mardi 16 août 2011

Affaire DSK : Kenneth Thompson abat ses cartes


L'Express, no. 3137 - Société Affaire dsk, mercredi 17 août 2011, p. 46-48,50

C'est la pièce qui manquait au puzzle. Le document régulièrement cité mais jamais montré. L'Express a eu accès à la note médico-légale de l'hôpital St Luke's Roosevelt de Manhattan, dans lequel Naffissatou Diallo s'est rendue, le 14 mai dernier, après l'agression qu'elle affirme avoir subie de la part de Dominique Strauss-Kahn. Le rapport d'expertise évoque une femme en état de choc se plaignant de douleurs musculaires et dont le corps présente une lésion au niveau des organes sexuels. A quelques jours de la prochaine audience de DSK au tribunal de New York, et tandis que l'ex-directeur général du FMI se mure toujours dans le silence que lui ont recommandé ses conseillers juridiques, Kenneth Thompson a accepté de nous recevoir, en exclusivité, le 14 août, dans son bureau de la 5e Avenue. Parce qu'il dit avoir reçu des "confidences" laissant penser que "le procès risquait d'être abandonné", l'avocat de Nafissatou Diallo a décidé de "réagir" dans nos colonnes. Pugnace, enflammé, l'homme de loi revient sur les accusations portées contre sa cliente. Il livre également des détails sur la scène du Sofitel tels qu'ils lui ont été rapportés par sa cliente et décrypte la stratégie qui l'a mené à intenter aussi rapidement un procès au civil contre DSK. Ce vigoureux défenseur du droit des femmes n'en démord pas : il fera tout pour que l'"affaire DSK" ne s'achève pas, au coeur de l'été, entre deux annonces de cataclysmes boursiers, devant le perron d'un procureur new-yorkais en campagne.

Claire Chartier

Les informations contenues dans le rapport médical effectué sur Nafissatou Diallo vous paraissent-elles de nature à incriminer Dominique Strauss-Kahn ?

Nous sommes convaincus que Nafissatou Diallo a subi une agression sexuelle. Lorsque Dominique Strauss-Kahn l'a rattrapée dans sa fuite au bout du couloir menant à la salle de bains, il l'a acculée dans un angle, lui a relevé la robe jusqu'à mi-ventre, pour attraper le haut de ses collants, qu'il a déchirés en les baissant. Elle tentait de retenir ses bras pour l'empêcher de la déshabiller. C'est alors qu'il lui a saisi le vagin de toutes ses forces. La douleur était si intense qu'elle s'est arc-boutée sur la main de son agresseur pour lui faire lâcher prise, ce qui a contribué à sa chute sur le sol, lorsqu'il a cédé. Elle s'est retrouvée à genoux, le buste en arrière, la tête touchant presque le mur derrière elle, avec son bras gauche coincé contre l'autre cloison. [Ken Thompson mime la scène, presque agenouillé dans un coin de son bureau]. Il lui a enfoncé son pénis dans sa bouche en lui tenant la tête par les cheveux avec tant de force qu'elle ne pouvait se dégager. C'est lui qui a imprimé le mouvement à sa tête. Lorsqu'il en a eu fini, elle est tombée sur le côté, ce qui a causé la déchirure du ligament de son épaule gauche.

Les procureurs n'ont jamais fait grand cas de ces éléments médico-légaux. Pourquoi ?

En réalité, ils en ont parlé, mais au tout début. [Thompson pianote sur son ordinateur, puis en retourne l'écran pour montrer la vidéo de la comparution de DSK devant le juge Michael Obus, le 19 mai 2011]. Vous entendez comme moi le procureur Artie McConnell demander que l'on refuse la libération sous caution de DSK en arguant des éléments qui pèsent contre lui, dont l'expertise médicale...

Reste que Nafissatou Diallo a beaucoup perdu en crédibilité durant l'enquête...

La presse a livré une petite phrase, prétendument tirée d'une conversation avec un détenu d'une prison d'Arizona, pour démontrer que Nafissatou discutait avec un dealer de drogue du meilleur moyen de rançonner le patron du FMI. Or, je veux le souligner, cette phrase n'existe pas ! J'ai dû attendre le 28 juillet pour en avoir la confirmation, en écoutant enfin les enregistrements devant les procureurs, au côté de Nafissatou et d'un interprète en dialecte foulani. Il y a eu, en fait, plusieurs conversations téléphoniques. Le 15 mai, cet homme l'a appelée trois fois depuis sa prison. Lors du premier appel, sans rien savoir de son histoire, il croit sentir qu'elle n'a pas le moral. Elle lui raconte : "Un homme que je ne connais pas m'a attaquée et a voulu me déshabiller. On s'est battu. Je suis allée à l'hôpital et on l'a arrêté." S'ensuit un récit qui correspond totalement à celui qu'elle a donné à tous ses interlocuteurs depuis le 14 mai.

L'homme la rappelle le même jour pour lui dire que Dominique Strauss-Kahn est riche et qu'elle pourrait obtenir de l'argent. Elle l'envoie paître. Elle est déboussolée et lui dit qu'elle doit recevoir pour la première fois la visite de son avocat dans les minutes qui suivent. Le détenu la joint une dernière fois pour parler exclusivement de lui-même et de ses options pour sortir de prison. C'est tout. Cette phrase est un amalgame délirant produit par des traducteurs incompétents.

Nafissatou Diallo est grande et solide physiquement. Pourquoi ne s'est-elle pas davantage défendue ?

Elle a fait comme elle a pu ! Vous oubliez qu'elle vient d'une culture différente. Elle a été inhibée par l'écart de statut, de classe, avec un client de suite présidentielle comme DSK et par la peur panique de faire quelque chose qui pouvait lui coûter son poste. L'emploi représente tout pour une immigrante de ce niveau.

Les procureurs ont aussi assuré qu'elle était allée nettoyer une autre chambre après le viol.

Lorsqu'il a sorti cette information archifausse, le 28 juin, Cyrus Vance n'avait pas encore les relevés électroniques des autres portes de l'étage. Oui, après l'incident, elle est allée avec un zèle incroyable rechercher son chariot qu'elle avait laissé dans la chambre 2820, celle qu'elle avait nettoyée avant d'entrer dans la suite de DSK. Oui, elle est retournée mécaniquement quelques secondes dans la suite 2806 où elle venait de se faire agresser, avant de réaliser ce qu'elle faisait. Elle n'a pas menti. En comptant ses supérieurs, ses collègues, les agents de sécurité de l'hôtel, elle a raconté son histoire sept fois ce jour-là, sans la moindre contradiction.

Pourquoi avoir lancé si vite un procès civil en dommages et intérêts, au risque de laisser penser que votre cliente cherche surtout à se faire de l'argent ?

Je n'avais pas le choix. Si un arrêt des poursuites pénales est prononcé, dans les minutes qui suivront l'annonce, DSK pourra s'envoler pour la France, et je n'aurai alors aucun moyen de lui signifier légalement ma plainte civile.

Ce procès civil a-t-il un sens si l'ex-patron du FMI rentre en France ?

S'il refuse de se présenter au procès à New York, il admet de fait sa culpabilité. De plus, le jugement est rendu en son absence, et Nafissatou aura tout loisir de raconter au procès ce qui lui est arrivé. Je m'engage aussi à tout faire pour qu'il assume, où qu'il soit, les conséquences du jugement.

N'est-ce pas un peu optimiste ?

On a beaucoup parlé de la crédibilité de Nafissatou et jamais de celle de Strauss-Kahn, dont on n'a jamais entendu la version. Lors d'un procès civil, il ne pourrait plus se retrancher derrière le silence garanti par le cinquième amendement de la Constitution. Il devrait répondre à mes questions. En particulier sur le prétendu consentement mutuel qui aurait régi l'acte sexuel dans la suite 2806. Est-il crédible qu'une femme comme Nafissatou Diallo rencontre DSK nu dans sa suite et décide instantanément d'avoir un rapport sexuel avec lui ? Il faut qu'il m'explique comment s'est conclu, en quelques minutes, un tel accord entre une femme de chambre et un homme qu'elle n'avait jamais vu de sa vie. Il faudrait m'expliquer pourquoi ce rapport sexuel si libre devait, dans une suite aussi confortable, avoir lieu contre un mur au fond d'un couloir de salle de bains. Pourquoi il est parti de l'hôtel avec un tel empressement, la bouche encore enduite de dentifrice...

Vous avez lancé un appel à d'autres victimes présumées de DSK. Avez-vous obtenu des réponses ?

Deux femmes m'ont contacté et sont prêtes à venir témoigner. L'une d'elles dit avoir été agressée par DSK dans une chambre d'hôtel ; une autre vient d'Afrique, mais je ne peux pas en dire plus.

Le cas de Tristane Banon pourrait-il servir au procès civil ?

Je sais qu'elle dit la vérité et qu'elle pourrait donner un aperçu des comportements sexuels de Strauss-Kahn. Mais les témoignages que je viens d'évoquer peuvent être d'une autre importance...

Vous semblez nourrir une passion pour cette affaire. Que représente-t-elle pour vous ?

Elle résume la question des rapports hommes-femmes et des relations au pouvoir. Elle est édifiante et capitale pour de nombreuses femmes qui sont restées sans voix et dont certaines pourront enfin raconter aux jurés la souffrance que leur a causée l'impunité de Dominique Strauss-Kahn. Ainsi, si le procureur lève les poursuites, le message sera qu'une personne dont la vie est imparfaite n'a pas droit à la justice. En tant qu'ancien procureur, j'ai vécu et je respecte profondément le pouvoir de la loi, et je reste persuadé, quoi qu'on ait pu dire de Nafissatou Diallo, que Dominique Strauss-Kahn serait condamné s'il comparaissait devant un tribunal pénal.

Claire Chartier; Philippe Coste

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