lundi 22 août 2011

EXTRAIT - "Freedom" par Jonathan Franzen


Lire, no. 397 - extrait rentrée littéraire, juillet 2011, p. 138-141

Ex-basketteuse toujours très sportive, mère de famille parfaite, aimante et dévouée, Patty est assurément la femme idéale. Ce n'est pas pour rien qu'elle a fait le bonheur de Walter Berglund, de Saint Paul (Minnesota), en l'épousant. Ce mariage a incité Patty à renoncer à son goût pour les bad boys, tel Richard Katz, un rocker dylanien qui se trouve être aussi le meilleur ami de Walter. Freedom raconte l'histoire de ce trio amoureux et saisit au plus près le climat émotionnel, moral et politique des Etats-Unis de 1970 à 2010. Véritable anatomie d'un mariage, ce livre propose, avec un brio impressionnant, une méditation sur les déceptions et les compromis auxquels se trouvent confrontés ces baby-boomers qui avaient voulu changer le monde. Paru à l'automne 2010 aux Etats-Unis, où il est devenu un best-seller, ce nouveau roman très attendu de Jonathan Franzen, né en 1959, lauréat du National Book Award pour Les corrections en 2001, est une autopsie sans concessions de la famille américaine contemporaine. C'est aussi l'acte d'accusation le plus féroce sur ce qu'est devenue l'Amérique, entre le 11 Septembre et la guerre en Irak.

"Freedom" par Jonathan Franzen

Les nouvelles concernant Walter Berglund ne furent pas découvertes dans un quotidien local - Patty et lui étaient partis pour Washington deux ans plus tôt et ils ne signifiaient dorénavant plus rien pour St. Paul - mais la bonne société urbaine de Ramsey Hill n'était pas loyale à sa ville au point de ne pas lire le New York Times. Selon un long article vraiment peu flatteur de ce journal, Walter avait assez gravement mis en péril sa vie professionnelle dans la capitale du pays. Ses anciens voisins eurent bien du mal à concilier les mots et expressions le qualifiant dans l'article ("arrogant", "cavalier", "corrompu sur le plan éthique") avec le cadre de la 3M dont ils gardaient le souvenir, généreux et souriant, au visage rougeaud, qui se rendait toujours à son travail en bicyclette, remontant Summit Avenue sous la neige de février ; il paraissait bien étrange que Walter, qui était plus vert que Greenpeace et dont les racines étaient rurales, pût maintenant avoir des ennuis pour collusion avec l'industrie du charbon et mauvais traitements envers les gens de la campagne. Mais il y avait toujours eu quelque chose de bizarre chez les Berglund.

Walter et Patty étaient les pionniers de Ramsey Hill - les premiers jeunes diplômés de l'université à acheter une maison dans Barrier Street depuis que le coeur historique de St. Paul avait commencé à connaître des jours difficiles quelque trois décennies plus tôt. Ils avaient eu cette maison victorienne pour une bouchée de pain puis s'étaient échinés pendant dix ans à la rénover. Au début, une personne extrêmement déterminée mit le feu à leur garage et fractura à deux reprises leur voiture avant qu'ils ne le fassent reconstruire. Des motards à la peau tannée par le soleil envahissaient le terrain vague qui se trouvait en face de la ruelle pour y boire de la Schlitz et y griller des saucisses, tout en faisant rugir leurs moteurs aux petites heures de la nuit, jusqu'au moment où Patty sortait en survêtement pour leur dire, "Hé les gars, ça va comme vous voulez ?" Patty ne faisait peur à personne, mais elle avait été une athlète d'exception au lycée et à l'université et elle possédait encore une sorte d'intrépidité sportive. Dès sa première journée dans le quartier, elle avait été désespérément voyante. Grande, coiffée d'une queue-de-cheval, d'une jeunesse absurde, faufilant sa poussette entre les voitures désossées, les bouteilles de bière cassées et les vieilles plaques de neige souillées de vomi, elle aurait très bien pu transporter sa journée heure par heure dans les filets suspendus à sa poussette. Derrière elle, les préparatifs, gênés par le bébé, d'une matinée de courses, elles-mêmes gênées par le bébé ; devant elle, un après-midi à écouter la radio publique, son livre de cuisine du Silver Palate, des couches en tissu, du composé à joints, de la peinture au latex ; ensuite, quelques pages du livre Good Night Moon, et enfin, un petit verre de zinfandel. Elle était déjà totalement ce qui n'était encore qu'un balbutiement dans cette rue.

Durant les premières années, quand on pouvait encore conduire une Volvo 240 sans se sentir embarrassé, l'occupation générale à Ramsey Hill consistait à réapprendre certaines habitudes de vie que vos propres parents avaient précisément cherché à oublier en partant s'installer dans les banlieues, comme, par exemple, convaincre les flics locaux de vraiment faire leur boulot, ou bien protéger une bicyclette d'un voleur très motivé, ou encore chasser un ivrogne ayant choisi de s'affaler sur vos meubles de jardin, encourager des chats errants à aller chier dans le bac à sable des enfants d'un voisin, ou bien sûr savoir évaluer si une école publique craignait déjà trop pour qu'on se donne la peine de chercher à l'améliorer. Se posaient également des questions plus contemporaines, comme, et ces couches en tissu ? Ça valait le coup de se compliquer la vie ? Et aussi, était-il vrai qu'on pouvait toujours se faire livrer son lait dans des bouteilles de verre ? Les scouts, politiquement, c'était correct ? Le boulgour était-il un aliment vraiment nécessaire ? Où fallait-il recycler les piles ? Comment réagir quand une personne de couleur démunie vous accusait de détruire son quartier ? Etait-il vrai que le vernis des bonnes vieilles assiettes en porcelaine Fiestaware contenait une quantité de plomb dangereuse ? Quel degré de sophistication devait avoir un filtre à eau de cuisine ? Est-ce qu'il arrivait parfois à votre 240 de ne pas passer la surmultipliée quand vous pressiez le bouton ? Que valait-il mieux, donner de la nourriture aux mendiants, ou rien du tout ? Etait-il possible d'élever des enfants brillants, confiants et heureux comme jamais, tout en travaillant à plein temps ? Pouvait-on moudre les grains de café la veille de leur utilisation, ou fallait-il le faire le matin même ? Existait-il une seule personne, dans toute l'histoire de St. Paul, qui avait connu une expérience positive avec un couvreur ? Et où trouver un bon mécano spécialiste des Volvo ? Votre 240, est-ce qu'elle avait aussi un problème de câble de frein à main bloqué ? Et ce bouton, sur le tableau de bord, signalé de manière fort énigmatique, qui faisait un petit clic suédois très satisfaisant mais qui semblait toutefois n'être relié à rien : c'était quoi, ça ?

Pour toutes ces questions, Patty Berglund était la personne à consulter, la diffuseuse rayonnante du pollen socioculturel, une affable abeille. Elle était l'une des rares mères au foyer de Ramsey Hill et était bien connue pour refuser obstinément de dire du bien d'elle-même comme du mal d'autrui. Elle disait qu'elle s'attendait à être un jour "décapitée" par une des fenêtres à guillotine dont elle avait remplacé les mécanismes de sécurité. Ses enfants se mouraient "sans doute" de trichinose, après avoir consommé du porc qu'elle n'avait pas fait assez cuire. Elle se demandait si son "accoutumance" aux vapeurs de décapants à peinture pouvait avoir quelque chose à voir avec le fait qu'elle ne lisait "jamais" plus le moindre livre. Elle avouait qu'elle "n'avait plus le droit" de mettre du fertilisant sur les fleurs de Walter après ce qui s'était passé "la dernière fois". Il y en avait bien certains qui n'appréciaient pas sa façon de toujours se dénigrer - qui y détectaient une sorte de condescendance, comme si Patty, en exagérant ses petits défauts, tentait de manière trop ostensible de ménager les susceptibilités de maîtresses de maison moins accomplies. Mais la plupart des gens jugeaient son humilité sincère ou au moins amusante, en tout cas il était difficile de résister à une femme que vos enfants adoraient, qui se souvenait non seulement de leurs anniversaires mais également du vôtre et qui apparaissait à votre porte chargée d'un plat de cookies, d'une carte ou de quelques brins de muguet plongés dans un petit vase déniché dans un dépôt-vente, qu'elle vous disait de ne pas vous soucier de lui rendre.

Tout le monde savait que Patty avait grandi dans l'Est, dans une banlieue de New York, qu'elle avait été une des premières femmes à recevoir une bourse prenant en charge la totalité de ses études pour aller jouer au basket-ball dans le Minnesota, où, durant sa deuxième année d'études, selon une plaque accrochée sur un mur du bureau de Walter, elle avait été élue deuxième meilleure joueuse du pays à son poste. Chose étrange chez Patty, étant donné son sens très prononcé de la famille, elle ne semblait pas avoir de liens vraiment perceptibles avec ses racines. Des saisons entières s'écoulaient sans qu'elle ne fît un pas hors de St. Paul, et on ne savait pas trop si des visiteurs venus de l'Est, pas même ses parents, étaient jamais venus leur rendre visite. Si vous l'interrogiez sans détour sur ses parents, elle vous répondait qu'ils faisaient tous les deux beaucoup de bonnes choses pour beaucoup de gens, que son père avait un cabinet d'avocats à White Plains, que sa mère était dans la politique, oui, c'était une représentante de l'Etat de New York. Elle hochait ensuite la tête avec beaucoup de conviction, en déclarant, "Voilà, voilà ce qu'ils font dans la vie", comme si le sujet était ainsi épuisé.

On aurait pu inventer un jeu qui aurait consisté à pousser Patty à dire que quelqu'un se comportait "mal". Lorsqu'on lui avait appris que Seth et Merrie Paulsen organisaient une grande fête d'Halloween pour leurs jumeaux et qu'ils avaient délibérément invité tous les gosses de la rue sauf Connie Monaghan, Patty s'était contentée de répondre que c'était vraiment très "étrange". Quand elle croisa ensuite les Paulsen dans la rue, ils lui expliquèrent qu'ils avaient essayé absolument tout l'été de convaincre Carol, la mère de Connie Monaghan, de cesser de balancer ses mégots par la fenêtre de sa chambre dans la petite pataugeoire des jumeaux. "C'est vraiment étrange", avait acquiescé Patty, en secouant la tête, "mais, tout de même, ce n'est pas la faute de Connie". Les Paulsen, cependant, ne pouvaient s'accommoder d'un adjectif comme "étrange". Ils voulaient du "sociopathe", ils voulaient du "passive-agressive", ils voulaient du "mauvais". Ils voulaient que Patty choisisse un de ces épithètes et que, comme eux, elle l'applique à Carol Monaghan, mais Patty fut incapable d'aller plus loin qu'"étrange" et en conséquence les Paulsen refusèrent d'ajouter Connie à leur liste d'invités. Une injustice qui mit Patty suffisamment en colère pour que, le jour de la fête, elle emmène ses propres enfants, plus Connie et un camarade de classe, jusqu'à une ferme spécialisée dans la culture des citrouilles, mais le pire qu'elle ait alors pu dire sur les Paulsen, c'était que leur méchanceté vis-à-vis d'une fillette de sept ans était réellement très étrange.

Carol était la seule autre mère de Barrier Street à vivre dans le coin depuis aussi longtemps que Patty. Elle était arrivée à Ramsey Hill dans le cadre d'un programme d'échange, pourrait-on dire : elle avait été la secrétaire de quelqu'un de très haut placé dans le comté de Hennepin qui l'avait chassée de son district après l'avoir mise enceinte. Dans les Twin Cities, à la fin des années soixante-dix, il n'y avait plus tant de juridictions que ça où le fait d'employer la mère de votre enfant illégitime était encore considéré comme allant de pair avec une forme de gouvernance saine. Carol devint alors une de ces employées peu scrupuleuses du bureau des permis de la ville, enclines à prendre des pauses, tandis qu'une personne ayant des connexions tout aussi fortes à St. Paul fut engagée à sa place de l'autre côté du fleuve. La maison en location de Barrier Street, près des Berglund, avait sans doute été incluse dans le marché ; il était sinon difficile de comprendre pourquoi Carol aurait accepté de vivre dans ce qui était encore au fond un quartier misérable. Une fois par semaine, en été, un jeune homme au regard vide, vêtu d'une combinaison du Service des espaces verts, arrivait à la fin de la journée dans un 4 × 4 banalisé et lui tondait sa pelouse ; en hiver, le même jeune type réapparaissait pour dégager à la souffleuse la neige qui recouvrait son allée.

Vers la fin des années quatre-vingt, Carol se trouva être la dernière habitante non bobo du quartier. Elle fumait des Parliament, se décolorait les cheveux, faisait de ses ongles des serres terrifiantes, donnait à sa fille une nourriture extrêmement industrielle et rentrait très tard chez elle le jeudi soir ("C'est le soir où maman sort", expliquait-elle, comme si toutes les mamans avaient ainsi leur soir), elle pénétrait sans bruit chez les Berglund avec la clé qu'ils lui avaient donnée et récupérait une Connie endormie sur le canapé sur lequel Patty l'avait installée avec des couvertures. Patty avait fait preuve d'une immense générosité en proposant de s'occuper de Connie pendant que Carol travaillait, faisait ses courses ou se rendait à ses rendez-vous du jeudi soir, et Carol était devenue extrêmement dépendante de Patty pour d'innombrables heures de baby-sitting gratuit. Il n'aurait pu échapper à Patty que Carol rendait cette générosité en ignorant totalement la fille de Patty, Jessica, et en cajolant de manière fort inconvenante son fils, Joey ("Je peux avoir un autre petit bisou de notre tombeur ?"), tout comme en se tenant très près de Walter lors des réunions entre voisins, avec ses chemisiers très fins et ses talons aiguilles de serveuse de bar, chantant les louanges des prouesses bricoleuses de Walter et hurlant de rire à chaque mot qu'il prononçait ; mais, pendant nombre d'années, le pire que Patty ait pu dire de Carol fut que les mères célibataires avaient une vie difficile et que si Carol lui semblait parfois étrange, c'était sans doute dans le simple but de préserver sa fierté.

De l'avis de Seth Paulsen, qui parlait un peu trop souvent de Patty au goût de sa femme, les Berglund étaient ce genre de progressistes qui se sentaient excessivement coupables et qui avaient besoin de pardonner à tout le monde pour que leur bonne fortune personnelle puisse leur être pardonnée ; bref, des gens qui n'avaient pas le courage d'assumer leurs privilèges. Un des problèmes, avec la théorie de Seth, c'était que les Berglund n'étaient pas si privilégiés que ça ; leur seul bien connu était leur maison, qu'ils avaient reconstruite de leurs propres mains. Un autre problème, comme le faisait remarquer Merrie Paulsen, c'était que Patty n'était pas si progressiste, après tout, qu'elle n'était en aucun cas féministe (elle qui restait au foyer avec son calendrier d'anniversaires, à faire ses foutus cookies d'anniversaire) et qu'elle semblait être totalement allergique à la politique. Si on lui parlait d'une élection ou d'un candidat, on voyait bien qu'elle luttait vainement pour conserver sa jovialité habituelle - il fallait la voir s'agiter et hocher frénétiquement la tête, avec bien trop de oui-oui-oui. Merrie, qui avait dix ans de plus que Patty et qui aurait difficilement pu le nier, avait milité avec les étudiants démocrates à Madison et était maintenant très active dans l'engouement général pour le beaujolais nouveau. Lorsque Seth, au cours d'un dîner, mentionna pour la troisième ou quatrième fois le nom de Patty, le visage de Merrie devint aussi rouge que le breuvage nouveau et elle déclara qu'il n'y avait absolument aucune trace de conscience éclairée, aucune solidarité, aucune substance politique, aucune structure fongible, aucun communautarisme réel dans la soi-disant convivialité de Patty Berglund, tout ça c'était juste des conneries régressives de mère au foyer, et franchement, d'après Merrie, si on grattait un peu sous la jolie surface, on serait sans doute surpris de trouver quelque chose de plutôt dur et égoïste, de compétitif et de reaganien chez Patty ; il était évident que tout ce qui lui importait, c'étaient ses enfants et sa maison - pas ses voisins, pas les pauvres, pas son pays, pas ses parents, pas même son propre mari.

Et Patty était incontestablement folle de son fils. Bien que Jessica fût de manière plus évidente une source de satisfaction pour ses parents - amoureuse des livres, proche de la nature, flûtiste talentueuse, vaillante sur le terrain de football, baby-sitter très prisée, pas assez jolie pour que cela puisse avoir sur elle un impact moral négatif, admirée même par Merrie Paulsen -, Joey était pourtant l'enfant dont Patty ne pouvait s'empêcher de parler. En gloussant, sur son éternel ton de confidence plein d'autodénigrement, elle déversait quantité de détails sur les difficultés que Walter et elle rencontraient avec Joey. La plupart des anecdotes donnaient dans la complainte, et pourtant personne ne doutait qu'elle adorait ce garçon. Elle était un peu comme une femme se plaignant de son sublime mais volage petit ami. Comme si elle était fière de le voir lui piétiner le coeur : comme si son acceptation de ce piétinement était la chose la plus importante, peut-être même la seule chose, qu'elle souhaitait que le monde connût.

"Freedom" par Jonathan Franzen

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