Finkielkraut. Hier encore, peu de thèmes étaient pourtant aussi négligés par les philosophes que l'amour. Une affaire de nunuche plutôt que de penseur, une matière inflammable et de toute façon peu conceptualisable. A la vieille anxiété misogyne à l'égard de l'amour, déjà observable chez un philosophe antique comme Lucrèce un siècle avant Jésus-Christ, l'esprit désublimateur de Mai 68 n'avait, du reste, rien arrangé. Les esprits forts savaient désormais à quoi s'en tenir au sujet de l'amour : un mensonge dissimulant le réel du sexe.
Changement de décor depuis la fin des années 2000. Eloge de l'amour toujours, émois assumés de jeunes filles. Rédacteur en chef de Philosophie Magazine, Alexandre Lacroix, 36 ans, va même encore plus loin dans la levée du tabou. Avec son excellente Contribution à la théorie du baiser (Autrement), il explore ce mois-ci le sens et l'histoire du french kiss, ce "parent pauvre" du rapport sexuel. Condamné par les néoplatoniciens qui redoutaient une aspiration de l'âme par la bouche, raillé par Voltaire, celui-ci sera réhabilité par Rousseau et Sade, qui sauront jeter "les fondements d'une nouvelle métaphysique du baiser". On s'embrasse en effet beaucoup dans les romans de Sade. On ne craint jamais de s'y "baiser" aux deux sens du terme - preuve que les époques pornographiques peuvent aussi être de grandes sentimentales.
Et si l'amour durait, d'Alain Finkielkraut, Stock, 160 p., 17 €.
Marianne : "Quand on aime d'amour, il faut se résigner à ne pas être aimé." Cette phrase de Levinas pourrait-elle servir d'exergue à votre nouveau livre, Et si l'amour durait ?
Alain Finkielkraut : Les romans d'amour ne tiennent pas de discours sur l'amour. Comme l'écrit Pierre Lepape dans son dernier livre, Une histoire des romans d'amour, ils représentent et mettent en scène des expériences de l'amour : l'extase de la rencontre, l'aliénation, le sentiment douloureux et délicieux de n'être plus maître de son existence, étrange douleur du désaisissement, mais aussi l'usure du temps et parfois le miracle de la durée. En écho à cette belle phrase de Levinas, je citerai les vers magnifiques et invivables d'Auden : "If mutual love cannot be, let the loving one be me" ("Si l'amour mutuel ne peut exister, laisse-moi être celui qui aime"). Il n'en reste pas moins que nul ne peut faire facilement le sacrifice de la réciprocité en amour.
Votre livre, après celui d'Alain Badiou notamment (Eloge de l'amour, avec Nicolas Truong, Flammarion), témoigne-t-il d'un renouveau de l'intérêt des philosophes français pour l'intrigue privée par excellence, l'intrigue amoureuse ?
A.F. : Lorsque, en 1975, nous avons décidé avec Pascal Bruckner d'écrire ce qui allait devenir le Nouveau Désordre amoureux, nous voulions protester contre certains mythes, et notamment l'idée qu'il fallait libérer le désir de l'amour, comme si l'amour n'était qu'une construction imaginaire. Nous avons voulu rendre à l'amour sa dignité ontologique. Et nous avons écrit, en guise de réhabilitation, un chapitre sur la formule "je t'aime". Huit ans plus tard, je me suis lancé dans un commentaire de Levinas, car je voyais en celui-là un penseur merveilleusement équivoque, dont les analyses sur l'éthique pouvaient s'appliquer à l'état amoureux. L'amour est donc, pour moi, dans mon existence et dans ma réflexion, une vieille affaire. Ce qu'il y a peut-être de nouveau, c'est l'intérêt pour la question de la durée. J'étais et je reste levinassien, mais maintenant je dis, avec Kierkegaard, que la tâche consiste à conserver l'amour dans le temps. "Si la chose est impossible, l'amour est également une impossibilité."
Sans doute, mais la réflexion de Kierkegaard sur l'amour n'a-t-elle pas été obérée par la rupture de ses fiançailles avec Regine Olsen ?
A.F.: Ce qui importe avant tout, c'est son oeuvre, et des phrases comme "le pas de l'amour est léger comme la danse sur la prairie, mais la résolution saisit l'homme lassé en attendant que reprenne la danse". Face aux tenants de l'amour romantique et au séducteur qui ne pense qu'en termes de conquête, Kierkegaard prend la défense de l'amour conjugal. Cet amour, pour lui, repose sur la résolution - la résolution, voilà, dit-il, l'"idéalité" de l'être humain. On offense l'amour, dit-il encore, en lui interdisant l'accès au mariage comme s'il était chose de l'immédiat et incapable de s'atteler à une résolution.
S'agit-il là, selon vous, d'une leçon plus actuelle que jamais ?
A.F.: On pourrait dire qu'aujourd'hui la résolution manque. L'homme moderne s'est libéré de la volonté, le temporaire l'emporte sur le volontaire. L'hédonisme règne, c'est-à-dire le culte du désir et de son accomplissement immédiat. L'amour lui-même est passé sous l'"empire de l'éphémère", pour reprendre l'expression éclairante de Gilles Lipovetsky. C'est ainsi qu'on dit "je t'aime", mais on n'y croit plus. La déclaration d'amour est une déclaration d'éternité, or on a intégré le divorce de l'amour et de toujours. On donne donc raison à la princesse de Clèves qui a renoncé au duc de Nemours, car elle ne voyait pas que son amour pût être durable, et cela, au moment même où l'on juge son attitude extravagante, sinon démente. Mais je ne peux pas tout à fait en rester là. Car j'écris aussi à partir de mon expérience. Je ne suis pas sûr d'être moi-même un homme résolu. Je ne sais pas si j'aurais trouvé la force de surmonter la lassitude ou les intermittences du coeur. Mais je n'ai pas eu à le faire. L'amour durable, pour moi, ne relève pas de la résolution mais de l'émerveillement.
Vous vous sentez plus proche du Tomas de l'Insoutenable Légèreté de l'être ?
A.F. : Peut-être pas, car Tomas frémit malgré lui de compassion. Ce n'est pas, chez moi, le sentiment dominant. Et cela m'amène à penser que nous vivons une époque paradoxale. D'un côté, les amours deviennent de plus en plus fugaces. De l'autre, l'égalité des conditions se révèle une chance pour l'amour.
Parce que celle-ci met fin à la dissymétrie ?
A.F.: Non, parce que les femmes, autrefois, étaient confinées à l'amour. Et je crois que ce confinement étouffait l'amour. Lorsque je lis, chez Kierkegaard encore, cet éloge du foyer - "entré dans ce vestibule, quand j'entends le tapage des enfants où elle mêle sa voix, quand je la vois venir à la tête de la petite troupe, si enfant elle-même qu'elle semble rivaliser d'allégresse avec les marmots, alors je sens que j'ai un chez moi" -, j'ai envie de prendre mes jambes à mon cou. Cette chaleureuse évocation du domicile conjugal me glace. L'amour ne peut pas s'épanouir dans un monde où l'amour est le tout de la vie d'une femme. Aimer l'autre, c'est aimer le monde qu'il porte en lui. Et ce monde ne peut se réduire à l'espace du foyer, ni au temps de l'attente.
Que retenez-vous de l'hostilité kunderienne au lyrisme amoureux ?
A.F.: On retient de Kundera la critique de l'amour. En effet, son oeuvre témoigne d'une hostilité radicale au sentimentalisme. Mais cet auteur antisentimental a aussi écrit avec l'Insoutenable Légèreté de l'être l'un des plus beaux romans d'amour du XXe siècle. Kundera s'inscrit dans la grande tradition du libertinage. Il parle de l'"abêtissante monogamie", mais il explore une dimension méconnue de l'amour, la fidélité par-delà la mort. C'est notamment la fidélité de Tamina, l'héroïne du Livre du rire et de l'oubli. La mort lui a pris son mari, mais elle ne fait pas son deuil. Tout son travail consiste non à expulser le mort pour rejoindre le monde trépidant des vivants, comme nous y convie Freud, mais à lutter contre l'oubli. Ce n'est pas une recette de vie, mais une modalité de l'amour. Ce qui m'importait, c'était une fois tous les interdits levés, tous les tabous brisés, tous les obstacles vaincus - le destin de l'amour dans le temps.
En écrivant Et si l'amour durait, quels autres romans aviez-vous à l'esprit, et que vous avez pour le moment renoncé à interroger ?
A.F.: J'ai mis entre parenthèses les grands romans d'amour du XIXe siècle, ceux de Jane Austen, que j'adore, de Stendhal, de Tolstoï, parce que je voulais traiter de la question de la durée.
Propos recueillis par Alexis Lacroix
© 2011 Marianne. Tous droits réservés.
mercredi 1 juin 2011
EXTRAITS - "Parti pris : journal 2010" par Renaud Camus

Lire, no. 396 - extrait Journal, juin 2011, p. 68-71
Voilà un quart de siècle que Renaud Camus livre son Journal annuel. Le cru 2010, " Parti pris
Strasbourg, encore, Sofitel, mardi 21 septembre, dix heures et demie du matin. J'aurais certainement adoré les honneurs, mais le moins qu'on puisse dire est que je n'en ai pas été abreuvé. À défaut, je suis infiniment sensible aux égards. Ils nous sont prodigués très généreusement, ici, au point que même Alain Finkielkraut, avec qui je viens de prendre mon petit déjeuner, et qui certainement pourrait être plus blasé que je ne le suis, dans le domaine de la reconnaissance manifestée, est impressionné par toutes les politesses dont nous faisons l'objet. Une jeune femme de l'administration municipale m'attendait à ma descente d'avion, une autre est venue nous chercher plus tard pour nous conduire à la salle de l'Aubette, une troisième, ou la même que la première (la deuxième était déléguée par la librairie Kléber), doit venir me prendre cette après-midi pour me ramener à l'aéroport. Nous sommes logés dans un hôtel très confortable, la directrice de ses relations publiques est venue me saluer à mon arrivée, la directrice tout court me fait tenir une lettre manuscrite pour m'accueillir, une collation d'après-midi m'a été apportée dans ma chambre - bref, on ne saurait être plus attentionné. Cet hôtel admirablement placé est d'ailleurs très confortable, et même luxueux. Décidément, ces Sofitel sont très bien - un bon cran au-dessus de nos Mercure coutumiers. Et la chambre a même une double porte !
J'ai tout de même souffert du bruit, mais vraiment le pauvre hôtel n'y était pour rien. Mon voisin a écouté la radio très fort à partir de sept heures du matin, et lorsque enfin il l'a éteinte et a quitté sa chambre, il a fait claquer sa porte avec un spectaculaire brio. Je donnerais beaucoup pour être un moment dans la tête de gens de ce genre. Ont-ils activement le désir de nuire ? Probablement même pas. En revanche ils n'ont, d'évidence, aucun désir de ne pas nuire, ils sont indifférents à leur nocence. Déranger leur est égal, soit par égoïsme assumé, soit par inconscience totale de l'existence de "l'autre" (comme on ose à peine dire encore). Et bien entendu cette attitude, qui me semble le comble de l'inhumanité, est parfaitement compatible avec la plus enthousiaste adhésion à la bonne pensée en place. Ah, j'aimerais bien en tenir un entre quat-z-yeux, un jour - non pas pour le raisonner, bien sûr, c'est sans espoir, mais pour essayer de le comprendre. L'idée que je dérange, moi (en ce sens-là, en tout cas), que j'importune, que je noce (que je réveille un dormeur, par exemple, ou empêche de travailler quelqu'un qui travaille), m'est insupportable. Et il ne s'agit pas d'une répugnance morale, ou bien elle est très intériorisée. Non, c'est une répugnance physique : physiquement sensible, veux-je dire. Je suis toujours très étonné que les autres ne la ressentent pas.
Plieux, mardi 21 septembre 2010, minuit et demi. À propos de "Lady Gaga" :
"La Madonna des années 2010 est au moins aussi connue pour sa musique que pour ses tenues."
Bien entendu, ce que veut dire le journaliste, c'est que "Lady Gaga", une chanteuse, est au moins aussi connue pour ses tenues que pour sa "musique" - mais il ne voit pas de différence.
Décidément l'avion n'est pas fait pour moi, ou moi pour lui. Passe encore pour le vol lui-même, au moins les téléphones portables y sont-ils interdits. Mais les attentes, les salles d'attente ! Je ne sais rien de plus humiliant que la façon dont on est traité dans les aéroports ; ni de lieux où la dictature de la petite bourgeoisie se fasse plus étroitement, plus rigoureusement sentir. Sur un vol entre Toulouse et Strasbourg un jour de semaine, en tout cas, il n'y a pas un de vos compagnons de voyage qui ne soit un petit-bourgeois. Qui, si je criais, qui donc entendrait mon cri...
Au moins ont-ils la décence de se répartir en deux sous-groupes principaux : les jeunes retraités, genre, au mieux, "abonnés de Télérama" - je sais les reconnaître, j'en suis un (même si je ne vais pas jusqu'à être lecteur) ; et les petits hommes d'affaires, disons plutôt les hommes (contrairement aux membres du sous-groupe précédent, ce sont presque toujours des hommes) qui voyagent pour leurs affaires, ou seulement pour leur travail (techniciens en déplacement, petits fonctionnaires en "mission", "cadres" se rendant au siège (j'ai entendu ça)). Un écrivain, ou en tout cas un écrivain comme moi, pas sympa pour deux sous, ne peut pas ne pas se dire, pris au milieu de cette humanité-là (mais c'est à peu près toute l'humanité...), qu'autour de lui ("Mais sinon t'es r'tourné bosser, après manger ?") il n'y a pas un lecteur possible de ses oeuvres, que si par hasard un livre de lui tombait sous les yeux de l'un ou l'autre de ces gens-là il ne serait pas compris, pas vu, pas lu, pas pris en compte, que s'il avait quelque chose à dire il ne serait pas entendu, que s'il criait au feu ! chacun donnerait une tape à son journal. Qui donc entendrait mon cri, parmi les hiérarchies des Anges ?
Et quand il est dans l'avion en vol, par beau temps comme ce fut le cas hier et cette après-midi, près d'un hublot, ce qu'il voit de la France, au-dessous de lui, lui donne la même impression d'être fait comme un rat - c'est cette expression triviale qui me vient invariablement à l'esprit quand je me sens noyé au sein de l'énorme classe unique et quand je considère le territoire, étalé sous mes yeux comme une carte. L'impression est la même d'être cerné de toute part. Il n'y a plus de campagne au sens où je l'entendais, au sens où trente siècles l'ont entendu. Le mitage a définitivement vaincu, partout on est pris entre ses routes, ses toits de tôle, ses lotissements, ses carrières, ses usines à la campagne, ses centres commerciaux, ses centrales électriques, ses parcs de stationnement. À pied, en voiture même, on peut encore entretenir l'illusion, parfois, que, quelque part derrière la ligne d'horizon, on peut se cacher, s'échapper, n'être pas là, quelquefois. Mais, vues d'avion, ces belles illusions se dissipent à jamais. L'évidence est là : il n'y a plus de retrait possible, ni de retraite. Il faut faire son deuil de la liberté, et pareillement de la beauté. La terre a partout été exploitée pour ce qu'on pouvait lui faire rendre, par l'agriculture, par l'industrie, par le commerce, par le tourisme, par la cupidité, par la bêtise, par la civilisation des loisirs. Elle est blessée de tous les côtés, l'infection s'est répandue partout, son corps est affreux.
Mercredi 22 septembre, minuit. Par coïncidence, à ce moment où le moindre coup d'oeil de côté me montrait une part considérable du territoire national se présentant comme une carte, mais une carte elle-même atteinte de la maladie de ce qu'elle figure, je lisais le roman de Houellebecq, La Carte et le Territoire. Son héros et sans doute Houellebecq lui-même partagent mon admiration pour les cartes Michelin, qui sont en effet très supérieures à presque toutes celles qu'on a l'occasion d'utiliser à l'étranger ; très supérieures aussi, a fortiori, à celles qu'offrent Internet ou le GPS de la voiture, qui sont d'une inexplicable médiocrité, au point d'être pour moi presque inutilisables, à moins de s'abandonner sans comprendre à ce qu'elles suggèrent.
Les cartes aussi sont entrées dans l'ère post-culturelle. Je me rends compte que pour moi, et pour la plupart des individus raisonnablement cultivés de la période qui s'achève, l'espace, surtout en ville, était essentiellement structuré par ses monuments : les églises, l'hôtel de ville, les théâtres, le palais de justice, les hôtels particuliers les plus remarquables, les obélisques, les arcs de triomphe, les fontaines, les châteaux. Au fond les monuments ont été créés aussi pour donner un sens à la ville, une direction, une tension, une structure, une existence sensible, intellectuellement convertible. Mais ce temps-là est révolu : on a sans doute considéré que les édifices remarquables ne disaient plus rien à l'immense majorité des usagers, qui ne les voyaient pas, ou ne savaient les reconnaître - je me souviens de cette femme de Dijon qui, dans Dijon, ne savait pas où était la cathédrale : non, elle ne pouvait pas me dire ("je suis d'ici, mais c'est vrai, on n'y fait pas attention, vous voyez..."). Jusqu'à présent ils n'ont été remplacés par rien, sur les plans et les cartes, mais ils ont presque tous disparu. Plus troublant encore, les pleins et les vides ne sont pas distingués : rien ne distingue une place (vide) d'un bloc d'immeubles. On a l'impression que ces catégories qui nous paraissaient essentielles à notre intelligence du monde (et du lieu) ont été relevées de toute affectation.
Hier j'ai trouvé le moyen de me perdre dans le centre de Strasbourg, à cause du plan qui m'avait été remis, sur ma demande, par le concierge de l'hôtel Sofitel. Il est vrai que ma vue baisse, mais pas au point que je ne m'aperçoive de la pauvreté conceptuelle, ou de conception, de cette carte sans référence culturelle, mais, du coup, sans référence du tout : on avait l'impression qu'anticipant les insuffisances de ceux qui se serviraient d'elle ses concepteurs s'étaient montrés incapables d'élaborer un système d'interprétation et de traduction écrite de la ville réelle qui eût la moindre efficacité performative.
Je suis tout de même arrivé sans trop de mal à la cathédrale et j'ai d'ailleurs été horrifié par son état intérieur - non qu'elle soit le moins du monde délabrée, au contraire ; mais tout y est organisé pour la gestion des flux du tourisme de masse, au détriment de tout caractère religieux ou seulement spirituel, monumental, artistique. Les chaises des fidèles y sont interdites aux visiteurs, par blocs de quinze ou vingt travées, au moyen de rubans de chantier d'un bleu vif, qui ménagent sur le seul pourtour de la nef de larges allées pour la circulation des touristes en troupeaux. Dans un coin brille de tous ses feux le même hideux distributeur de médailles miraculeuses, au sceau de la Monnaie de Paris, que j'avais déjà observé dans ses oeuvres au narthex de la Madeleine de Vézelay. Mais le pire ce sont de larges écrans lumineux montés sur acier chromé qui, en tous points de l'édifice, expliquent, en guise d'énormes cartouches semblables à des écrans de télévision, ce que sont chaque détail, chaque intention, chaque élément décoratif. Pour expliquer, comme d'habitude, ils cachent ; ils empêchent de voir, et surtout ils empêchent de jouir.
Jeudi 23 septembre, minuit et demi. Mardi matin j'ai pris mon petit déjeuner, au Sofitel de Strasbourg, en compagnie de Finkielkraut qui rentrait directement à Paris. Je ne sais comment, la conversation est tombée - ah si, je lui parlais du Journal 2009, dont je suis en train de mettre au point la copie et dont je n'eusse pas été étonné que certaines parties fussent censurées... - sur Valéry Giscard d'Estaing. Je lui rapportais les propos que m'a tenus l'an dernier l'ancien président et selon lesquels le dogme de l'inexistence des races a été proclamé pour faire plaisir aux juifs, qui devenaient nerveux dans les années soixante-dix. D'après Finkielkraut la nécessité de faire plaisir aux juifs serait très présente dans l'esprit de Giscard, car le même Giscard lui aurait dit, à lui, Finkielkraut, qui l'interrogeait sur le regroupement familial, que cette mesure avait été prise pour faire plaisir à Simone Veil...
Quoi qu'il en soit, rarement décision aura été de comparable portée historique...
J'ai piqué une crise à l'aéroport, dans l'après-midi du même jour, avant-hier, alors qu'un bonhomme qui avait parlé vingt minutes, très fort, dans son portable, au milieu de la salle d'attente, inaugurait, sitôt la première finie, une deuxième conversation téléphonique. Mes nerfs ont lâché, je me suis entendu lui dire, très fort, qu'il avait embêté tout le monde pendant une demi-heure, qu'il n'allait pas recommencer. Il a été tellement interloqué - comme moi, d'ailleurs, qui ne m'attendais pas du tout à cet éclat de ma part... - qu'il a renoncé à se lancer dans un nouvel échange beuglé. Au demeurant je ne comprends pas du tout pourquoi les gens crient comme ça, dans leur appareil cellulaire. J'en ai fait moi-même l'expérience, le correspondant entend très bien même quand on parle bas : hurler n'ajoute rien.
Néanmoins, rien à faire : il faut qu'ils hurlent. À peine avais-je maîtrisé ce premier foyer, il s'en est ouvert un autre à quelques mètres de là ; puis un autre encore. Je ne pouvais que baisser les bras et constater une fois de plus que les voyages en avion, décidément, ce n'était pas pour moi - surtout à cause des aéroports.
Que ces beugleurs de portable soient indifférents au dérangement qu'ils causent, j'ai du mal à l'admettre, mais je peux le comprendre. Je suis plus étonné encore par leur indifférence à la discrétion, à la réserve, à la pudeur, à leur propre intimité. Ils exposent leurs affaires, qu'elles soient sentimentales, sexuelles, commerciales ou techniques, avec une absence de préoccupation pour leur propre quant-à-soi qui stupéfie. Et qu'on ne me dise pas que c'est pareil pour un journal (intime). Personne ne force personne à lire un journal imprimé ; tandis qu'il n'y a pas moyen de ne pas entendre ce que beuglent les beugleurs.
Cependant, le plus inattendu est leur indifférence au ridicule. Un passager était à son portable juste avant de monter dans l'avion, il l'a remis en marche pour appeler, à peine au sol. Tous ces hommes et ces femmes sont constamment à recevoir des appels ou à en donner, à tout instant ils ont l'oeil rivé sur leur petit appareil, on jurerait qu'ils ne peuvent pas un instant se détacher de lui. On croirait le président de la République, tous ! Cette dépendance à l'égard de ce petit objet, chez des hommes faits et des femmes mûres, les rend semblables à des enfants, à de petits enfants tenus en lisière du matin au soir, et qui béniraient la dépendance où ils sont soumis. C'est plus fort que moi, je les trouve grotesques - insupportables, odieux, haïssables, nuisibles, nocents au possible, mais surtout grotesques.
BIOGRAPHIE :
Après quelques livres expérimentaux et le retentissement de Tricks (P.O.L), où il racontait crûment ses expériences homosexuelles, Renaud Camus, né en 1946 à Chamalières (Puy-de-Dôme), bâtit une oeuvre constituée de son Journal, d'églogues et de la série des Demeures de l'esprit, savoureuses visites de maisons d'artistes (le septième volume, qui sort ces jours-ci, est consacré à la Suède). Après avoir fréquenté Barthes, Aragon ou Warhol à Paris et New York, il vit aujourd'hui dans son château de Plieux, dans le Gers.
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mardi 12 avril 2011
Finkielkraut : " Que faire quand les bons élèves sont traités de bouffons ou de collabos ? "
Le Monde - Le Monde Education, mercredi, 13 avril 2011, p. EDU12Professeur à l'Ecole polytechnique, écrivain, philosophe, essayiste, Alain Finkielkraut est aussi un penseur de l'éducation, côté résolument ou effrontément conservateur, qui ne craint pas de se faire souvent polémiste.
Ses prises de position contre la " pédagogie moderne ", l'égalitarisme et, d'une façon générale, l'adaptation de l'école à l'air du temps sont sans concessions, comme l'illustre cet entretien où, avec son éloquence coutumière, il reste à contre-courant. Sa crainte d'une baisse du niveau dont s'accommode le système et son souhait d'une sanctuarisation de l'école reviennent sur le devant de la scène.
En 2007, vous appeliez à " déconnecter l'école ". Le rôle de l'école n'est-il pas plutôt de former à la recherche documentaire ?
Je maintiens que l'école devrait être le lieu par excellence de la déconnexion. C'est à l'écart et à l'abri d'Internet qu'on peut former des élèves à cette hiérarchisation dont ils ont si désespérément besoin sur Internet.
L'introduction des ordinateurs à l'école ne résout pas les problèmes de l'école. Elle en crée même de nouveaux : le copier-coller, par exemple. Comme il y a toujours davantage de travaux dirigés ou encadrés, l'élève cherche son information sur la Toile. On lui demande un exposé, il se branche en général sur Wikipédia, encyclopédie coopérative, y trouve son bonheur, des liens, et vous ressort ce qu'Internet lui a offert.
N'est-ce pas, en modèle réduit, la démarche que suit tout intellectuel ?
Non. Il fut une époque où on allait en bibliothèque, on cherchait ainsi des choses qui ne vous étaient pas livrées à domicile toutes mâchées. On en arrive à réduire le monde de l'écrit à la documentation et l'information immédiatement disponibles. Et le problème qui se posera de plus en plus à notre école branchée est celui du plagiat.
Car c'est ainsi que se font des exposés, puis des mémoires, puis des thèses. On y est déjà. Pour la plupart des disciplines scolaires, Internet ne sert strictement à rien. Le meilleur moyen d'étudier un poème de Baudelaire est de se concentrer sur le texte lui-même et non de se dispenser de toute quête personnelle grâce à l'immense documentation qu'Internet peut offrir.
On ne peut pas apprécier Baudelaire s'il arrive sur l'écran de l'ordinateur ou du téléphone portable ?
Si, bien sûr. Mais commençons par le livre et, ensuite, éventuellement, utilisons ces merveilleux outils que sont les ordinateurs. Car ils offrent un grand nombre d'agréments, j'en conviens. En plus de délivrer de la documentation, l'Internet est un espace interactif : on communique, on " tchtate ", on bavarde, on jacasse...
Beaucoup de parents sont désarmés devant l'ampleur du phénomène. Il n'est plus aucun milieu social où la transmission du goût de lire ne soit devenue très difficile car l'enfant ou l'adolescent est tenté de passer toutes ses heures de loisir à l'écran avec ses copains. Or c'est seulement dans la solitude que peut s'épanouir la lecture. Et c'est précisément cela que l'Internet fait perdre.
Ne peut-on reconstituer une solitude de réflexion tout en restant connecté ?
Sans doute, mais si l'on s'en tient au cas de l'élève, il lui faut, à un moment donné, s'abstraire du monde environnant, de son agitation, de son brouhaha, de sa fébrilité, pour se confronter à l'objet de culture silencieux et transcendant qu'il lui est proposé de comprendre. Ceux qu'on appelle les digital natives me semblent en très mauvaise posture. Parce qu'ils lisent, certes, mais plus de la même façon. Ils surfent, ils naviguent et, dans leur grande impatience, ils ont tendance à remplacer le savoir par l'accès au savoir.
Se forgent ainsi des personnalités de plus en plus réfractaires à la lenteur et au livre lui-même. Ce livre dont Derrick de Kerckhove dit qu'il est " un lieu de repos pour les mots écrits ". Cette fixité du livre est absolument cruciale. Elle est éminemment formatrice. Et l'école devrait corriger Internet, ne serait-ce qu'en luttant contre le je-m'en-foutisme linguistique dont il est le vecteur.
L'écrit triomphe, mais c'est un écrit délivré de l'orthographe, de la syntaxe, de l'étymologie, de l'histoire de la langue. C'est donc à l'école de restituer cette profondeur. Comment ? Par des dictées ! En disant cela, je suis conscient d'aggraver mon cas, puisque ce qui était hier le discours même de l'émancipation est aujourd'hui affublé d'une image réactionnaire.
Vous dites que l'école doit " corriger " Internet. N'écartez-vous donc pas l'idée d'en faire un apprentissage critique ?
Je ne l'écarte pas totalement mais c'est un aspect subalterne de la tâche du professeur. L'école doit cultiver les élèves de façon qu'ils puissent être très vite et d'eux-mêmes sensibles aux approximations, aux faiblesses, voire aux erreurs et aux mensonges qui courent sur la Toile.
Depuis le début des années 2000, vous avez été reçu par tous les ministres de l'éducation. Vos prises de position sont très appréciées à droite, sans être suivies d'effets...
Avec son austérité, sa rigueur, son exigence de lenteur et la place centrale qu'elle fait au livre, l'école est de plus en plus anachronique. Il appartient, selon moi, aux responsables politiques, qu'ils soient de gauche ou de droite, de veiller sur cet anachronisme. Or ni la droite ni la gauche ne le font.
L'une et l'autre n'ont qu'une idée en tête : adapter l'école, c'est-à-dire la noyer dans le monde bariolé, égalitaire et " instantanéiste " de la techno-démocratie.
Je me sens donc en porte-à-faux avec la droite et la gauche. En matière culturelle, la droite mène la même politique qu'une gauche, infidèle à son grand héritage, avait lancée à l'époque du mitterrandisme.
En novembre 2010, le rapport la " Culture pour chacun " du ministère de la culture, estimait que, " d'une certaine manière, le véritable obstacle à une politique de démocratisation culturelle, c'est la culture elle-même ".
Sous le noble prétexte de combattre l'intimidation sociale, on abolit sans vergogne la frontière entre la culture et l'inculture ! Cette vision des choses est très active à l'école, où je ne vois pas aujourd'hui de différence fondamentale entre une politique de droite et une politique de gauche.
Historiquement, la gauche a pourtant porté l'idée de l'exigence pour tous...
Bien sûr ! Et même " l'élitisme pour tous ", selon la belle formule d'Antoine Vitez. Or la gauche a tourné le dos à cet héritage. Elle accompagne le grand processus d'égalisation décrit par Tocqueville : puisque nous sommes tous semblables, nous sommes tous égaux. Et puisque nous sommes tous égaux, toutes nos pratiques se valent.
Il y a quand même une particularité de la droite ces dernières années, c'est qu'elle pense que l'anachronisme dont vous parliez est coûteux...
Certains s'en prennent à l'école au nom du principe d'égalité, d'autres au nom de principes économiques. Les arguments peuvent être différents. Je vois malgré tout une convergence pour aligner l'école sur l'esprit du temps. Cependant, je ne voudrais pas accabler les hommes politiques, tant leur marge de manoeuvre est devenue étroite.
Toute réforme de l'école qui irait dans le sens de la rigueur et de l'exigence se heurterait à une mobilisation générale des syndicats d'enseignants, des associations de parents d'élèves et des élèves eux-mêmes. Ce ne serait tout simplement pas gérable.
Syndicats et associations défendent aussi la culture pour tous...
Sauf qu'elle s'est transformée en droit au baccalauréat pour tous ! Au lieu d'élever, ce qui est très difficile, une classe d'âge au niveau du baccalauréat, on a abaissé le baccalauréat au niveau d'une classe d'âge formatée par les " tchats " sur Internet. Imaginez que l'on redonne un peu de consistance au baccalauréat, cela nous ferait passer de 85 % de réussite à peut-être 70 % ou 65 %... Mais alors, ce serait déjà l'émeute !
Pourtant, comme le voyait très bien Laurent Schwartz, il faut réintroduire de la sélection. Si vous voulez que le bon usage de la langue soit appris, il faut sanctionner le mauvais usage. A cela on vous répond, au nom de la lutte contre les discriminations, que tous les usages sont légitimes et qu'il ne faut laisser personne sur le bord du chemin.
Dans l'école humanitaire qui a succédé à l'école humaniste, la mauvaise note tend à être perçue comme une humiliation et le redoublement comme un supplice médiéval. Donc vous n'êtes pas en mesure d'assurer cette transmission parce que les instruments dont vous avez besoin vous sont retirés ! Il faut ajouter une difficulté à laquelle tout le monde est confronté et qu'on n'ose pas aborder de front : l'hostilité d'un nombre grandissant de " jeunes " à la culture scolaire. Que faire quand les bons élèves sont traités de bouffons ou de collabos ?
Ce qui m'inquiète aussi, c'est que l'une des raisons de l'irrespect à l'égard des professeurs est qu'ils ne peuvent prétendre, avec leurs petits salaires, incarner une élite.
Ils peuvent incarner le désintéressement...
Oui, mais, aujourd'hui, c'est comme s'il n'y avait plus de grandeur que matérielle, et c'est là aussi que l'on retrouve l'anachronisme de l'école. On rend rituellement hommage aux " profs ", mais les Hussards noirs de la République n'ont pas leur place dans la nouvelle élite sociale.
Les amuseurs, les comédiens, les rappeurs qui ont pignon sur rue, tels Fifty Cent et son film Get Rich or Die Tryin' (" Sois riche ou meurs en essayant ") sont des révoltés pleins aux as !
L'école n'est pas chez elle dans ce climat d'urgence et d'impatience, dans ce monde où on en veut toujours plus, où les médiations apparaissent inutiles, bizarres, fastidieuses et où l'admiration pour les grandeurs de l'esprit n'a presque plus cours.
Vous n'avez pas répondu sur le fait qu'on vous " récupère " pour produire du discours sans appliquer vos idées...
D'abord, je ne suis pas aussi sûr qu'on me récupère, comme vous le dites. Et si on le fait, c'est, vous avez raison, sans aucune conséquence. Nous sommes pris dans des processus, techniques, hyper-démocratiques... Pour le bien du monde, pour le bien des adultes et des enfants, et donc pour le bien de la démocratie elle-même, un parti politique possible devrait prendre en charge la résistance à ces processus. Ce parti n'existe ni à droite ni à gauche.
L'écologie, certes, propose un nouveau paradigme : non pas changer le monde, non pas le refaire, mais l'épargner et, comme disait Camus, empêcher qu'il se défasse. Mais les écologistes réduisent le souci de la Terre à une préoccupation environnementale et, pour le reste, ils continuent autant qu'ils le peuvent à la transformation de tous les désirs en droits. Cela n'est certainement pas à la hauteur des défis de notre temps. Le parti de la résistance aux processus n'existe pas.
Propos recueillis par Luc Cédelle
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mardi 1 mars 2011
JCall défend les véritables intérêts d' Israël - Élie Barnavi

Marianne, no. 723 - Idées, samedi, 26 février 2011, p. 68
Camp de la paix, le réveil ? Le 3 mai 2010, sur le modèle de JStreet, l'organisation américaine de gauche regroupant des juifs opposés à la politique du gouvernement d'Israël, se formait à Bruxelles son pendant européen, JCall, en présence et avec le soutien actif de personnalités aussi diverses que Daniel Cohn-Bendit, Pierre Nora, Bernard-Henri Lévy ou Alain Finkielkraut. Pour la première fois depuis longtemps, une partie des juifs de la diaspora européenne, tout en manifestant fortement son attachement à Israël, prenait officiellement ses distances avec la cécité de ses dirigeants actuels. Plus de 7 500 signatures furent recueillies en quelques semaines, malgré les réactions vives des institutions juives, à commencer par le Crif. Un an après, le livre JCall, les raisons d'un appel dresse un premier bilan provisoire d'une initiative couronnée de succès, soutenue par Marianne. Nous reproduisons dans ces colonnes la contribution de notre collaborateur, l'historien et ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi.
EXTRAITS
Lorsque j'ai proposé à mes amis du Centre communautaire laïque juif de Bruxelles (CCLJ) d'organiser une réunion de lancement de quelque chose qui ressemblerait au JStreet américain, j'ignorais qu'en France l'idée faisait déjà son chemin. S'il fallait une preuve qu'une association de ce type était nécessaire en Europe, elle est là, dans cette concordance des temps que les historiens des mentalités connaissent bien.
Il faut donc d'emblée faire justice d'une accusation absurde. Non, JCall n'est commandité par personne, ni (hélas !) financé par qui ce soit, si ce n'est des individus qui sympathisent avec ses objectifs. Soit dit en passant, les réactions hystériques de ses adversaires prouvent que nous avons touché juste et que nous représentons bien une alternative à la pensée unique qui sclérose la Diaspora organisée. Il est facile de polémiquer avec des voix haineuses qui confondent dans un même opprobre Israël, son idéologie fondatrice et la politique de son gouvernement ; il est plus difficile d'avoir affaire à des juifs sionistes dont l'attachement à Israël, à sa survie et à son bien-être se passe de preuve. Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. [...] Aussi bien, j'attends de JCall qu'il adopte une attitude claire et offensive, sans les minauderies apologétiques dont les défenseurs de la raison se sentent trop souvent obligés d'habiller leurs arguments. Car l'heure est grave pour le peuple d'Israël.
Faut-il rappeler ici pourquoi ? A l'extérieur, la solitude d'Israël est totale. Jamais, au cours de sa brève histoire, l'Etat juif n'a été aussi isolé sur la scène internationale, où personne, je dis bien personne, n'accepte les fondements de sa politique. Cela est vrai pour les gouvernements, y compris celui des Etats-Unis, son seul allié, comme pour les opinions publiques, au sein desquelles la lassitude fait bon ménage avec une propension croissante au déni de légitimité pur et simple. Qui peut croire qu'on peut avoir tout le temps raison contre tout le monde ?
A l'intérieur, c'est encore pis. Car même si la "communauté internationale", comme on dit pour ne rien dire, permettait à Israël de continuer sa marche vers l'abîme, il faut être aveugle pour ne pas voir les deux sentiers qui y convergent. L'un est démographique et il nous condamne à l'Etat binational de fait - c'est-à-dire à l'apartheid, le vrai, et à la guerre civile ; l'autre, politique, conduit à la fascisation rampante de la société. Cet aspect-là est l'angle mort de la Diaspora. Loin du théâtre des opérations et légitimement indignés par la virulence des attaques dont Israël est la cible, les juifs d'Europe et d'ailleurs refusent d'ouvrir les yeux sur des phénomènes qui défraient la chronique en Israël, et dont le moindre provoquerait ici une levée de boucliers : projets de loi racistes, appels publics de rabbins - fonctionnaires payés par l'Etat - à ne pas louer des appartements aux Arabes et aux étrangers, expulsions d'enfants d'immigrés, maccarthysme dans les universités, et j'en passe. Tout cela à l'intérieur de la Ligne verte, sur le territoire de l'Etat souverain. Au-delà, c'est le Far West, un no man's land légal où règnent l'arbitraire et la violence des colons extrémistes, rarement poursuivis et presque jamais punis.
C'est précisément leur sain attachement inconditionnel à Israël qui devrait inciter les Juifs de la Diaspora à conditionner leur soutien à ses gouvernements, à l'aune des principes qui régissent leur propre société et des dangers auxquels fait face la société israélienne. Se taire ou, pis, avaliser sans barguigner les agissements de Jérusalem s'apparente à une non-assistance à pays en danger.
On connaît les arguments contraires. J'en vois trois. L'un, mille fois rebattu, est le plus sournois et s'énonce à peu près comme suit : "Nous ne payons pas l'impôt du sang, nous ne payons d'ailleurs pas d'impôts tout court, nous ne sommes pas citoyens d'Israël, au nom de quoi nous mêlerions-nous de sa politique ?" Argument spécieux, à double titre. D'abord, il ne semble concerner que les opinions du camp de la paix. A la limite, on pourrait le comprendre si la Diaspora, ou ceux qui parlent en son nom, se taisait toujours et dans toutes les langues. Mais non, les amis de Netanyahou ne se privent pas de donner leur avis, et combien bruyamment. Ensuite, il ne s'agit évidemment pas de se substituer au gouvernement d'Israël, émanation du libre choix de ses citoyens. Il s'agit d'exprimer une opinion, légitime en démocratie, sur un problème existentiel pour Israël et l'ensemble du peuple juif.
Le deuxième argument est le plus niais : ne pas donner des armes aux ennemis d'Israël. Comme si lesdits ennemis avaient besoin de JCall pour leur fournir des raisons de honnir l'Etat juif. Dieudonné et ses semblables n'ont attendu que nous pour se manifester, voyez-vous. Derrière cet argument pointe l'idée que tout adversaire de la politique d'Israël est un ennemi d'Israël, qu'Israël, quoi qu'il fasse, sera toujours haï, que la meilleure façon de se défendre est de faire bloc autour du gouvernement de Jérusalem, quel qu'il soit et quelle que soit sa politique. Surtout si ce gouvernement est de droite et jusqu'au-boutiste sa politique. C'est oublier la faveur dont a joui le pays à l'époque d'Oslo, la vague de sympathie qu'a provoqué l'assassinat de Rabin, le préjugé favorable dont a bénéficié Sharon lui-même au moment du "désengagement". C'est oublier surtout que le sionisme est né précisément pour en finir avec ce fatalisme et restaurer la foi du peuple juif dans sa capacité à forcer le destin, autrement dit dans la politique.
Le troisième argument, enfin, est plus respectable, car il contient une part de vérité. Chaque fois qu'Israël a cédé, il l'a chèrement payé. Il a quitté le Liban et a eu le Hezbollah, il a abandonné la bande de Gaza et s'est retrouvé avec le Hamas. Qu'il se retire de la Cisjordanie et ses avions ne pourront plus décoller de l'aéroport Ben Gourion. Il y aurait beaucoup à dire sur la manière dont Israël a géré ces retraits unilatéraux. Mais JCall doit avoir l'honnêteté de l'admettre : si la paix avec les Palestiniens est possible, elle n'est pas certaine. Tout peut arriver au Proche-Orient, y compris le pire. Nul ne sait comment évoluera l'Egypte, quel sera le sort du Liban et de la Jordanie, comment finira le bras de fer avec l'Iran, ni, surtout, qui, du Hamas ou du Fatah, aura le dernier mot chez les Palestiniens. Autrement dit, une paix dûment signée peut s'avérer éphémère. Cependant, l'amoncellement des dangers ne plaide nullement en faveur du statu quo, bien au contraire. Pour y faire face, un Israël sûr de son droit, resserré sur des limites reconnues par ses alliés naturels, fermement assis sur la majorité juive qui fonde sa vocation et des institutions démocratiques vigoureuses, sera infiniment plus efficace qu'un Etat privé de frontières, ouvert à tout vent, isolé et vilipendé. Si nous sommes condamnés à faire la guerre, que cela soit en position de force - morale, démographique, militaire et diplomatique.
Il est temps de le comprendre enfin : se débarrasser du fardeau des Territoires n'est pas une "concession" faite aux Palestiniens ; c'est une mesure de salut public pour les Israéliens.
(avec Alexis Lacroix)
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JCall est né pour assener ces vérités-là. JCall n'est ni pacifiste ni post-sioniste. Ce n'est pas une association de belles âmes pour qui l'opprimé a toujours raison et l'oppresseur toujours tort. JCall a à coeur les véritables intérêts d'Israël, tels qu'honnêtement il les perçoit. Il n'est mandaté par personne, n'est l'officine de personne. Il est un produit de l'angoisse de la Diaspora face aux dangers qui guettent Israël et du désir de ses promoteurs de ne pas lui tourner le dos à un moment crucial de son existence.
Se reporter aussi au site de JCall (www.jcall.eu) pour les derniers appels et initiatives.
PHOTO - SIPA / Le 13 septembre 1993, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat signaient les accords d'Oslo, sous l'égide du président Clinton.
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samedi 29 janvier 2011
Alain Finkielkraut : "La France, c'est d'abord une nation littéraire"
Marianne, no. 719 - Idées, samedi, 29 janvier 2011, p. 76A l'invitation de "Libération" et de "Marianne", le philosophe prononce une conférence, le samedi 29 janvier, lors des Etats généraux du renouveau de Grenoble. Tour d'horizon idéologique en avant-première.
Marianne/Libération : Pourquoi culture et identité sont-elles des notions qui n'ont cessé de se disjoindre au cours des dernières décennies ?
Alain Finkielkraut : En 1925, le grand philologue allemand Ernst-Robert Curtius écrivait, dans son Essai sur la France : "La littérature joue un rôle capital dans la conscience que la France prend d'elle-même et de sa civilisation. Aucune autre nation ne lui accorde une place comparable. Il n'y a qu'en France où la nation entière considère la littérature comme l'expression représentative de ses destinées." Ce n'est plus vrai, hélas. Cependant, au lieu de se soucier de l'appauvrissement culturel de l'identité nationale, on s'acharne contre le concept même d'identité nationale. Au nom de la mémoire, bien sûr, mais il s'agit d'une mémoire égarée. La référence à l'identité nationale, dit-on, a nourri le nationalisme, et le nationalisme a déchaîné le pire. Le mot d'ordre est donc de se défaire de l'identité, au moins sous cette forme extrême. Mais, face au risque du particularisme, on ne peut plus tabler sur l'universel. Le XXe siècle a été le siècle du colonialisme : au nom des valeurs occidentales érigées en norme universelle, nous nous sommes crus en droit de dominer d'autres peuples. Le résultat, c'est la situation dans laquelle nous nous trouvons : d'un côté, rejet de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à l'identité française, séparation farouche de la question identitaire et de la question culturelle ; et, de l'autre, célébration effrénée des autres identités. Car l'identité est un thème à la mode pour peu qu'elle ne soit pas européenne et française. Pour un film de la collection "Empreintes", réalisé par Ilana Cicurel, je suis retourné dans l'école communale de mon enfance, rue des Récollets, à Paris. Il y trônait une carte du monde avec des photos d'élèves épinglées sur divers pays des continents africain et asiatique, avec cette légende : "Je suis fier de venir de..."
Aujourd'hui, l'école célèbre la fierté de "venir de", et stigmatise la fierté d'être français. La France a été longtemps un peuple littéraire, qui connaissait ses classiques. Encore faudrait-il qu'elle puisse le demeurer. Et il ne suffit pas, pour accomplir un tel dessein, de chanter les louanges d'un livre boudé par le président de la République, la Princesse de Clèves.
Réhabiliter la Princesse de Clèves, c'était tout de même un bon début ?
A.F. : Sans doute, mais, lorsqu'un des ministres de Nicolas Sarkozy, André Santini, a réclamé la suppression des épreuves de culture générale, personne ne s'est ému. Au contraire, le Conseil représentatif des associations noires (Cran) l'a félicité au nom de la lutte contre les discriminations. L'enseignement de la culture générale est désormais jugé discriminatoire. Quand il est attaqué par la droite au nom de la professionnalisation, tout le monde se mobilise, mais quand il est attaqué par la gauche au nom de l'égalité réelle, tout le monde applaudit. Voilà une contradiction que seule une réflexion sur l'identité peut permettre de surmonter.
N'est-ce pas le propre de l'exception française que d'avoir poussé jusqu'à son paroxysme le découplage de la culture et de l'identité ?
A.F. : Ce découplage a eu lieu en Allemagne aussi, comme le montre le débat sur l'intégration et sur le multiculturalisme. Dans un récent article, le philosophe Jürgen Habermas se fait l'avocat de ce découplage en critiquant la référence à une Leitkultur, à une culture de référence, suggérant par là même que son pays n'aurait le droit qu'à un patriotisme abstrait, de simple adhésion à des normes. En France, un débat fait rage autour du projet de musée de l'Histoire de France. Parmi ceux que ce projet indigne, pour utiliser un verbe à la mode, je retiens la position d'un des grands historiens de l'affaire Dreyfus, Vincent Duclert. Selon ce dernier, il faudrait créer non un musée de l'Histoire de France, mais un musée de l'Histoire en France. La France, autrement dit, doit être un contenant susceptible d'accueillir tous les contenus.
Quelles sont, d'après vous, les implications de cette réduction de la France au statut de contenant ?
A.F. : Dès lors que la France est un contenant, cela signifie qu'il y a d'autres contenus ailleurs, donc un risque de ségrégation et d'exclusion. Mais voulons-nous vraiment habiter un contenant ? Quels sont, d'ailleurs, les purs contenants dans le monde contemporain ? Ce sont les gares et les aéroports. Toute la question est de savoir si, au nom de l'hospitalité telle qu'elle est conçue aujourd'hui, la France doit devenir un aéroport. De la même façon, il existe un récit de l'histoire de France, dont certains historiens, tel Nicolas Offenstadt, ne cessent de vouloir souligner le caractère fictif et artificiel. Les artisans du projet de musée de l'Histoire de France n'ont pas lésiné sur les précautions ; ils ont multiplié les concessions ; ils ont fait valoir la pluralité des approches et des points de vue. Ils ont même accepté que le terme de "musée" soit remplacé par celui de "maison". En vain : c'est l'idée même que les Français puissent s'inscrire dans une histoire qui fasse sens qui, justement, n'est pas tolérée. Ceux-là mêmes qui déconstruisent le récit national croient vaincre tous les préjugés, alors qu'ils se soumettent à tous les clichés du présent - à commencer par celui du métissage. Ou plutôt, il existe une tentative inlassable de rendre l'histoire passée conforme aux idéaux du présent. Le métissage est à tel point inscrit dans notre présent que nous souhaiterions le projeter dans le passé de la France. Les historiens et les sociologues vont ainsi répétant, au mépris de toute vérité historique, que la France a toujours été une terre d'immigration. Ce n'est pas exact. Entre les grandes invasions et le XIXe siècle, la France a connu une remarquable stabilité démographique. Si la France actuelle ne sait plus où elle en est, c'est parce que nous vivons un changement très rapide et spectaculaire, sous le double effet de la mondialisation et de l'immigration. Culpabiliser l'inquiétude que suscite une telle transformation, c'est faire le jeu du Front national. C'est la raison pour laquelle il appartenait, à mon sens, aux intellectuels de s'emparer du débat sur l'identité nationale, au lieu de le frapper d'interdit ; il convenait aussi de se demander si nous n'entrions d'un seul tenant dans une ère postnationale et postculturelle.
Justement. Des deux notions, la culture et l'identité, laquelle est la plus malmenée ?
A.F. : La culture ne peut vivre que de hiérarchie. A cet égard, un récent rapport du ministère de la Culture, intitulé "La culture pour chacun", m'a particulièrement ému. Pour son auteur, Francis Lacloche, le véritable obstacle à une politique de démocratisation culturelle n'est rien d'autre que la culture elle-même, car, comme nous dit Lacloche, elle conduit, sous couvert d'exigence et d'excellence, à un processus d'intimidation sociale. Preuve que ce qui tue, aujourd'hui, la culture, c'est l'anti-élitisme.
Dans les années 60, il y avait encore un consensus. Malraux et le Parti communiste défendaient "l'élitisme pour tous". Faut-il regretter cette époque ?
A.F. : Ce qui est sûr, c'est qu'il y a quelque chose de décevant dans le procès intenté au président de la République. Il incarne la société postculturelle, il est donc l'objet de tous les quolibets, mais la seule chose qu'on sache lui opposer, c'est une démocratie totalement nivelante. La langue française, il y a peu, était encore nourrie par la littérature. Aujourd'hui, ce qui disparaît avec le bon usage, c'est jusqu'à la simple idée du bon usage. Florent Pagny a expliqué récemment qu'il n'était pas très heureux que ses enfants, de retour de l'école, "parlent rebeu". Benjamin Biolay lui a répondu que, si les siens s'exprimaient dans cette langue, il serait le plus heureux des papas antiracistes...
Propos recueillis par Gérard Desportes et Alexis Lacroix
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samedi 22 janvier 2011
Alain Finkielkraut : « La mémoire nous invite à la vigilance »
La Croix, no. 38876 - Dossier, samedi, 22 janvier 2011, p. 5Pour ce fils de déporté, il ne s'agit pas d'oublier la Shoah mais d'éviter les pièges actuels de la mémoire.
La mémoire de la Shoah a triomphé de l'oubli mais dans quel état, affirmez-vous ?
Alain Finkielkraut : Je me souviens, dans les années 1960, d'un documentaire de Bertrand Blier au titre cinglant : Hitler. Connais pas. Des jeunes gens, notamment en Allemagne, témoignaient de leur indifférence envers ce moment apocalyptique de l'histoire européenne. Cette menace en Europe s'est dissipée. Hitler n'est pas oublié. Mais c'est comme si on ne connaissait plus que lui, comme s'il ne devait y avoir de mémoire en Europe que du plus grand des crimes. C'est lui faire trop d'honneur. En ne nous souvenant que du mal absolu, nous risquons paradoxalement de nous couper du passé et de nous croire supérieurs à toutes les générations précédentes.
Vous parlez de bonne mémoire. Quelle serait-elle ?
Une mémoire pudique et qui accepte d'affronter la complexité des choses. Dans son dernier livre, Les Naufragés et les Rescapés, Primo Levi exprimait son inquiétude. Lui qui allait dans les écoles voyait à l'oeuvre non l'oubli, obstacle surmontable, mais le goût du manichéisme. Il se disait, si l'esprit de simplification devait l'emporter, que ce serait l'échec final de la transmission. Dans ce livre il parle de la zone grise entre la victime et le tortionnaire. Il faut beaucoup de tact pour l'explorer, mais la mémoire n'est pas là pour nous spolier du sens de l'ambiguïté.
Continuera-t-on de parler de la Shoah quand il n'y aura plus de survivants ?
Nous ne sommes pas démunis. Les historiens ont fait un extraordinaire travail qui peut nourrir la parole des professeurs et nous avons des oeuvres qui donnent accès à cette expérience pourtant si lointaine : nous avons Primo Levi pour la Shoah, ou Jean Améry et Etty Hillesum. Et, pour la Kolyma (le goulag) - car il faut aussi penser à cette autre expérience concentrationnaire -, nous avons Chalamov, Soljenitsyne, Margolin. Simplement, quelle place continuerons-nous à faire à ces oeuvres dans une école concurrencée par les nouvelles technologies de l'immédiat, c'est la vraie question. Dans un monde où l'on s'enchante du film Inglorious Bastards, cette transformation de la mémoire en jeu vidéo, il y a quelque raison d'avoir peur.
Certains disent que dans le futur la mémoire de la Shoah aura quitté l'Europe pour Israël.
Je n'y crois pas, mais j'ai une autre crainte : le divorce entre une mémoire juive et la mémoire démocratique. L'Europe s'est fondée sur le « plus jamais cela », plus jamais l'exclusion, la discrimination. Elle conclut à la nécessité d'une ouverture totale et d'une tolérance radicale. Plus jamais cela, pour les juifs, c'est plus jamais nous n'abandonnerons notre destin à d'autres. Nous devons exister en tant qu'entité particulière. D'où ce retournement de la mémoire démocratique contre la mémoire juive, l'accusant de dresser des murs, alors que pour être fidèle à la Shoah il faut progressivement effacer les frontières.
La mémoire nous invite à la vigilance. Seulement, ce n'est pas faire preuve de vigilance que d'ériger la Shoah en paradigme politique. Et d'en faire une grille d'analyse de tous les événements. C'est ce qui se produit quand on aborde la question du Moyen-Orient pour affirmer que la victime d'hier est le bourreau d'aujourd'hui. Il y a d'autres moyens de soutenir la cause palestinienne. Malheureusement, on cède trop facilement à ce dévergondage de la mémoire.
Comme celui des militants des autres mémoires du colonialisme, de l'esclavage...
La Shoah est devenue l'étalon de la souffrance et il règne aujourd'hui une concurrence effrénée des victimes. La seule manière d'en finir est de dire que le descendant d'une victime de la Shoah n'est pas une victime. Et le descendant d'esclave et de colonisé non plus. Mon père a été déporté, je ne suis pas un déporté. La mémoire doit respecter la distance qui nous sépare des suppliciés. Nous ne sommes pas là pour nous revêtir des oripeaux des souffrances que nous n'avons pas connues. Mais pour honorer ceux qui ont souffert, comprendre ce qui s'est passé.
Recueilli par Marie-Françoise MASSON
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vendredi 12 novembre 2010
Alain Finkielkraut : "L'Extermination est un événement inépuisable"
Marianne, no. 704 - Idées, samedi, 16 octobre 2010, p. 84Le philosophe publie un recueil de ses émissions de France Culture consacrées à la mémoire et à l'oubli. Explications.
Marianne : Vous pointez un risque inédit : " non pas l'oubli du crime, mais l'oubli de tout le reste ". A l'heure où le devoir de mémoire est so umis à un intense tir de barrage, faut-il dénoncer une systématique reductio ad hitlerum ?
Alain Finkielkraut : Une mauvaise humeur et même l'exaspération grandissent dans des milieux de plus en plus vastes à l'encontre de la mémoire juive et de la place exorbitante que celle-là occuperait dans la conscience commune. Les juifs sont perçus, notamment dans certains secteurs de la communauté musulmane, et par certains " progressistes ", qui veulent défendre, face à Israël, les nouveaux damnés de la Terre, comme les rois du malheur. Et nous nous trouvons devant un problème tout à fait inattendu. La mémoire devait nourrir la vigilance et combattre l'oubli, puisque, pensions-nous, une civilisation qui oublie son passé est condamnée à le revivre. Que se passe-t-il, en réalité ? Oliver Stone s'énerve, Dieudonné s'emporte. La mémoire de l'Extermination nourrit l'antisémitisme. Elle n'éteint pas l'incendie, elle met de l'huile sur le feu.
Qu'est-ce qui vous permet d'en être si sûr ?
A.F. : Face à ce phénomène, on a voulu, notamment par les lois mémorielles, " élargir " la Shoah. On signifiait ainsi que l'Occident a commis d'autres crimes et fait d'autres victimes que les juifs. Il ne fallait plus laisser, pensait-on, les descendants d'esclaves ou les descendants de colonisés en dehors du devoir de mémoire.
Ne s'agissait-il pas d'un progrès démocratique ?
A.F. : Sans doute, mais pour bien montrer qu'on ne faisait pas de hiérarchie, on a plaqué sur ces événements historiques terribles le paradigme de la Shoah. C'était tordre l'histoire. Car la traite négrière, contrairement à ce que veut faire croire la loi Taubira, n'est pas une spécificité européenne. Quant au lien établi aujourd'hui entre l'esclavage et la colonisation, il est absurde. L'un des motifs - et peut-être aussi des prétextes - de la colonisation, c'était justement de mettre fin à l'esclavage. Le devoir de mémoire, quel qu'il soit, doit être ancré dans l'histoire. S'il s'en détache, il devient pure et simple idéologie.
Vous voulez restaurer le lien du devoir de mémoire avec l'histoire ?
A.F. : Si je ne peux pas vraiment me détourner de cet événement, c'est sans doute en raison de mes origines. Je suis fils de rescapés. Mon père a été déporté, et ma mère a traversé la guerre dans des conditions très difficiles. L'un et l'autre ont perdu presque toute leur famille. Je fais partie de ces enfants ashkénazes qui n'ont pas de grands-parents. Avec l'Interminable Ecriture de l'Extermination, je voulais aussi, pour répondre à cette concurrence des victimes, réaffirmer que je ne suis pas une victime - descendant de victimes, oui, mais pas victime moi-même. La mémoire, c'est aussi la préservation de la distance qui nous sépare des suppliciés. J'ai l'espoir que ces conversations puissent nous aider à ne pas succomber trop facilement à la tentation de l'analogie entre notre présent et les heures les plus sombres de notre histoire. On sait énormément de choses, et en même temps on ne cesse d'apprendre des choses nouvelles. Cet événement est absolument inépuisable. Un livre dont je ne traite pas dans ces conversations aurait assurément pu y figurer, c'est celui de Patrick Desbois, Porteur de mémoires, consacré à la " Shoah par balles ". Desbois nous y parle de ces petits métiers de la mort inventés par les Allemands. Il évoque ces jeunes filles ukrainiennes qui marchaient pieds nus sur les cadavres que l'on venait d'assassiner, pour les tasser. Ensuite, elles étaient chargées de recouvrir ces cadavres d'une fine couche de sable pour qu'une deuxième vague puisse s'écouler sur eux. De tels détails inouïs nous interdisent de céder à l'analogie. Nous ne sommes pas des résistants ; Sarkozy n'est pas Pétain ; l'expulsion des Roms, aussi scandaleuse qu'on la juge, n'est pas une déportation ; la Roumanie n'est pas un camp de concentration.
Justement, est-ce parce que la " confiscation fervente " nous menace que vous vous êtes récrié contre le projet de confier à chaque écolier de France la mémoire d'un enfant assassiné pendant la Shoah ?
A.F. : Cette idée ne partait pas d'une mauvaise intention, mais elle n'était pas bien pensée. Je crois en plus que l'enseignement ne doit pas tabler sur l'émotion facile. Comme le dit Soljenitsyne, l'art seul peut surmonter cette faiblesse caractéristique de l'homme qui n'apprend que de sa propre expérience, tandis que l'expérience des autres ne le touche pas. Ce qui s'est passé là, dans cet abîme de l'histoire, l'art nous permet d'en prendre possession, de le comprendre de l'intérieur. C'est par lui - et seulement lui - qu'une expérience individuelle peut vraiment se transmettre. Mais un tel enseignement ne doit donc pas être trop précoce. Et, le jour venu, pour faire aborder l'Extermination aux élèves, il existe l'oeuvre de Primo Levi : la Trêve, les Naufragés et les rescapés, Si c'est un homme. Pour la Kolyma, l'autre tragédie concentrationnaire du XXe siècle, nous avons Soljenitsyne et les récits de Varlam Chalamov.
D'accord. Mais est-il raisonnable de " tabler " sur la médiation de la littérature ?
A.F. : C'est la littérature comme telle, hélas, qui n'a presque plus droit de cité. Racine est limpide, mais a-t-il encore sa place ? A cela s'ajoute la violence, le ressentiment, c'est-à-dire, pour appeler les choses par leur nom, la montée de l'antisémitisme dans un certain nombre de classes. Un antisémitisme qui, parce qu'il ne vient pas de l'extrême droite, mais des victimes réelles ou potentielles de la discrimination, est parfois sinon partagé du moins protégé par certains intellectuels et certains enseignants. Il est possible que la virulence de ce sentiment rende désormais impossible ou contre-productif l'enseignement de l'histoire de la Shoah.
La médiation d'un film - comme Shoah, de Claude Lanzmann - est-elle, d'après vous, plus indiquée ?
A.F. : On peut bien sûr envisager, parallèlement à la lecture d'un écrivain comme Primo Levi ou à la consultation des travaux d'historiens comme Christopher Browning, de projeter des extraits du film Shoah. Mais ceux qui en veulent aux juifs d'accaparer l'attention trouveront un argument supplémentaire de se plaindre dans toute oeuvre littéraire, historique ou cinématographique qu'on voudra leur imposer.
Etait-ce vraiment une erreur de consacrer le terme " Shoah " jusque dans l'enceinte scolaire ?
A.F. : Non, pas du tout ! Certes, " Shoah " est un terme que j'emploie peu, et ce n'était pas le mot de mes parents. La validité du terme " Shoah " est rétrospective. Après tout, on utilise bien des termes grecs, et la défense du français ne passe pas, à mes yeux, par la chasse aux mots étrangers. Le problème, ce n'est pas l'introduction de tel ou tel vocable étranger dans la langue française, c'est la syntaxe qui s'effondre, et le vocabulaire qui se rétrécit. On peut peut-être reprocher des choses à Mme Pederzoli (lire l'enquête, p. 42), l'enseignante de Nancy, mais on s'égare quand on lui reproche d'avoir eu recours au terme " Shoah ".
Vous consacrez plusieurs discussions à Martin Heidegger. Pourquoi ?
A.F. : Aujourd'hui, au nom de la mémoire, certains voudraient frapper d'opprobre les deux penseurs que vous citez. Je ne suis pas convaincu par cette démarche et, comme il s'agit d'entretiens, je m'efforce à chaque fois de poser le problème. Sur Heidegger, j'invite les philosophes Robert Legros et François Fédier à discuter du " scandale " Heidegger. Et si scandale il y a, c'est précisément parce que Heidegger est un grand penseur. S'il était un pur salaud, il n'y aurait pas de scandale : tout serait simple. Certains rêveraient que sa pensée soit réductible à son engagement momentané pour le national-socialisme. Or, Heidegger a nourri tous les grands penseurs juifs du XXe siècle : Hannah Arendt, Herbert Marcuse, Emmanuel Levinas et Hans Jonas. Faire de lui, qui plus est, le penseur de l'enracinement, c'est oublier qu'il a dénoncé l'enracinement de l'homme moderne dans le monde de la technique, un monde où la réalité se présente comme ce dont on peut passer commande.
Propos recueillis par Alexis Lacroix
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