mercredi 11 mai 2011

INTERVIEW - Facebook, un monde de Bisounours

Le Soir - NO_EDITION - NO PAGELEVEL, mercredi 11 mai 2011, p. 0

Des fêtes dévoilées, des sourires et des pauses standardisées et obligatoirement cooool, bouches ouvertes ou en coeur, doigts écartés peace and love, des échographies sur le "wall", des soirées solitaires animées par les amis du Net... Facebook s'est imposé aujourd'hui dans le quotidien de tout un chacun, faisant de ses 600 millions d'inscrits des soi-disant "amis", toujours connectés, toujours exhibés, toujours voyeurs, toujours heureux et de plus en plus transparents. Facebook nous aurait-il transformés en êtres narcissiques et superficiels ? Facebook nous aurait-il tués, comme le suggère le titre du livre " Facebook m'a tuer" écrit par Thomas Zuber et Alexandre des Isnards ? Interview croisée des deux auteurs.

Facebook est-il assassin ?
Le titre est un clin d'oeil à l'affaire Omar Raddad qui a marqué la France en 1991. C'est une boutade à prendre au second degré. Facebook nous déshumanise. Il change complètement nos rapports aux autres sans que nous nous en rendions compte. Pourtant, les changements induits ne sont pas anodins.

Quels sont ces changements ?
Facebook nous met en relation avec une multitude d'amis tout en nous offrant la possibilité de peu nous impliquer. Vous pouvez avoir de nombreux contacts tout en maintenant les autres à distance.

Vous êtes invités à une fête via Facebook ?
Vous pouvez répondre par oui, non ou peut-être. En optant pour cette dernière option, vous gardez la possibilité de choisir quelque chose de mieux jusqu'à la dernière minute. Quand vous participez à un tchat à plusieurs, vous ne devez même pas annoncer que vous vous déconnectez. Vous zappez d'une personne à l'autre beaucoup plus rapidement et facilement. Vous pouvez mettre fin à une conversation sans même prévenir. Les relations sont démultipliées mais virtuelles - on ne peut pas voir, ni sentir, ni toucher la personne - et beaucoup plus superficielles. On est d'ailleurs tous " amis" sur Facebook. Pour entrer en relation avec un autre membre du réseau, on doit être obligatoirement son "ami". Tout le monde s'aime, s'envoie des câlins virtuels. C'est le monde des Bisounours, aseptisé, pacifié et qui évite tout conflit. C'est l'univers de Disney en permanence. Et dès que vous voulez éjecter un de vos amis, vous le supprimez en un clic, discrètement, sans que l'intéressé ne soit au courant. Les conflits sont ainsi évités. Tout le monde est ami et tout le monde est cool et prend la pause. Sur Facebook, chacun veut se présenter de la façon la plus positive et la plus cool. C'est le règne obligé de la "coolitude". Et il faut aussi se montrer le plus souvent possible.

"Facebook flatte le narcissisme de chacun et l'amplifie à la vitesse du numérique."


Vos critiques sont nombreuses. Pourtant, Facebook n'est qu'un outil de communication.
Nous ne croyons pas que ce soit un simple outil. Facebook modifie les règles de communication et les rapports aux autres. Grâce à lui, vous obtenez des informations sur les personnes avant de les rencontrer ; vous ne les abordez plus de façon neutre mais avec des a priori. Il n'y a plus de mystères lors des réelles rencontres. Facebook nous transforme en little brothers. Sans compter que vous pouvez être rapidement débordés par les choix que vous faites. Si vous ne prenez pas garde quand vous téléchargez une application, comme celle de la société éditrice de jeux Zynga, vous donnez accès à toutes vos données personnelles et celles de vos amis. Sur les pages Facebook, dans la colonne de droite, vous trouvez d'ailleurs des publicités qui sont adaptées à votre profil et votre âge.

Rien n'est positif ? Facebook n'est-il pas un acteur de révolution ?
C'est de l'angélisme que d'avancer le fait que Facebook a aidé les révolutions de rue. Voyez au Soudan ou en Chine, les pouvoirs se servent du Net comme moyens de surveillance de la population. Mark Zuckerberg veut d'ailleurs pénétrer le marché chinois - il en espère 500 millions d'internautes - en donnant des garanties à l'État et affirmant aux autorités que Facebook est un instrument neutre.

Des millions de personnes sont sur Facebook. Quels conseils leur donneriez-vous pour la meilleure utilisation possible de Facebook ?
Il faut partir de l'idée que c'est un moyen de communication mondaine contre lequel il est difficile de se protéger ; les règles de confidentialité changent d'ailleurs toutes les six semaines. Croire qu'on conserve une vie privée quand on est sur Facebook est erroné. Mais on peut essayer d'être vigilant. Il ne faut pas chercher à être sincère mais se mettre en scène.

"Facebook m'a tuer" , éd. Nil, 286 p., env. 18 euros.

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