vendredi 30 septembre 2011

Jean-Christian Petitfils : Le dernier mystère de Jésus

Le Point, no. 2037 - Idées, jeudi 29 septembre 2011, p. 112,113

Propos recueillis par Laurent Theis

L'historien Jean-Christian Petitfils consacre une biographie au Christ (Fayard). Un événement. En librairie le 5 octobre.

Jean-Christian PetitfilsLe Point : L'historien moderniste que vous êtes peut-il écrire une biographie de Jésus comme vous l'avez fait, avec succès, pour Louis XIV, par exemple ?

Jean-Christian Petitfils : À l'évidence, le XVIIe siècle est bien plus proche de nous à tous égards que l'Antiquité et, davantage encore, Louis XIV que Jésus. Pour ce dernier, la nature particulière des sources principales, qui sont les quatre Évangiles canoniques, les difficultés de datation et de localisation obligent à émettre des hypothèses, à retenir les plus solides et à mesurer leur fécondité pour aboutir à un récit cohérent. C'est pourquoi j'ai placé à la fin de mon ouvrage, qui est un récit de la vie de Jésus, un exposé substantiel des sources sur lesquelles je fonde mes hypothèses.

La distinction traditionnelle entre le Jésus de l'Histoire et le Christ de la révélation est-elle étanche ?

Elle ne peut pas l'être hermétiquement. Cependant, la figure du Christ ressuscité procède d'une démarche de foi. L'historien, quelles que soient ses convictions, s'interdit, lui, de pénétrer dans ce domaine. Je ne peux pas affirmer que les miracles, comme la multiplication des pains ou Jésus marchant sur l'eau, se sont effectivement et réellement produits. Mais l'historien peut et doit expliquer que, dans la mémoire des disciples et des premières générations chrétiennes, ces événements ont pris une signification capitale. On ne peut pas décrire la multiplication des pains comme une partie de campagne où chacun tire un casse-croûte de son sac et le partage fraternellement avec son voisin. Sinon, comment cet épisode, qui figure à six reprises dans les quatre Evangiles, aurait-il revêtu une telle dimension ? Cette considération vaut autant et plus pour la résurrection, dont la matérialité échappe au travail de l'historien, mais dont l'interprétation qu'en ont donnée les contemporains est un fait historiquement déterminant. Adopter un point de vue étroitement positiviste ou scientiste conduit à passer à côté de témoignages pourtant essentiels et à faire l'impasse sur des phénomènes en effet mystérieux, mais dont les Evangiles n'ont pas le monopole. Aujourd'hui comme jadis, il nous arrive d'être placés en présence de réalités inexpliquées, et peut-être inexplicables.

Vous avez choisi comme fil directeur l'Évangile de Jean. En quoi est-il plus fiable que les trois synoptiques ?

Jean se présente comme un témoin oculaire, et il l'est certainement, à la différence des autres évangélistes, qui n'ont pas vu eux-mêmes ce qu'ils rapportent. Il faut donc lui faire confiance dans la substance et le déroulement des faits, même s'il se livre aussi à des développements mystiques et à des visions fulgurantes. Jean l'Évangéliste n'est pas l'un des douze apôtres, le frère de Jacques et fils de Zébédée, le pêcheur du lac de Tibériade. Il s'agit d'un prêtre important de Jérusalem, issu de la haute aristocratie sacerdotale. De ce fait, il connaît parfaitement sa ville et la topographie de la Judée. Il a assisté à de nombreux discours de Jésus, et peut-être aussi à sa comparution devant Ponce Pilate. Sur ce point, les latinismes qui ont été repérés dans le discours du préfet romain, prononcé en grec, tel que le rapporte Jean, confèrent à son témoignage une incontestable véracité. Ce qu'on appelle le canon de Muratori, un manuscrit latin dont l'original grec remonte au milieu du IIe siècle, indique que Jean a été poussé à écrire par un groupe de disciples, parmi lesquels André, le frère de Simon-Pierre, qui lui ont fait part de leurs propres informations. L'Évangile de Jean est ainsi à la fois le plus mystique et le plus historique, fournissant des détails très précis, par exemple dans le récit des noces de Cana.

Reste qu'il ne dit rien de la naissance de Jésus, et surtout lui seul ne rapporte pas la consécration du pain et du vin au cours du dernier repas, qui pourtant aurait eu lieu dans sa propre maison.

Sur la signification du corps et du sang du Christ, il s'exprime en profondeur dans son chapitre 6. En revanche, nous ignorons pourquoi il remplace les gestes de ce qui deviendra l'eucharistie par le lavement des pieds, dont la portée spirituelle est néanmoins considérable. En revanche, il est aussi le seul à retracer exactement la procédure qui a suivi l'arrestation de Jésus. Il montre en effet que ce dernier n'a jamais comparu devant le Sanhédrin réuni en formation de jugement, et encore moins été condamné par lui. Cet élément est d'une extrême importance eu égard à l'accusation de déicides dont les juifs ont longtemps été l'objet de la part des chrétiens.

Parmi les documents que vous utilisez dans votre travail de reconstitution, vous faites un sort particulier au linceul de Turin, au risque de la polémique. Pour quelles raisons ?

Trois reliques, selon moi, sont à prendre en considération : le suaire d'Oviedo, qui aurait recouvert le visage du Christ, la tunique d'Argenteuil, enfin le linceul de Turin. Ces trois pièces de tissu entretiennent entre elles des ressemblances frappantes. Je n'entre pas ici dans le détail des arguments qui établissent leur authenticité, mais je la crois certaine. Dès lors, au nom de quoi se priver de recourir à des documents non écrits qui viennent en complément et en support des récits évangéliques ? Le métier d'historien consiste à croiser les sources qu'il juge fiables. Or ces traces matérielles permettent de préciser certains points de la vie et de la mort de Jésus. Pourquoi les écarter ?

L'évêque Eusèbe de Césarée, dans la première moitié du IVe siècle, se demandait pourquoi le Christ n'était pas venu plus tôt. Existait-il un lieu et un moment plus favorables que d'autres, ou bien le Sauveur n'est-il d'aucun temps ?

Gardons-nous de considérer Jésus de Nazareth comme un personnage surplombant tous les siècles, une sorte d'extraterrestre apportant un enseignement ne ressemblant à rien de connu jusque-là. C'est un juif inséré dans la tradition juive et ne regardant pas vraiment au-delà de l'horizon juif. Son insertion dans l'Histoire se produit dans un moment d'attente messianique qui s'est développé puis exacerbé en Palestine à partir du IIe siècle avant notre ère, avec la mainmise des Séleucides sur Israël, la révolte des Maccabées, enfin l'occupation romaine. Or cette attente ne correspond pas à ce que Jésus veut apporter. S'il est bien le Messie, l'oint de Dieu, il prend ses distances, durant sa vie terrestre, avec cette notion, et surtout avec ses implications idéologiques et politiques. Mon hypothèse, fondée en particulier sur la chronique écrite par Jules l'Africain au IIIe siècle, est que Jésus appartient au groupe des Nazôréens, se disant descendants de David, venus de Mésopotamie et installés au IIe siècle avant notre ère dans deux bourgades, Kokhaba, à l'est du Jourdain, et Nazara, ou Nazareth, en Galilée. Le nom de Nazareth ne figure pas dans l'Ancien Testament, mais l'archéologie atteste son existence au temps de Jésus : une maison de cette époque a été retrouvée en 2009. Les Nazôréens, du fait de l'origine qu'ils revendiquaient, portaient l'espérance de la libération d'Israël, y compris par l'action militaire, comme l'avaient tentée certains révoltés, par exemple Judas le Galiléen au début de l'ère chrétienne. On attend donc de Jésus le Nazôréen qu'il devienne un chef de guerre, qu'il se fasse introniser roi. Or il rejette ce rôle qu'on veut lui faire tenir, car, dit-il, son royaume n'est pas de ce monde.

Alors, pour qui Jésus se prend-il ?

Son enseignement, en particulier l'annonce du royaume de Dieu, renvoie toujours à sa propre personne. Il se présente sous la formule singulière de « Fils de l'homme », personnage eschatologique qui est à la fois Jésus lui-même et celui qui va venir. Il se situe dans une double temporalité, à la fois déjà là et pas encore; de même que le royaume de Dieu est déjà là parce qu'il se réalise en Jésus simple artisan de Nazareth, de même il adviendra pleinement à la fin des temps au jour du Jugement. Jésus exprime une relation tout à fait particulière et personnelle avec Dieu, qu'il appelle « Abba », autrement dit Papa, ce que les juifs n'avaient jamais fait. Il se dissocie des apôtres, en leur disant « votre Père » et en se réservant « mon Père ». L'historien ne peut que constater cette union fusionnelle, sans bien sûr se prononcer sur sa nature.

Ernest Renan, dans sa « Vie de Jésus », parue en 1863 et qui fit sensation, conclut ainsi : « Jésus ne sera pas surpassé; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des hommes il n'en est pas né de plus grand que Jésus. » Votre livre reprend-il ce jugement à son compte ?

Oui et non. Oui, parce que l'historien n'a pas à entrer dans le domaine de la foi, et donc à parler de Jésus autrement que d'un homme. Non, parce que la définition de Renan me paraît insuffisante. Ma démarche d'historien ne me conduit pas à l'image d'un homme sublime, d'un maître de sagesse, elle débouche sur un mystère. Il y a un lien très étroit entre l'enseignement de Jésus et sa personne, que Renan ne conçoit pas. Il demeure sur ce point en deçà de l'Histoire. Dans mon esprit, il existe un mystère Jésus contre lequel, en dépit des progrès du savoir, nous butons, celui de sa personne.

Repères
Jean-Christian Petitfils, né en 1944, est un spécialiste de l'histoire et de la société de l'Ancien Régime. Il a consacré des biographies remarquées à Louis XIII, Louis XIV et Louis XVI, ainsi qu'à Fouquet et Mlle de La Vallière. Il est membre du jury du prix de la Biographie du Point.


« Jésus », de Jean-Christian Petitfils (Fayard, 440 p., 24 euros). Sortie le 5 octobre.

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