lundi 9 mai 2011

OPINION - La Chine malade du surinvestissement - Nouriel Roubini

Les Echos, no. 20928 - Idées, lundi 9 mai 2011, p. 19

L'économie chinoise est aujourd'hui en surchauffe. Et pourtant, à long terme, ses surinvestissements auront des conséquences déflationnistes à la fois sur le plan intérieur et extérieur. Quand il ne sera plus possible d'augmenter les investissements fixes, probablement après 2013, la Chine connaîtra sans doute un fort ralentissement. Au lieu de se focaliser sur une légère baisse de la croissance aujourd'hui, les responsables chinois feraient mieux de se préoccuper du coup d'arrêt brutal qui pourrait l'affecter durant la deuxième partie du plan quinquennal.

Malgré la rhétorique qui entoure ce plan (comme les précédents, il vise à augmenter la part de la consommation dans le PIB), on constate que la croissance va continuer à reposer sur les investissements (notamment dans le logement social) plutôt que sur une appréciation plus rapide du yuan, des transferts fiscaux en faveur des ménages, la taxation et/ou la privatisation des entreprises publiques, la libéralisation du système d'enregistrement des familles (Hukou) ou la libéralisation de la politique financière.

Lors des dernières décennies, la croissance chinoise reposait sur la production manufacturière destinée à l'exportation et sur une devise faible. Cela a favorisé une épargne énorme de la part des ménages et des entreprises et conduit le pays à compter sur les exportations nettes et les investissements fixes (dans les infrastructures, l'immobilier et les secteurs industriels importateurs et exportateurs) pour poursuivre sa croissance.

Mais il est impossible à un pays quel qu'il soit d'être dynamique au point de réinvestir la moitié de son PIB dans la production sans finalement être confronté à une énorme surcapacité et à un problème crucial de crédits en défaut de paiement. La Chine connaît un excès de capitaux physiques, d'infrastructures et de constructions. C'est évident lorsqu'on voit des aéroports magnifiques mais vides, des trains à grande vitesse (qui diminueront le besoin des 45 aéroports prévus) ultramodernes vides eux aussi, des autoroutes qui ne mènent nulle part, des milliers de nouveaux bâtiments officiels destinés au gouvernement central ou aux gouvernements provinciaux, des villes fantômes et des hauts-fourneaux d'aluminium flambant neufs qui restent fermés pour éviter que les prix mondiaux ne plongent.

Le surinvestissement frappe également l'immobilier résidentiel de luxe et les immeubles à vocation commerciale. Dans l'automobile la capacité de production dépasse les ventes, même si l'on tient compte du récent rebond. La surcapacité de production dans de nombreux secteurs, notamment ceux de l'acier et du ciment, s'accentue encore. A court terme, le boom de l'investissement va alimenter l'inflation, car le maintien de la croissance nécessite une consommation intensive des ressources. Mais la surcapacité va ensuite conduire inévitablement à une forte pression déflationniste, en commençant par le secteur manufacturier et l'immobilier.

En fin de compte, très probablement après 2013, la Chine devra faire face à un atterrissage brutal. Toutes les périodes d'investissement excessif - en particulier dans les années 1990 en Asie de l'Est -se sont terminées par une crise financière et/ou une longue période de faible croissance. Pour éviter ce sort, la Chine doit épargner moins, réduire ses investissements fixes, diminuer la part de ses exportations nettes dans son PIB et accroître celle de la consommation.


Nouriel Roubini, président de Roubini Global Economics, est professeur d'économie à la Stern School of Business (N.Y.U.)

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