dimanche 25 septembre 2011

"L'Invention de Philippe Muray" par Alexandre de Vitry


Marianne, no. 753 - Idées, samedi 24 septembre 2011, p. 83

Muray le scandaleux
Marin de Viry

Le livre d'Alexandre de Vitry dit tout ce que Muray n'était pas, pour mieux dire ce qu'il est : un scandale. Un artiste qui se construit contre son temps. Il suffit d'être de son temps pour récuser Muray. C'est ce qui fera de sa personne l'un des rares artistes d'un monde qui s'enorgueillit pourtant d'en compter des milliers.

En bon scandale, Muray est enterré sous plusieurs couches de fausses réceptions. C'est Luchini qui jette la première pelletée de terre, en lui rendant le service posthume d'étendre sa gloire, tout en limitant sa portée. Le Muray qui a émergé de ses lectures au théâtre, l'an dernier, n'est, hélas, qu'amusant, une sorte de tonton flingueur à lexique étendu, dont on se répète les expressions en boucle : "mutins de Panurge", "envie de pénal", etc. Bientôt, les T-shirts, les produits dérivés ? Pour Vitry, cette réduction de tête oublie l'oeuvre inaugurale de Muray : son XIXe siècle à travers les âges, dont la thèse centrale est que ce siècle a injecté les morts dans le monde des vivants. Tous ces revenants de l'arrière-monde, convoqués par l'occultisme, que le catholicisme rejetait de toutes ses forces, ont proliféré en même temps que le socialisme montait en puissance... En fin de démonstration, toute la gauche, Jack Lang en tête : des morts-vivants ! Des feux follets ! Des ectoplasmes ! Et la droite est à la remorque : des cadavres de deuxième classe, moins en forme...

Dès avant la Révolution française, Muray nous décrit la porosité croissante du monde des vivants et des morts comme premier signe d'un renversement de plus en plus massif du principe de réalité : bref, d'une fête. De là, le délectable et morbide "Homo festivus", le dernier homme de Muray, le liquidateur de la vie intérieure, le fluidifié, le surfeur d'un monde débarrassé de toutes ses fatigantes entropies dialectiques (Dieu, l'histoire, les classes, les sexes, la mort). Muray a mobilisé toutes les puissances de l'antipathie, une énergie immense, un arsenal métaphorique sans pareil, et une formidable discipline d'insoumission pour débouter ce triste sire. Il le fallait.

L'Invention de Philippe Muray, d'Alexandre de Vitry, Carnets Nord, 288 p., 20 €.

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