mercredi 21 septembre 2011

PORTRAIT - Giulio Tremonti, un ministre au supplice - Guillaume Delacroix

Les Echos, no. 21021 - L_enquête, mercredi 21 septembre 2011, p. 12

Les difficultés s'accumulent autour du ministre des Finances italien. La dégradation de la note du pays par S&P sonne comme un désaveu de ses plans de rigueur. Et demain, son ancien bras droit, Marco Milanese, poursuivi pour corruption, pourrait perdre son immunité.

Quand il est apparu à la matinale de RAI 1, le visage livide et la diction balbutiante, les Italiens n'en ont cru ni leurs yeux ni leurs oreilles. C'était le 29 juillet. Giulio Tremonti venait s'expliquer en direct sur le scandale de son logement, à Rome. Entendu par les enquêteurs trois semaines plus tôt, le ministre de l'Economie avait avoué être sous-locataire de Marco Milanese, son ancien bras droit, auquel il versait chaque semaine un loyer de 1.000 euros en liquide. « Peut-être aurais-je dû être plus attentif. J'ai commis des erreurs parce que je travaille dur, voilà ! », déclare alors un Giulio Tremonti repentant, à des années-lumière de l'animal politique à la voix grinçante et au ton arrogant immortalisé par l'imitateur Corrado Guzzanti. « Quand un ministre des Finances dit à la télévision : "Oui, j'ai payé mon loyer en liquide", dans un pays connu pour sa fraude fiscale colossale, c'est grave », estime un dirigeant d'entreprise très en vue. « On ignore s'il est coupable de quelque chose, mais, alors qu'il était le seul Italien crédible sur la scène internationale avec Mario Draghi, futur président de la Banque centrale européenne [BCE], sa probité est désormais mise en doute », ajoute un patron de presse.

L'affaire Milanese

S'il y a scandale, c'est aussi que Marco Milanese, aujourd'hui député berlusconien, est soupçonné d'avoir touché de l'argent pour influencer Giulio Tremonti dans la nomination de dirigeants d'entreprises publiques. Il aurait également truqué des marchés adjugés par la Sogei, une société de conseil en informatique relevant du ministère des Finances et dirigée dans les années 1980 par... Tremonti. Marco Milanese est poursuivi pour association de malfaiteurs, corruption et violation du secret de l'instruction. Les juges souhaitent l'incarcérer, mais encore faut-il que son immunité parlementaire soit levée. C'est pourquoi, demain jeudi, la Chambre des députés doit décider de son sort, lors d'un vote dont Giulio Tremonti risque de ne pas sortir indemne. Des appels à la démission se font entendre. Sous couvert du plus strict anonymat, un ami proche du ministre concède qu'il y a un gros problème : « Que celui qui gère l'argent des autres ne sache pas contrôler son propre argent fait désordre, surtout au profit d'un homme soupçonné de collusion avec la Mafia. Comment voulez-vous, après ça, que Giulio réclame des efforts à ses concitoyens pour enrayer la crise ? »

Hasard ou pas, le scandale a éclaté au moment où le vent était en train de tourner en Italie. Les agences de notation venaient d'émettre des doutes sur la capacité de Rome à rembourser sa dette souveraine, obligeant le gouvernement à mettre sur pied, dans la précipitation, un plan d'austérité de 80 milliards d'euros sur quatre ans. Voté à la mi-juillet par le Parlement, le texte est immédiatement jugé insuffisant. Un mois plus tard, la BCE enjoint l'Italie de se serrer la ceinture d'un cran supplémentaire et, alors que tout le monde est à la plage, Giulio Tremonti annonce 51 milliards d'économies de plus. Il voulait lancer à l'automne la réforme de ses rêves, rédigée il y a plus de quinze ans pour « en finir avec l'oppression fiscale » ? Voilà qu'il doit se résigner à des hausses d'impôt sans précédent : rapportés au PIB, les prélèvements obligatoires devraient dépasser 44 % en 2012, un record historique. La couleuvre est dure à avaler et le « superministre », ainsi surnommé en raison du cumul de ses attributions (Economie, Finances et Budget), obtempère à distance : l'affaire Milanese l'a tellement ébranlé qu'il préfère se terrer dans ses montagnes de Cadore, à la frontière autrichienne. A Rome, on s'inquiète. Il paraît qu'il ne répond plus au téléphone. A la télévision, on ne voit que son collègue chargé de la Simplification des lois, Roberto Calderoli, se rendre en bermuda chez Silvio Berlusconi pour les derniers arbitrages.

Hors jeu à droite

De source diplomatique, Tremonti est dès lors considéré hors jeu à droite : « A part les députés Giancarlo Giorgetti, président de la commission des Finances, et Maurizio Lupi, vice-président de la Chambre, il n'a plus que des ennemis. » Sur les marchés, la température continue de monter. Gelées pendant un mois, les émissions du Trésor reprennent début septembre dans un climat enfiévré, les taux s'envolent et à Francfort, la BCE consent à acheter du papier italien, à condition que Rome accélère encore son assainissement. Résultat, quelques heures avant que le deuxième plan d'austérité n'entame son marathon au Sénat, Giulio Tremonti augmente la TVA de 1 point, contre son gré. Le total des plans de rigueur s'élève désormais à 144 milliards d'euros. Et, alors que l'on évoque un troisième plan reposant sur plus de 300 milliards de privatisations, Standard & Poor's a créé un séisme, hier, en dégradant la note de l'Italie à cause de « la fragilité de la coalition au pouvoir » et de l'incapacité de l'Etat « à répondre de manière décisive à un environnement macroéconomique difficile ».

Au siège de la Confindustria, la patronne des patrons, Emma Marcegaglia, s'emporte contre un homme qui n'a « jamais rien fait » pour soutenir l'activité. Il est loin le temps où le journal du patronat, « Il Sole 24 Ore », élisait Tremonti homme de l'année 2009. Tout comme il est loin celui où le ministre écrivait des papiers d'opinion dans les colonnes du « Corriere della Sera » : le quotidien milanais est devenu l'un de ses plus violents détracteurs. « Son seul mérite est d'avoir tenu les comptes dans un gouvernement d'irresponsables qui vivent sur une planète où les marchés financiers n'existent pas. En revanche, il n'a rien libéralisé, et dit tout et son contraire », déplore un industriel. Il était contre l'Europe et sa bureaucratie ? Voilà qu'il revendique la paternité des euro-obligations à l'étude à Bruxelles pour sauver les Etats membres les plus endettés. Il honnissait la Chine qu'il accusait de prétentions impérialistes ? Depuis la rentrée, il fait la danse du ventre devant les investisseurs chinois pour les convaincre d'investir en Italie, ce sur quoi n'a pas manqué d'ironiser vendredi l'hebdomadaire de gauche « L'Espresso », avec un Tremonti en costume Mao à la une.

Changements de cap

Des changements de pied à l'image de son parcours. Venu par hasard à la politique, le fiscaliste de Pavie a d'abord été socialiste et proche, comme Silvio Berlusconi, de Bettino Craxi. S'il a glissé ensuite au centre droit, c'est que ses ambitions rejoignaient celles du « Cavaliere », patron de Fininvest, dont il était le conseiller fiscal quand celui-ci s'est lancé en politique. Plus récemment, Tremonti s'est rapproché des ultraconservateurs de la Ligue du Nord pour se rendre indispensable au sein de la coalition au pouvoir. « Sur le papier, il est favorable à l'économie de marché mais il fait tout pour freiner la mondialisation, ce qui lui vaut encore des sympathies jusqu'à la gauche la plus extrême », fait remarquer Sergio De Nardis, chef économiste du centre de recherche Nomisma fondé par Romano Prodi.

Un jour, il se veut libéral, le lendemain, il dresse des barrières pour empêcher le français Lactalis d'acheter Parmalat. Jacobin à Rome, il est fédéraliste dans la capitale lombarde, où il a récemment inauguré le siège symbolique de son ministère décentralisé. « Plus il parle, moins on le comprend », raille le consultant Giovanni La Torre : « Sa pensée est inconsistante et son discours bourré de citations fumeuses... En réalité, il est comme le prédicateur florentin Savonarole : il a peur de la nouveauté. » Professeur d'économie à l'université de Bologne, Paolo Manasse acquiesce : « Il n'a pas de ligne de politique économique et se contredit sans cesse au travers de livres à la valeur scientifique très contestable. » Dans un pamphlet réédité début 2011 (« Tremonti, istruzioni per il disuso », ce qui pourrait se traduire par « Tremonti, manuel de désuétude »), un groupe d'économistes italiens enseignant aux Etats-Unis prétend que la crise a révélé « sa nature pernicieuse ». Ils expliquent que, avec « la complicité de certains journalistes serviles », l'intéressé a réussi à se faire passer pour un devin qui aurait vu la crise avant l'heure. Mais il y a encore quelques mois, rappellent-ils, Tremonti n'assurait-il pas que les comptes publics étaient « en sécurité » et que l'Italie s'en sortait « mieux que les autres » ? « Tremonti est un pragmatique qui sait s'adapter aux circonstances exceptionnelles, plaide l'un de ses plus intimes conseillers, aujourd'hui, tous les ministres des Finances de la zone euro sont sous pression, quelle que soit leur couleur politique. »

Du talent, l'intéressé en a pour se fâcher avec ses amis. A cran depuis la défaite de la droite aux municipales de mai, la Ligue du Nord l'a lâché cet été lorsqu'il a coupé dans le budget des collectivités locales et tenté de relever l'âge légal de départ à la retraite. Il n'a plus grâce aux yeux des évêques d'Italie, qui le trouvent trop mou en matière de lutte contre la fraude fiscale et qui lui en veulent de ne pas avoir introduit le quotient familial dans le calcul de l'impôt sur le revenu. Il a ses démons : les communistes et les banquiers. Et une spécialité : l'amnistie fiscale. En huit ans passés aux Finances, il en a instauré plus d'une quinzaine, mais n'a fait rentrer qu'à peine 40 milliards d'euros dans les caisses, alors que la fraude dépasse 120 milliards par an.





Repères

Né à Sondrio (Lombardie), soixante-quatre ans. 1974 : professeur de droit à Pavie 1983 : candidat socialiste aux législatives, entre l'année suivanteà la direction du PSI 1985 : fonde son cabinetde conseil fiscal 1989 : représentant du syndicat UIL à l'Institut national de la prévoyance, écrit sous pseudo dans le quotidien communiste « Il Manifesto » 1994 : élu député de « Forza Italia », nommé ministre des Finances du premier gouvernement Berlusconi 1995 : reprend la directionde son cabinet fiscal 2001-2004, puis 2005-2006 : ministre de l'Economie, des Finances et du Budget du gouvernement Berlusconi II, vice-président du Conseil sur la seconde période 2006-2008 : vice-présidentde la Chambre des députés 2008 : entre au bureau du Peuple de la liberté, nommé ministrede l'Economie, des Finances et du Budget du gouvernement Berlusconi III.


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