lundi 9 mai 2011

ANALYSE - Pékin en porte-à-faux sur le cas Ben Laden - Arnaud de La Grange

Le Figaro, no. 20764 - Le Figaro, vendredi 6 mai 2011, p. 15

La fin de la « main noire » du terrorisme international est un événement hors normes, y compris du point de vue de la posture diplomatique chinoise. De façon inédite, Pékin se félicite d'une opération militaire de l'Amérique hors de ses frontières. Certes, la Chine a été le dernier grand pays à réagir dimanche à l'annonce de l'élimination de Ben Laden, mais la prise de position a été franche. La mort du chef d'al-Qaida a été qualifiée de « tournant important et positif » dans la lutte antiterroriste. Une attitude qui tranche avec celle de ces dernières semaines, où l'on a vu une exaspération chinoise croissante contre les interventions occidentales en Libye ou en Côte d'Ivoire, et contre les grandes manoeuvres diplomatiques autour de la Syrie.

Cette fois-ci, Pékin était embarrassé pour faire la fine bouche. La Chine fait tout pour se poser elle-même en victime du terrorisme islamique, balayant ainsi les critiques sur sa politique musclée au Xinjiang, région du Nord-Ouest à forte minorité musulmane. Sans avoir jamais apporté de réelle preuve, les autorités chinoises avancent ainsi que les « séparatistes ouïgours » cultivent des liens avec al-Qaida.

Il n'en reste pas moins que la Chine est en porte-à-faux. Hostile par principe à tout « interventionnisme » ou « ingérence », elle ne peut en théorie être enthousiasmée par l'héliportage de commandos américains au coeur d'un pays souverain - qui plus est frontalier et allié de la Chine. Pékin et Islamabad ont en effet une coopération sécuritaire et militaro-industrielle nourrie. Hier, la presse chinoise titrait d'ailleurs sur le soutien à l'allié pakistanais dans sa lutte contre la « terreur ». Les commentateurs jugent « infondées » les critiques américaines sur le manque de volontarisme d'Islamabad dans ce combat. Les stratèges chinois voient d'ailleurs la présence américaine en Afghanistan - et en Asie centrale d'une manière générale -, « sous le prétexte de la lutte antiterroriste », comme une manoeuvre « d'encerclement » de la Chine, complétant à l'ouest le dispositif militaire déjà présent à l'est, en Corée et au Japon.

Ces derniers jours, les éditoriaux de la presse chinoise s'attachent à souligner une victoire avant tout « symbolique » dans la lutte contre le terrorisme, dont les réseaux et surtout les causes subsistent. Sur ces racines du mal, ils évitent soigneusement toutes les explications liées à des sociétés du monde arabo-musulman « bloquées » par des systèmes autoritaires, ne retenant qu'une seule cause au fléau terroriste, la pauvreté. Sous-entendu : la stratégie chinoise de croissance à tout prix est la bonne, la seule.

Plus généralement, on sent une certaine inquiétude, ou de l'agacement, chez les dirigeants chinois, devant une nouvelle vague d'interventionnisme occidental et face au risque de voir le champ potentiel des États amis ou clients se rétrécir, dans le monde arabe ou en Afrique notamment. La thèse si prisée à Pékin du déclin des États-Unis est dérangée par cette impression que « l'Amérique est de retour », via ses nouvelles manifestations de puissance. Certes, la Libye, la Côte d'Ivoire ou le coup de main d'Abbottabad sont de natures diverses. Mais ces opérations ont en commun de se faire au nom de certaines « valeurs », réputées universelles ou « occidentales ». On note ici que les États-Unis et certains pays européens, la France en tête, opèrent de manière croissante main dans la main, ou en se partageant le fardeau. Que l'ONU, aussi, donne sa bénédiction. Et que, finalement, les réticences chinoises, russes ou autres ne pèsent pas lourd, en tout cas moins lourd qu'escompté.

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