mercredi 1 juin 2011

Des émissions de CO2 record en 2010 aggravent le péril climatique

Le Monde - Environnement & Sciences, mercredi 1 juin 2011, p. 10

Si la crise financière mondiale avait pu laisser croire à un progrès sur le front du climat, la reprise des affaires s'est chargée de dissiper cette illusion. Les émissions de CO2 liées à la combustion d'énergies fossiles ont atteint un niveau record en 2010, d'après des estimations de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) publiées lundi 30 mai.

Les rejets de gaz carbonique ont culminé à 30,6 gigatonnes (Gt) en 2010, une hausse de 5 % par rapport à 2008, année du précédent record qui totalisait 29,3 Gt. " On s'attendait à un rebond, mais pas aussi fort ", commente le chef économiste de l'AIE, Fatih Birol.

Ces informations " constituent un revers sérieux pour nos espoirs de limiter la hausse de la température dans le monde à 2 0C ", estime M. Birol. Selon l'agence, les émissions de CO2 du secteur de l'énergie ne doivent pas dépasser 32 Gt en 2020 pour respecter la limite des 2 0C, adoptée par la communauté internationale. Pour respecter ce plafond, il faudra que les rejets de CO2 augmentent moins au cours des dix prochaines années qu'ils ne l'ont fait en seulement un an, entre 2009 et 2010. Une gageure.

" Les émissions de CO2 n'ont jamais augmenté si vite : 3 % par an en moyenne depuis dix ans, trois fois plus que lors de la décennie précédente ", observe le glaciologue et climatologue Jean Jouzel, membre du bureau du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). " On est sur la trajectoire des pires scénarios du GIEC ", souligne le scientifique.

En clair : sans inversion de la tendance, la planète subira un réchauffement moyen de 4 0C, et bien davantage par endroits. " Pour éviter cela, il faudrait que le niveau des émissions commence à baisser en 2015, puis chute très rapidement à partir de 2020 ", rappelle M. Jouzel. " On est loin du compte : il n'y a même pas de stabilisation. "

La décrue sera d'autant plus difficile à réaliser que 80 % des émissions de gaz carbonique du secteur électrique projetées pour 2020 sont d'ores et déjà irréversibles, venant de centrales en activité ou en construction, avertit l'AIE. " La remise en cause du nucléaire dans de nombreux pays risque de se traduire par davantage d'émissions liées au gaz ou au charbon, ajoute M. Birol. Les marges de manoeuvre sont très étroites d'ici à 2020, nous avons besoin de toute urgence d'un changement politique majeur. "

Une séance de négociations internationales sur le climat doit se tenir à Bonn, du 6 au 17 juin, dernière étape avant la conférence de Durban, en Afrique du Sud, en novembre. Ces chiffres sonneront-ils comme un " appel au réveil ", comme le souhaite l'économiste de l'AIE, mais aussi la responsable de l'ONU pour le climat, Christiana Figueres ?

Rien n'est moins sûr. Plus personne n'espère voir un accord international se conclure à Durban. Et, pendant la réunion du G8 à Deauville, les 26 et 27 mai, dont le communiqué final assure que " la lutte contre les changements climatiques est une priorité mondiale ", les Etats-Unis, la Russie, le Japon et le Canada ont répété en coulisses leur refus de s'engager dans une éventuelle deuxième période du protocole de Kyoto, après 2012.

" La publication de l'AIE va modifier l'atmosphère de la négociation ", veut pourtant croire l'ambassadeur de France chargé du climat, Serge Lepeltier. " Elle renforce la conviction que le protocole de Kyoto est une étape indispensable vers un accord global et montre aux pays émergents qu'ils doivent accepter de prendre des engagements plus volontaristes. "

Même si leurs rejets de CO2 par habitant restent modestes, les pays en développement, Chine et Inde en tête, sont à l'origine de 75 % de la hausse des émissions en 2010, selon l'AIE. " Les pays riches délocalisent leurs émissions au Sud, alors même que leurs propres émissions n'ont quasiment pas baissé depuis les années 1990 ", réplique Sébastien Blavier, de la fédération d'ONG écologistes Réseau action climat (RAC).

Les chiffres pourraient toutefois donner du grain à moudre à ceux qui estiment, dont les Etats-Unis et le Japon, qu'un accord juridiquement contraignant n'a de sens que s'il inclut les grands émergents, quand ceux-ci exigent des pays du Nord qu'ils fassent le premier pas, au nom de leur " responsabilité historique ".

Reste une certitude, partagée par tous : la somme des engagements pris n'équivaut qu'à 60 % des efforts que la science estime nécessaires pour maintenir le réchauffement sous la limite des 2 0C. Le RAC appelle donc l'Europe à montrer la voie en réhaussant son engagement de réduction des émissions d'ici à 2020 de 20 % à 30 %. La question doit être abordée lors d'un conseil des ministres de l'environnement, le 21 juin.

Grégoire Allix

PHOTO - An aerial view of a clearing at a forest is seen in Indonesia's Sumatra island in this August 5, 2010 file photo. Indonesian President Susilo Bambang Yudhoyono signed an order in May 2011 imposing a two-year ban on new licences to clear primary forests and peatlands, a key part of a $1 billion climate deal with Norway last year, according to reports on May 31, 2011. A landmark forest protection ruling by Indonesia might be good for investors trying to save carbon-rich forests, but only if a ban is enforced and progress is made in using the market to save the environment.

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