mardi 7 juin 2011

SPORT - Et Li Na s'éveilla...


Le Soir - 1E - SPORTS, lundi 6 juin 2011, p. 12

Elle s'est laissée tomber sur le dos, les yeux rivés au ciel. Fin janvier, en Australie, face à Kim Clijsters, elle était déjà passée tout près. Samedi, un peu plus de quatre mois plus tard, Li Na n'a plus craqué. A 29 ans, elle est devenue la première Chinoise - et même la première Asiatique - à remporter un tournoi du Grand Chelem. En 1 h 48, en s'imposant 6-4, 7-6 (0), elle a empêché Francesca Schiavone de réussir le doublé après son titre de 2010 arraché face à Samantha Stosur.

« Aujourd'hui, c'est un rêve qui devient réalité, a-t-elle dit quand on lui a demandé ses premiers sentiments. Je commence à vieillir et ce rêve n'a pas été facile. Sur le tee-shirt des gens de mon entourage, il y avait, en chinois, l'inscription "Sois toi-même". Je crois qu'ils vont en sortir beaucoup maintenant ! »

Cette fois, Schiavone, habituée aux débuts de rencontre difficiles et aux retournements de situation improbables, n'a pu inverser une tendance qui s'est dessinée très tôt. Li Na, avec ses impeccables spins de fond de court, ses services gênants à défaut d'être puissants (76 % de premières balles) et ses montées au filet souvent redoutables (10 sur 12 se sont terminées par un point gagnant) n'a jamais laisser sa rivale s'installer dans la rencontre. Pendant tout le premier set, on a attendu « la » Schiavone avec ses slices et ses changements de rythme, mais elle n'est pas venue. Breakée au 5e jeu, elle allait perdre la première manche en 39 minutes.

Dans la deuxième, breakée d'entrée, elle allait refaire surface pour égaliser à 4-4. Mais, alors qu'elle semblait filer vers le gain de la manche à 6-5, 40-40, une erreur d'arbitrage - une balle de Li Na clairement out mais « overrulée » bonne par l'arbitre de chaise - offrait une balle d'égalisation à la Chinoise qui ne la manquait pas. Et qui, dans la foulée, remportait le tie-break sans perdre un point.

« Elle méritait sa victoire et ce n'est pas un point qui a fait la différence, a admis sportivement Schiavone. Mais quand on vérifie une balle à cet instant de la partie, il faut le faire correctement. C'est tout ce que je conteste. »

Arrivée en outsider à Paris, Li Na en est donc repartie en ayant marqué l'histoire de son sport. Même si son parcours atypique doit sans doute tempérer ceux qui voient en elle le modèle de l'explosion future du tennis dans l'Empire du Milieu. Car Li Na, au départ une joueuse de badminton manquée, qui a même un moment renoncé au sport pour se consacrer, de 2002 à 2004, à des études de journalisme parce qu'elle restait coincée au-delà de la 120e place mondiale et devait se contenter de tournois secondaires, s'est plus construite toute seule qu'à l'aide du système étatique chinois qui a tellement fait ses preuves dans beaucoup d'autres disciplines.

Dans un sport jusqu'ici peu populaire chez elle, Li Na s'est affranchie du système après les Jeux de Pékin. Et ce côté rebelle, doublée d'une éternelle bonne humeur, lui a permis de devenir l'une des figures favorites du circuit où elle se déplace depuis 2006 en compagnie de son mari Jiang Shan, plutôt qu'avec les entraîneurs fédéraux de ses débuts. Jiang Shan, un mari ronfleur, comme l'avait révélé lors de son discours à Melbourne, qu'elle a remplacé comme coach juste avant le tournoi de Madrid par le Danois Michael Mortensen. Une certaine lassitude - « être ensemble 24 heures sur 24, sur le court et en dehors, ça fatigue... » - et, surtout, un vrai besoin étaient apparus. Depuis sa victoire face à Clijsters en finale du tournoi de Sydney en tout début d'année et sa finale à Melbourne contre la Limbourgeoise, les choses avaient coincé et les éliminations d'entrée (y compris contre Yanina Wickmayer à Dubaï) à presque chacune de ses sorties, l'avaient persuadée qu'il s'agissait d'un choix nécessaire.

Nécessaire et payant. Avec sa bouille souriante, son art de ne pas avoir l'air d'y toucher, Li Na est repartie à l'assaut d'une surface qu'elle maîtrisait difficilement. En se hissant en demi-finale à Madrid et à Rome avant de débarquer à la porte d'Auteuil.

Emue en entendant son hymne national, elle a appris par des amis l'impact qu'avait eu son succès au pays. Mais elle a modéré l'enthousiasme ambiant.

« J'espère que le tennis va vraiment se développer en Chine. Mais je n'y rentrerai qu'après Wimbledon. Peut-être que si je fais de mauvais résultats sur gazon, on m'aura déjà oubliée à mon retour... »

© 2011 © Rossel & Cie S.A. - LE SOIR Bruxelles, 2011