lundi 2 mai 2011

Le jour où la Chine retrouvera un rythme de croissance normal - Jean-Pierre Robin

Le Figaro, no. 20760 - Le Figaro Économie, lundi 2 mai 2011, p. 29

L'économie chinoise doit impérativement changer très vite de mode de développement si elle veut devenir un « pays riche ».

Chacun en a fait l'expérience : il est toujours extrêmement difficile de passer d'une honnête moyenne à un niveau d'excellence, que l'on soit pianiste ou joueur de tennis. C'est la même chose pour les nations : accéder au statut de « pays riche » n'est pas acquis d'avance. Même quand on enregistre une croissance de 10 % l'an, et depuis trois décennies, ce qui aura permis aux Chinois de décupler leur niveau de vie individuel en un peu plus d'une génération.

Le développement économique n'est certes pas une science exacte, mais les arbres ne montent jamais jusqu'au ciel. Y compris dans la jungle du capitalisme d'État. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire où la croissance la plus échevelée ne s'infléchisse pas à partir d'un certain stade. En examinant le parcours d'une quarantaine de pays depuis la Seconde Guerre mondiale, Barry Eichengreen, Donghyun Park et Kwanho Shin ont découvert que l'expansion ralentit inexorablement passé le seuil de 16 740 dollars pour le PIB (produit intérieur brut) par habitant. Soucieux d'établir des comparaisons historiques, les trois économistes ont ramené toutes les données en monnaie constante (en dollars, aux prix de 2005). Leur étude est publiée par le NBER (When Fast Growing Economies Slow Down : International Evidence and Implications for China).

Cette loi, les Français et leurs voisins européens l'ont subie au début des années 1970. En France, 1973 aura été la charnière, le PIB individuel ayant alors atteint 16 904 dollars. Au cours des sept années précédentes - sous le règne de De Gaulle et Pompidou -, la croissance par habitant galopait au rythme de 4,6 %. Elle est tombée à 2,2 % durant le septennat suivant, celui de Valéry Giscard d'Estaing, soit une baisse de régime de 2,4 %. Les États-Unis avaient connu dès 1968 un retournement de même nature et d'une ampleur légèrement plus forte (de 2,5 %, selon les calculs des trois économistes).

Cette rupture a coïncidé en France avec le premier choc pétrolier, dont nos compatriotes ne semblent s'être toujours pas remis. Depuis lors, on n'a cessé de gémir sur l'état de « crise ». Les Français n'ont pas compris qu'ils venaient de vivre « un âge d'or d'un quart de siècle de rapide croissance inaugurée par le plan Marshall et la reprise d'après-guerre », selon Barry Eichengreen et ses deux confères. Ce que Jean Fourastié a appelé « les Trente Glorieuses ».

Le scénario est en réalité toujours le même : les périodes de reconstruction sont marquées par des progrès de productivité exceptionnels. Elles ne sauraient constituer une norme durable. Les ouvriers agricoles se transforment en industriels, le pays importe des technologies nouvelles qui démultiplient son efficacité. Mais une fois ces recettes épuisées, il faut innover et trouver d'autres vecteurs de prospérité. Outre le seuil de 16740 dollars, les trois économistes mettent en avant un autre concept : les choses deviennent plus difficiles dès qu'un pays obtient un niveau équivalent à 57 % du PIB de l'économie nationale la plus avancée, celle qui campe « sur la frontière technologique » (les États-Unis en l'occurrence).

Pour sa part, la Chine paraît encore assez loin de ces deux critères, surtout du second (le PIB du Chinois ne représentait que 19,7 % celui de l'Américain en 2007). Mais si elle devait maintenir son rythme annuel de 10 %, elle toucherait le niveau fatidique des 16740 dollars par habitant en 2014. La zone dangereuse sera atteinte dans trois ans à peine. Barry Eichengreen pronostique donc qu'« un ralentissement significatif de la croissance chinoise est imminent ».

Il est d'autant plus affirmatif que la Chine présente à ses yeux un certain nombre de vulnérabilités, rendant ce cap plus difficile à franchir que pour d'autres. L'observation des quarante pays étudiés montre que la transition est particulièrement délicate pour un pays à régime politique autoritaire, dont la main-d'oeuvre industrielle dépasse les 20 % de la population active et qui a une monnaie faible. La Corée offre le précédent « d'une industrie manufacturière centrée sur l'exportation et aidée par une devise sous-évaluée », avec pour conséquence une très forte baisse de son expansion dans les années 1990, couronnées par la crise financière de 1997.

L'étude envisage un net infléchissement pour la Chine : sa croissance annuelle reviendrait en moyenne entre 6,1 % et 7 % sur la décennie en cours, et tomberait encore d'un cran (5 % à 6,2 % entre 2021 et 2030). Barry Eichengreen estime que « les autorités chinoises sont convaincues qu'un ralentissement va intervenir ». Pékin semble sincère quand il se fixe un objectif de 7 % d'expansion annuelle pour le plan quinquennal 2011-2015.

La nouvelle priorité accordée à la demande intérieure et aux services, au lieu de tout miser sur l'industrie et l'exportation, vise à déjouer la malédiction qui menace les pays en rattrapage. Nombre d'entre eux n'arrivent jamais à sortir du « piège des revenus moyens » (autour de 16 500 dollars) faute de réussir leur transformation. Quoi qu'ils en pensent, les Français sont parvenus à « obtenir le statut de pays à revenu élevé » et depuis 1973 le PIB par tête a bien plus que doublé. En revanche, ce n'est pas le cas de l'Amérique latine, souligne Barry Eichengreen. « Le Brésil est un pays d'avenir et il le restera », selon le mot attribué au général de Gaulle dans les années 1960.

La zone dangereuse sera atteinte dans trois ans à peine.

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