vendredi 3 juin 2011

«Je ne parlerai que des petites peurs infligées»

Libération - Monde, vendredi 3 juin 2011, p. 8

Vingt-deux ans après Tiananmen, la répression ne faiblit pas. Une ex-détenue raconte son interrogatoire.

Vingt-deux ans après la répression du mouvement contestataire de Tiananmen, qui a fait des centaines, voire des milliers de morts les 3 et 4 juin 1989, la chasse aux dissidents continue. «La même stratégie brutale est d'actualité», estime l'association Human Rights Watch (HRW). Une centaine d'avocats, blogeurs, artistes et militants de la société civile ont été mis au secret ou en résidence surveillée depuis le mois de février par la police. Ces disparitions en série, qui font suite à des appels sur Internet à s'inspirer de la «révolution du jasmin», se sont prolongées par des dizaines d'arrestations et interpellations plus formelles, comme celle du célèbre artiste Ai Weiwei, que le gouvernement reconnaît désormais détenir.

«Peurs». Quel traitement est réservé à ces personnes qui disparaissent mystérieusement ? Li Tiantian, une avocate de Shanghai, a été relâchée le 24 mai, après trois mois passés dans un lieu secret, un hôpital semble-t-il. Elle a choisi de relater ce qui lui était arrivé, sur Twitter. «Il y a des peurs si grandes qu'on n'en parlera jamais, alors je ne parlerai que des petites peurs qu'ils m'ont infligées, raconte-t-elle. Dès le début de ma détention, ils sont allés perquisitionner de fond en comble mon appartement et celui de mon petit ami. Ils ont parlé à ses soeurs et à ses frères pour tenter de le convaincre de rédiger une lettre de séparation. Mon ami a refusé.»

Les policiers, qui la surveillaient depuis longtemps, obligent son ami à regarder une vidéo où on la voit pénétrer dans des hôtels en compagnie d'autres hommes. «La police a identifié tous mes amants et voulait savoir tous les détails : qui avait décidé de faire l'amour ? Combien de fois ? Qui avait dragué l'autre ?» Les policiers lui demandent si elle a besoin de jouir une ou deux fois de suite. Au moins quatre policiers conduisent l'interrogatoire lorsqu'il est axé sur sa vie sexuelle. Ils semblent avoir deux objectifs : l'effrayer et l'humilier. «Je suis très embarrassée de parler de ces choses-là, mais si je ne le faisais pas, j'en souffrirais plus encore, écrit Li Tiantian. J'ai fait des blagues un peu salaces, mais au fond, je me sentais dégradée, comme si on m'avait battue et que je continuais de rire en prétendant ne pas souffrir.» Lorsque l'avocate refuse de signer ses «aveux», un policier menace de «l'enfermer dans une cage». L'interrogatoire porte aussi sur ses activités dissidentes. Elle finit par accepter d'établir une liste des personnes qu'elle a rencontrées sur Internet : «Ils m'ont demandé tous les détails sur nos moyens de communication et je les ai livrés. Puis ils m'ont demandé d'écrire tout ce que je savais sur Ai Weiwei... J'ai écrit tout ce que je savais.»

«Loi du parti». Les avocats sont la cible principale du pouvoir. L'un d'eux, Gao Zhisheng, disparu depuis deux ans et demi, a subi d'innommables tortures. «Le système de gouvernement ne s'appuie pas sur l'Etat de droit mais sur la loi du parti», déplorait récemment l'avocat Mo Shaoping. Nicolas Bequelin de HRW explique : «La police secrète, chargée de la sécurité intérieure, a opté pour des tactiques extrajudiciaires comme les disparitions, l'intimidation physique, les tabassages par des malfrats en civil, la torture et les menaces de représailles contre des membres de la famille ou des collègues.»

La police emploie aussi la méthode de la carotte. L'association des Mères de Tiananmen, qui regroupe les parents de 203 personnes assassinées par l'armée les 3 et 4 juin 1989, vient de révéler que la police avait proposé de l'argent à l'une des familles de victimes, en échange de son silence.

Philippe Grangereau

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