mardi 4 octobre 2011

Victor Shih : "Plutôt que de reconnaître l'ampleur de la dette, Pékin a fait le choix de l'inflation"

Le Monde - Economie, mardi 4 octobre 2011, p. MDE5

Quel lien existe-t-il entre le marché immobilier et les finances publiques chinoises ?

Les dettes des gouvernements locaux en Chine sont intimement liées au marché immobilier. Les profits issus des cessions de terrains permettent en effet à ces gouvernements de rembourser les banques. Mais cela incite les autorités locales à vendre des terres destinées au peuple, tout en l'indemnisant au niveau le plus faible possible.

C'est un problème économique, car certains de ces gouvernements ont du mal à couvrir leurs dettes, surtout quand le marché immobilier ralentit comme aujourd'hui. C'est aussi une question politique fondamentale, du fait des tensions entre les habitants dont les terrains sont vendus et les autorités locales.

Le gouvernement central a évoqué en juin le chiffre de 10 700 milliards de yuans (1 300 milliards d'euros) de dettes des autorités locales, contractées, notamment, pour nourrir le plan de relance contre la crise en 2008. Ces chiffres vous semblent-ils crédibles ?

Le rapport du Bureau national d'audit a largement sous-estimé le niveau d'endettement des gouvernements locaux en observant uniquement les dettes qui ont été complètement garanties par ces gouvernements ou par leurs partenaires directs.

Or de nombreuses platesformes locales de financement n'ont pas de garantie étatique directe, même si le soutien de l'Etat est implicite. Elles utilisent donc en général les terrains comme collatéraux. Les dettes directes et indirectes des collectivités locales chinoises s'élèveraient donc plutôt à 20 000 milliards de yuans. Leur montant a donc été sous-estimé de moitié par Pékin.

Ce problème est désormais débattu, et la presse chinoise s'en fait l'écho. Mais le gouvernement central a-t-il pris conscience que certaines collectivités pourraient être incapables de rembourser ?

En interne, ils ont réalisé que cette situation est dangereuse. Mais si le gouvernement chinois reconnaissait que de nombreuses collectivités locales peinent à rembourser leurs dettes, il devrait alors directement recapitaliser les banques. En cela, il est confronté à une problématique similaire à celle des Européens, et il tente, comme eux, de repousser le problème autant que possible. Une fois qu'il est admis qu'un prêt est non performant, les établissements bancaires sont encouragés à accorder un nouvel emprunt. Cette ligne de crédit est alors utilisée pour payer les anciens prêts.

Quelles sont les alternatives ?

La solution en Chine est la même que partout ailleurs : reconnaître toutes les pertes. Il faut probablement que des structures se chargent d'" évacuer " les prêts non performants. Une fois que ceux-ci sont identifiés puis extraits des livres de comptes, il faut penser à privatiser certaines des banques pour leur donner plus d'indépendance vis-à-vis des directives de l'Etat.

Mais, d'une manière ou d'une autre, ce sont les citoyens qui payeront la mauvaise dette. Cela se fait en émettant de la dette ou en imprimant des billets. Pour l'instant, Pékin a fait le choix de l'inflation. C'est une des raisons pour lesquelles la banque centrale chinoise se refuse à trop augmenter ses taux d'intérêt : par conséquent, les gens qui déposent leur argent à la banque subissent aujourd'hui un intérêt négatif. Cela équivaut à une taxe qui permet de prolonger, à l'autre bout, les prêts non performants d'entités proches de l'Etat.

La priorité de Pékin pour 2011 est la lutte contre l'inflation. Si l'on y ajoute celle engagée contre l'endettement, le gouvernement chinois a-t-il encore les moyens de mettre en oeuvre des mesures de relance en cas de ralentissement ?

La tolérance de Pékin envers l'inflation s'est élargie. Un taux annuel de 5 % à 6 % semble désormais admissible. Donc, si la hausse des prix retombe à 4 % ou 5 % en 2011, ce que beaucoup anticipent, la banque centrale pourra faire souffler un vent de crédibilité sur le marché en abaissant les ratios de réserves obligatoires des établissements bancaires commerciaux, très élevés en Chine. Une telle mesure permettrait de relâcher des yuans dans l'économie du pays et la soutiendrait très certainement.

Propos recueillis par Harold Thibault

2010 Victor Shih est professeur associé au département de sciences politiques de Northwestern University (Illinois), spécialiste de l'économie politique de la Chine.
2008 Il publie Factions and Finance in China : Elite Conflict and Inflation, Cambridge University Press.
2003 Professeur associé à Northwestern, après avoir obtenu son doctorat (PhD) à Harvard.


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