lundi 2 mai 2011

La Chine face au « printemps arabe » - Dominique Moïsi

Les Echos, no. 20923 - Idées, lundi 2 mai 2011, p. 17

Le "printemps arabe" ne nous concerne pas, nos citoyens sont animés par l'espoir et non par le désespoir. » Quoi qu'en disent les dirigeants chinois, la réalité est infiniment plus complexe. Il n'y a pas de « révolution du jasmin » en Chine. Mais les événements intervenus dans le monde arabe ont rendu le pouvoir autocratique chinois particulièrement nerveux et s'accompagnent d'un raidissement tant interne qu'externe.

L'approvisionnement en pétrole et en gaz naturel constitue certes une considération importante, même si jusqu'à présent ni l'Arabie saoudite ni l'Iran n'ont été affectés de manière significative par le « printemps arabe ». Mais elle ne suffit pas à expliquer le raidissement de la Chine.

Lors d'une conférence internationale à Washington il y a peu de temps je posais une question à un participant chinois particulièrement sophistiqué et habitué à dialoguer dans un anglais parfait avec des Occidentaux : « Pensez-vous que le "printemps arabe" constitue un plus grand défi pour vous sur le plan intérieur ou pour les Etats-Unis sur le plan régional, avec la "victoire" éventuelle de leurs idées mais aussi la chute de leurs alliés ? » lui demandais-je. Jusqu'alors, il avait fait preuve dans la réunion d'une modération, d'un entregent et d'une maîtrise de soi admirable. La question sembla le déstabiliser, comme si elle avait fait tomber un vernis de courtoisie. Sa réponse fut défensive, sinon agressive et révéla une autre dimension de la diplomatie chinoise. Elle tint en une phrase, en une accusation par ailleurs justifiée : « Comment pouvez-vous nous poser une telle question quand ce que vous désignez comme des "émeutes" au Bahreïn deviennent pour vous des mouvements de libérations en Libye ! »

En réalité le « printemps arabe » constitue pour la Chine un révélateur de ses peurs comme de ses ambitions. Comment apparaître serein quand la « Révolution » dans ce qu'elle a d'imprévisible et d'incontrôlable affecte toute une région du monde dont vous dépendez pour le maintien de votre croissance : une croissance qui est la clef de la stabilité de votre régime ? Mais comment aussi utiliser à son profit des événements qui vous dépassent ?

Washington a toujours besoin de la bonne volonté de la Chine sur le dossier nucléaire iranien. Pékin se montre un partenaire difficile qui prend comme un malin plaisir à faire monter les enchères. L'Iran n'est-il pas le deuxième fournisseur en pétrole de la Chine ? Et l'empire du Milieu a aussi tendance à voir derrière le régime des ayatollahs une civilisation millénaire et brillante, la clef de l'équilibre régional. Le général de Gaulle faisait de même hier à l'égard de la Chine : il voyait au-delà des régimes. Mais la Chine a aussi besoin de respectabilité et d'équilibre. Sceptique sinon cynique sur l'avenir des « révolutions arabes », elle tend à penser que ce ne sont pas la liberté et la démocratie qui sont « au coin de la rue », mais beaucoup plus le déséquilibre sinon le risque du chaos.

Et cela même au moment où la croissance interne en Chine devra commencer à prendre le relais de la croissance externe.

La faiblesse de l'Europe, les incertitudes américaines et maintenant le maelström arabo-musulman, tout concourt, vu de Pékin, à faire de la Chine un acteur toujours plus central du système international et même un principe d'ordre. « Vous ne pouvez plus faire "sans moi", pensent les Chinois, il vous faudra m'accepter tel que je suis, quoi que vous puissiez penser de mon régime ! »

La Chine se sentirait irrésistiblement portée par le mouvement de l'histoire si elle ne se savait pas également à ce point vulnérable sur le plan intérieur. Et c'est cette nervosité qui explique le caractère agressif et plus seulement défensif de son nationalisme. Il y a une génération de jeunes Chinois urbains qui vibrent aux événements de la place de la Liberté au Caire. Leurs situations sont, certes, très différentes de celles des jeunes Egyptiens - ils sont aspirés par la croissance et n'ont pas de difficulté à trouver du travail -mais leurs aspirations sont les mêmes, leurs dénonciations de la corruption et leurs revendications d'un Etat de droit sont identiques. En Chine aussi les réformes sont la clef de l'avenir.


Dominique Moïsi est conseiller spécial à l'IFRI.

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