jeudi 5 mai 2011

REPORTAGE - La Chine fait face à une désertification accélérée - Harold Thibault


Le Monde - Environnement & Sciences, vendredi 6 mai 2011, p. 4

Assis au côté de son père dans la courette d'une vieille maison traditionnelle ouïgoure en briques ocre, Kalik se félicite : " Nous pouvons produire cinq cents kilos de raisin par jour ", dit-il. Ce rendement relève du miracle au regard des conditions climatiques auxquelles est soumise Turpan, oasis située en plein désert, dans la région du Xinjiang, à l'extrême nord-ouest de la Chine. Le sol est sec, souvent sableux. Les précipitations n'y dépassent pas 20 millimètres par an.

Le jeune homme sait qu'il doit la production qui fait vivre toute sa famille au canal qui passe à quelques pas de la propriété et a été creusé quatre siècles plus tôt. C'est l'une des artères des karez, un système d'irrigation remontant à plus de deux millénaires et qui a servi de ligne de vie à cette oasis, faisant office de halte pour les caravanes qui empruntaient l'ancienne route de la Soie. Ces canaux d'irrigation, ailleurs appelés " qanats ", se retrouvent dans plusieurs régions arides d'Asie centrale.

" L'eau est douce, elle provient directement des Tianshan ", explique Kalik, évoquant les Montagnes du ciel, la chaîne qui, à des kilomètres de Turpan, traverse la région. Le réseau de canaux souterrains permet de faire parvenir l'eau des montagnes jusqu'à cette dépression, tout en évitant l'évaporation dans cette zone où la température peut approcher les 50°C pendant les mois d'été.

Devant la maison fleurissent encore des cerisiers, mais le miracle est mis à rude épreuve depuis quelques années. A quelques rues de là, les ouvriers migrants s'activent sur les chantiers d'immeubles en béton, qui grignotent peu à peu les anciens quartiers traditionnels. Le système d'irrigation peine à suivre le rythme de la croissance. Turpan n'échappe pas à l'urbanisation massive et à la surexploitation des ressources naturelles. Pour une ville chinoise, elle reste de dimension modeste, mais la population de la préfecture dépasse aujourd'hui 600 000 habitants, alors qu'elle en comptait 67 300 en 1949.

Dans les nappes phréatiques

Si les habitants ont pu cultiver, au beau milieu du désert, un raisin devenu fameux à travers le pays, c'est grâce aux 5 000 kilomètres de canaux. Mais, surexploités et mal entretenus, ceux-ci s'assèchent. Seulement 300 des 1 237 karez répertoriés en 1957 sont encore en fonction. L'écosystème qui s'était organisé autour d'eux se dégrade.

Au même moment, la production des exploitations agricoles, principale source d'activité économique à Turpan, a décollé. La surface à irriguer est passée de 60 000 hectares en 1970 à 113 000 en 2008. Les karez ne fournissant plus suffisamment d'eau pour assurer les rendements et pour alimenter les habitations modernes, la municipalité a commencé à puiser directement dans les modestes nappes phréatiques.

Conséquence directe de cette décision, leur niveau baisse de 1,5 à 2 mètres par an, estime la Banque mondiale. " Avec la croissance économique rapide de ces dernières années, la consommation d'eau croît et dépasse les quantités disponibles, conduisant à une surexploitation sévère des nappes ", notait l'institution en 2010.

" Ces cinq dernières années, l'eau est moins abondante, cela se voit particulièrement en juillet et août ", constate Liu Daohong, un ouvrier agricole arrivé il y a dix ans de la province centrale du Henan. Il travaille dans un champ irrigué directement par les nappes phréatiques. Comme lui, nombreux sont les migrants Han, l'ethnie majoritaire en Chine, à venir s'installer à Turpan, attirés par la possibilité de trouver un emploi dans le secteur agricole, dans cette région où la majorité de la population appartient à l'ethnie ouïgoure.

A quelques kilomètres au sud de la ville, le constat est similaire dans le " jardin botanique ", en fait un laboratoire de recherche en pleine nature sur la capacité des plantes à résister en zone aride extrême et à servir de barrière naturelle contre la progression du désert. " Il y a dix ans, nous pouvions trouver de l'eau à 18 m de profondeur, mais aujourd'hui, il faut creuser entre 25 et 30 m. Nous préférons utiliser l'eau à une profondeur de 156 m, car elle est moins salée ", explique un professeur de l'Académie des sciences chinoise, spécialisée dans la lutte contre la désertification.

Prenant conscience de la menace qui pèse sur Turpan, la Chine s'est lancée dans d'importants travaux, dont le montant devrait être de 204 millions de dollars (137 millions d'euros). Trois retenues seront construites dans les montagnes proches, afin d'assurer l'approvisionnement en eau durant l'année, pour un coût de 142 millions de dollars (96 millions d'euros).

Sur le papier, ces projets mettent en avant le rôle historique des karez. Mais les autorités locales ne semblent pas réellement convaincues de l'avenir de ces canaux : sur le total des sommes débloquées, seulement 500 000 dollars seront consacrés à la réhabilitation d'un unique karez, un projet présenté comme une expérimentation.

Harold Thibault

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