vendredi 30 septembre 2011

Rick Perry : le cow-boy qui veut la Maison-Blanche

Le Point, no. 2037 - Monde, jeudi 29 septembre 2011, p. 84,85,86,87

Etats-Unis. Après Bush, un autre gouverneur du Texas, Rick Perry, vise le bureau Ovale. Portrait.

Vingt-deux ! Monsieur le Gouverneur possède 22 paires de santiags. Faites sur mesure, en cuir d'autruche ou de serpent, et décorées du mot « liberté ». Il les porte au bureau, en soirée, au temple, bref partout, sauf à la plage, confie-t-il. Rick Perry, le candidat républicain en tête des sondages, est un Texan, un vrai. A 61 ans, avec sa figure burinée, sa mâchoire carrée et sa chevelure aile de corbeau qui l'a fait surnommer « gouverneur Goodhair », il a le look du cow-boy Marlboro. Dans la vie, pourtant, c'est un ancien fermier qui a tout l'air de sortir des « Raisins de la colère », le livre de Steinbeck. Il a grandi sur une petite exploitation de coton à Paint Creek, un hameau perdu. Si l'on en croit la légende, ses parents, métayers, habitaient une ferme sans eau courante, balayée par la poussière, et sa mère, jusqu'à la fac, lui a confectionné elle-même ses sous-vêtements !

Il se lance dans des études de vétérinaire où il brille surtout par ses mauvaises notes. Après la fac, en 1972, il s'enrôle dans l'armée de l'air, devient pilote de cargo puis rentre à la ferme paternelle et épouse sa copine de lycée, Anita, une infirmière. Mais Perry a bien trop d'ambition pour planter du coton jusqu'à la fin de ses jours. En 1984, il se fait élire au Congrès du Texas sous la bannière démocrate, avant de passer cinq ans plus tard chez les républicains, qui ont le vent en poupe. Il occupe plusieurs sièges, dont celui de vice-gouverneur, et succède en 2000 à George W. Bush, le gouverneur en titre, qui vient d'accéder à la Maison-Blanche. Depuis, le « gouverneur par accident » n'a cessé de se faire réélire.

Le « miracle texan ». Ex-cancre, Texan, gouverneur, évangéliste militant, pilote militaire, candidat au bureau Ovale... L'histoire se répète. Mais ne dites surtout pas à Perry qu'il ressemble à Bush. Les deux hommes ne s'aiment pas. L'ex-président est un homme d'affaires, issu d'une dynastie politique puissante, qui a réussi à intégrer Yale et s'est appuyé sur les bailleurs de fonds de papa quand il s'est lancé en politique. Perry, lui, vient d'un milieu modeste, a suivi les cours de l'université Texas A-M et n'a eu le soutien d'aucun réseau. Ils ont pourtant mené des politiques similaires. Ce sont tous deux des libéraux impénitents, adeptes du « aide-toi-le-ciel-t'aidera », qui ont passé leurs mandats à faire le jeu des intérêts industriels en réduisant taxes et réglementations, notamment en matière d'environnement.« Mais Perry est plus conservateur et a un style plus agressif », estime James Henson, professeur de sciences politiques à l'université du Texas. Perry ne fait pas dans la dentelle : il traite Obama de « menteur abject », de « président zéro », et s'en est pris violemment au patron de la Réserve fédérale, qui abuse, selon lui, de la planche à billets. En 2009, il menace de faire sécession. « Si le gouvernement fédéral continue à s'immiscer dans nos affaires, l'Etat pourrait bien quitter l'Union », lance-t-il, bravache. Sur l'une de ses paires de bottes, il est marqué« Come and take it », référence à un épisode célèbre : le Mexique, en 1835, demande aux colons américains de lui rendre un canon qu'il leur avait prêté. Les Texans refusent et écrivent sur une bannière « Venez le chercher ». Les Mexicains ne l'ont jamais récupéré.

Perry n'a pas seulement le style du cow-boy, il en a aussi les méthodes. Sarah Palin canarde les caribous, lui, c'est le coyote. Lorsqu'il fait du jogging, il est armé, et l'an dernier il a abattu un coyote qui menaçait son chien. Quant à sa manière de gouverner, c'est comme dans les westerns : il commence à déverser le goudron et les plumes avant de poser des questions. Bush se présentait comme un rassembleur et a noué des alliances avec les modérés. Un peu par nécessité, le Congrès local étant dominé par les démocrates. Perry, lui, soutenu par deux Chambres à majorité républicaine, se moque des compromis. Tout comme du « conservatisme compatissant » de Bush, qui avait fait de l'éducation l'une de ses priorités. Perry n'a qu'une obsession : réduire les déficits publics. Il a sabré dans le budget de l'éducation, ce qui a entraîné nombre de suppressions de postes d'enseignant.

Son seul maître, à part la Constitution, c'est Dieu. Qu'il invoque allègrement, au mépris de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il a ainsi proclamé en avril trois jours de « prières pour faire pleuvoir » et stopper les incendies qui ravageaient l'Etat. (Par précaution, il a aussi fait appel à l'aide fédérale.) Dieu a fait la sourde oreille, mais il a remis cela le 6 août, en organisant un rassemblement de prières pour « demander à Jésus de guider l'Amérique en cette période de crise ». Il a réuni 30 000 personnes. Perry est aussi un fervent partisan de la peine de mort et peut afficher un palmarès flatteur : il a présidé à 235 exécutions, un record national.

« Il est facile de le sous-estimer, mais c'est un homme politique astucieux », affirme Calvin Jillson, professeur à l'université Southern Methodist. En vingt-sept ans, il n'a jamais perdu une élection, grâce à une excellente équipe, de gros soutiens financiers... et un peu de chance. Lors de la campagne de 2006, par exemple, il est donné perdant. Mais Kay Bailey Hutchison, une sénatrice très populaire, renonce à se présenter, et Perry se fait réélire avec 39 % des voix. Il a su aussi exploiter très tôt la fronde du Tea Party contre la « tyrannie » du gouvernement fédéral.« Je veux essayer de rendre Washington aussi insignifiant que possible », répète-t-il. Son livre-pamphlet intitulé « Ras-le-bol » porte en sous-titre : « Notre combat pour sauver l'Amérique de Washington ».

Mais surtout, en ces temps de récession, Perry dispose d'un argument massue : le « miracle texan ». Il a « sans conteste le meilleur bilan en termes de création d'emplois, martèle-t-il. Depuis juin 2009, 40 % des emplois créés aux Etats-Unis l'ont été au Texas ». L'économie du deuxième plus gros Etat du pays a crû à peu près deux fois plus vite qu'au niveau national. Tout cela, assure le gouverneur, grâce à l'absence d'impôt sur le revenu, une faible taxation des entreprises, une réglementation peu contraignante...

Ce n'est pas aussi simple. Perry, là aussi, a eu de la chance.« C'est comme un joueur de poker qui tire quatre as », résume Mitt Romney, son adversaire aux primaires. Le Texas, gros producteur d'hydrocarbures, a profité de l'explosion du prix du baril et de la hausse des échanges commerciaux avec le Mexique. Surtout, l'Etat a bénéficié de la manne fédérale : les milliards du plan de relance et la hausse des dépenses publiques allouées à la Nasa et aux bases militaires de la région. Ce qui a eu pour effet de doper les emplois... dans le secteur public.

« Mais la médaille du succès a son revers », observe le professeur James Henson, qui considère le « miracle texan » comme une « exagération ». Presque 10 % de la main-d'oeuvre est payée au salaire minimum ou en deçà, un Texan sur quatre n'a pas d'assurance santé, c'est le quatrième Etat le plus pauvre... Quant au chômage, même s'il reste inférieur à la moyenne nationale, il atteint 8,5 % et risque d'augmenter avec les coupes budgétaires. Dans ces conditions, il semble douteux d'appliquer la même recette au reste du pays.

Qu'importe ! Le « miracle texan » a pour l'instant propulsé Rick Perry en tête des sondages avec 7 points d'avance sur Mitt Romney, l'ex-gouverneur du Massachusetts. Mais pour combien de temps ? Perry a déjà fait quelques gaffes depuis son entrée en lice, en traitant notamment la retraite publique de « fraude pyramidale ». Ce qui n'a pas été du goût des électeurs âgés. Et il doit faire face aux attaques de ses adversaires, qui l'accusent de laxisme en matière d'immigration et de corruption pour avoir voulu imposer un vaccin contre le cancer du col de l'utérus fabriqué par Merck, une compagnie pharmaceutique chez qui travaillait son ex-chef de cabinet. Détail intéressant, Merck a contribué pour 30 000 dollars à la campagne de Perry.

La grande vie. Et ce ne sont pas les seuls. Monsieur le Gouverneur joue le cow-boy frugal tout en profitant depuis des années des largesses de bailleurs de fonds qui ont financé non seulement son ascension politique mais des voyages à Dubai, à Paris et quantité de cadeaux. Des dons tout à fait légaux, selon les lois locales. Prenez les santiags. Une dizaine de paires lui ont été offertes par Rocky Carroll, célèbre chausseur de Houston, qui a également fabriqué des bottes pour les Bush, Elizabeth Taylor et même la reine Elisabeth. D'autres entrepreneurs lui ont offert neuf parties de chasse, des tests médicaux, un voyage de plongée aux Bahamas, des billets de concert... en échange de faveurs diverses. Par là-dessus, le gouverneur bénéficie aussi de la générosité du contribuable, qui finance les 8 500 dollars de loyer mensuel de la luxueuse propriété avec piscine où vit le couple Perry, plus les frais de gardes du corps, y compris pour des déplacements privés.

Tout cela explique les réticences de l'establishment républicain, qui craint que Perry ne soit trop extrémiste pour séduire l'électeur centriste. Et un peu trop texan alors que l'Amérique se remet à peine de huit ans de bushisme. Lors du dernier débat, il est apparu sans ses bottes de cow-boy. Signe d'une « détexanisation » ? En tout cas, Rocky Carroll commence déjà à lui confectionner une paire décorée du sceau présidentiel.

De notre correspondante Hélène Vissière

Le duel Perry-Romney

A cinq mois des primaires, la bataille pour l'investiture républicaine se joue entre deux hommes : Rick Perry et Mitt Romney. L'ex-gouverneur du Massachusetts, déjà candidat en 2008, a longtemps été en tête des sondages, mais l'entrée fracassante de Perry à la mi-août a chamboulé la donne. Et relégué surtout très loin Michele Bachmann, la représentante du Minnesota, qui chasse sur les mêmes terres Tea Party que son rival texan. Cependant, les jeux sont loin d'être faits. La semaine dernière, lors d'un débat en Floride, le sémillant cow-boy a bien failli être désarçonné par Romney, qui lui a porté quelques coups sérieux.


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