mercredi 24 août 2011

REPORTAGE - Singapour, berceau de la «Renaissance asiatique» - Florence Compain

Le Figaro, no. 20857 - Le Figaro, mercredi 24 août 2011, p. 2

Déjà pionnière, la cité-État aspire à devenir « la ville la plus intelligente au monde ». À condition d'échapper au scénario catastrophe qui la priverait de ses avantages comparatifs.

Tout a disparu. Le mercantilisme, les tableaux d'honneur économiques et financiers, l'arrogance. Singapour n'est plus. À l'été 2031, les derniers vestiges de civilisation se désagrègent sous la végétation luxuriante. Ce n'est qu'un cauchemar, mais c'est ce à quoi rêve Ivy Sinh-Lim, la dernière paysanne de Singapour, reléguée aujourd'hui à Kranji, un confetti de vie rurale dans les faubourgs nord-ouest de la ville, enserré par la base aérienne de Tengah, l'une des installations les plus importantes d'Asie du Sud-Est.

Ivy maudit les gratte-ciel, dénonce le « béton qui ne se mange pas » et rêve de remplacer les plantes ornementales de la ville par des bananiers, des papayers et autres. Elle s'imagine, dans vingt ans, seule sur cette île saturée de verdure. Pour que Singapour en arrive là, il faudrait que la cité-État perde tous les avantages comparatifs qui en ont fait depuis déjà longtemps un modèle futuriste.

« Trait d'union entre l'Inde et la Chine »

Le scénario catastrophe qui correspond au rêve apocalyptique d'Ivy voudrait que le détroit de Malacca soit court-circuité par l'isthme de Kra, reliant le golfe de Thaïlande et la mer d'Andaman. En faisant gagner des centaines de kilomètres aux navires qui de l'Europe font route vers les Philippines, le Japon et la Chine, les Thaïlandais auraient isolé Singapour et tué la poule aux oeufs d'or.

Poursuivons la prédiction fatale : premier importateur mondial de sable, Singapour pourrait dans vingt ans ne plus trouver cette ressource naturelle chez ses voisins. C'en serait fini de ses projets d'expansion en gagnant sur la mer. Sans sable, donc sans béton, la cité-État ne pourrait plus rénover ses bases militaires et développer ses quartiers chics.

La crise du sable, fatale à la survie de Singapour, n'est pas une hypothèse complètement farfelue. En 2008, la Malaisie et l'Indonésie ont imposé embargos et quotas après que sept îles du détroit de Macassar, près de l'île de Bornéo, furent englouties par la surexploitation du sable. Effrayé par l'accélération de l'érosion de son littoral et des rives de ses fleuves, le Vietnam a suivi. Le Cambodge, peu regardant sur l'impact environnemental du dragage de sable, est devenu le principal fournisseur. Mais Phnom Penh pourrait bien un jour prendre conscience de la menace et arrêter à son tour de vendre son sable.

Un mauvais choix économique peut, à tout moment, priver Singapour de son utilité marginale : telle est, aujourd'hui, la hantise gouvernementale.

À l'inverse, Kishore Mahbubani, doyen de l'école Lee Kuan Yew de sciences politiques, prédit un avenir en rose. « Singapour sera la ville la plus intelligente au monde », prévoit-il sans ambages. Grâce à l'excellence de ses universités et une politique d'achats de cerveaux, Singapour est destinée à devenir le plus grand gisement de matière grise. Un aimant à nouveaux talents, à jeunes prodiges de la finance, conseillers en gestion, scientifiques convoités et artistes en vue. La cité-État « générera toutes les idées novatrices et conditionnera toutes les grandes décisions », insiste l'ancien diplomate.

En 2031, les « dragons » et « tigres » d'Asie seront devenus des démiurges. Le monde aura basculé. Comme l'estime l'économiste Danny Quah, de la London School of Economics, le centre de gravité de l'économie mondiale aura migré à grande vitesse. « En 1980, on pouvait le localiser aux alentours des Açores. En 2030, il sera quelque part entre la Chine et l'Inde. En l'espace de cinq décennies, le coeur de l'économie mondiale aura parcouru 9 300 km », prévoit-il.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère de l'histoire mondiale : l'émergence de la troisième hégémonie. « Le retour de l'Asie », corrige Kishore Mahbubani. « Les deux plus grandes puissances économiques mondiales depuis le début de notre ère jusqu'en 1820 étaient déjà la Chine et l'Inde. Les quelque deux cents ans de domination occidentale sur le monde nous apparaîtront comme un simple accident de l'histoire. » « Une rude leçon de mondialisation inversée infligée à l'Occident », s'amuse-t-il.

Le scénario esquissé par Beh Swan Gin, vice-directeur de l'EDB, une agence chargée du développement économique de Singapour, prévoit que dans cette ère de prospérité et de stabilité « aucun autre pays ne pourra comprendre aussi bien les cultures chinoise et indienne, pourtant diamétralement opposées ». Singapour, dont la population est composée de 75 % de Chinois et de 9 % d'Indiens, se prépare à ce rôle évident d'entremetteur, de « trait d'union entre l'Inde et la Chine », et de « pivot entre l'Est et l'Ouest ». « Elle sera une destination logique pour les sociétés occidentales désireuses de s'implanter en Asie » et « une étape obligée pour les sociétés asiatiques voulant s'internationaliser ».

Les prophéties de Mahbubani pour Singapour dans vingt ans en font un foyer de rayonnement de la « Renaissance asiatique », « la Florence de l'Est ». En 2031, elle brille intellectuellement, exulte en calculant le QI de ses habitants, fanfaronne avec le classement de ses universités et de ses think-tanks. Sous son impulsion, l'Asean, l'Association des nations du Sud-Est asiatique, s'impose dans les domaines économiques et géopolitiques. Elle est devenue une région sans frontières où les passeports ont disparu et les cartes à puce stockent toutes les informations sur les citoyens.

Au coeur de toutes les alliances qui se dessinent, Singapour forme alors un nouveau triangle de croissance économique avec la Birmanie postdictature et le Vietnam devenu le nouveau « tigre d'Asie ». Ne voulant pas être en reste, l'Indonésie et la Malaisie supplient Singapour de ressusciter leur partenariat triangulaire. Au sommet de la création artistique et culturelle, l'Asean attire le monde entier et devient la première destination touristique devant l'Europe.

Dans cette Asie sophistiquée et décomplexée, qui se « sent majeure et entend être reconnue comme telle », « on n'imite plus l'Occident. On démantèle même ses symboles ». C'est ce que prédit Alan Chan, président de l'URA, l'agence gouvernementale d'urbanisme de Singapour. 2031 sera pour lui l'année de la démolition de l'hôtel casino Marina Bay Sands, ces trois gigantesques tours de 55 étages reliées par une plate-forme avec piscine à débordement et jardin tropical qui pendant vingt ans auront été l'emblème de la cité-État.

Conversion environnementale

Mais en 2031, les temps ont changé. On affiche son goût pour l'Asie. Après avoir été la ville la plus occidentale d'Extrême-Orient, dans son architecture, son éducation, son métro, ses grues et ses ordinateurs, Singapour se veut la ville asiatique la plus moderne au monde.

Et comme dans le rêve un peu fou exprimé par le diplomate Tommy Koh, « l'argent n'est plus le seul critère de réussite et de moralité. Nous faisons la différence entre le kitsch et le beau, entre la quantité et la qualité ». Si beaucoup de gratte-ciel sont toujours transparents comme des nuages géométriques, ils ont un prolongement souterrain. Pour le plus petit État d'Asie du Sud-Est et ses 650 km2, l'espace n'est plus seulement gagné sur la mer mais aussi verticalement.

En 2031, la ville pionnière du cyberespace bénéficie d'un accès très haut débit atteignant 1 Gbit/s, selon les estimations du spécialiste de l'urbanisme Alan Chan. Elle jongle avec les visioconférences, la télémédecine, le télétravail, la télésurveillance et l'information en temps réel. Tout est fluidité. Les foyers, les bureaux, les administrations sont reliés par un réseau de fibres optiques, les flux de personnes gérés par repérage satellite.

Singapour aura aussi achevé sa conversion environnementale, prévoit l'économiste visionnaire Beh Swan Gin. De l'approvisionnement en eau durable à l'utilisation de l'énergie solaire dans un environnement très urbanisé, la performante Singapour, évidemment devenue « la ville la mieux planifiée du monde », monnaye des solutions d'urbanisation avec ses voisins. Ivy Sinh-Lim, la dernière paysanne de Singapour, aura peut-être oublié ses rêves de Robinson.

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