jeudi 3 novembre 2011

G20 : la France à l'épreuve des " émergents "


Le Monde - International, jeudi 3 novembre 2011, p. 3

Derrière la " photo de famille " du G20, les dures réalités de la recomposition des puissances ? Consacré aux questions économiques mais occasion aussi de discuter séparément de dossiers de sécurité internationale, le sommet du G20 à Cannes, jeudi 3 et vendredi 4 novembre, se profile comme un test pour la diplomatie de Nicolas Sarkozy. Pas seulement en raison de la crise de l'euro. Car la France a subi de plein fouet, cette année, les critiques de pays " émergents " que le chef de l'Etat s'employait à courtiser, depuis 2007, au travers de " partenariats stratégiques ", censés agir comme points d'appui pour Paris sur la scène internationale.

L'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud, les grandes démocraties du Sud qui siègent cette année au Conseil de sécurité de l'ONU, se sont révélés des interlocuteurs particulièrement difficiles. Cela s'est vu sur des dossiers que l'Elysée a érigés, au fil des mois, en priorités de son action extérieure : la Libye, la Côte d'Ivoire, la Syrie.

Le ressentiment des " émergents " face à la façon dont les Occidentaux, France en tête, ont interprété la résolution 1973 autorisant l'emploi de la force armée en Libye a compliqué l'exercice du multilatéralisme.

La France s'emploie à surmonter ces difficultés, qui résultent, selon des diplomates, d'un " syndrome du mauvais perdant " frappant les " IBAS " (Inde, Brésil, Afrique du Sud). La " pilule " libyenne a été difficile à avaler pour ces pays, tenants d'une approche souverainiste des relations internationales souvent en phase avec celle de la Russie et de la Chine. Ils ont vu le changement de régime au nom de la " protection des civils " comme un retour à des réflexes coloniaux et une instrumentalisation de l'ONU.

Il faut " cajoler " les émergents et tenter de " tourner la page ", dit-on côté français. Le G20 a le mérite de mettre tout le monde autour de la table. Alain Juppé, le ministre français des affaires étrangères, a récemment fait une tournée en Asie, et devrait bientôt se rendre en Afrique du Sud.

Le hiatus avec ces pays à propos de l'interventionnisme a refroidi les ardeurs françaises s'agissant de la réforme du Conseil de sécurité de l'ONU, sujet difficile depuis déjà longtemps. Le président Sarkozy, qui déclarait en juin 2010 que cette réforme visant à tenir compte des réalités géopolitiques du XXIe siècle serait une " priorité " de la double présidence française du G8 et du G20 en 2011, est devenu plus discret sur la question.

Il n'en a parlé ni dans son allocution annuelle devant les ambassadeurs français, en août, ni devant l'Assemblée générale de l'ONU, en septembre. Les IBAS aspirent tous à devenir un jour membres permanents du Conseil de sécurité. Mais leur abstention, en bloc, aux côtés de la Russie et de la Chine, lors du vote de la résolution 1973, a laissé des traces.

C'est avec le président sud-africain Jacob Zuma, attendu à Cannes, que les échanges auront été les plus tendus cette année, même si M. Sarkozy semble par ailleurs apprécier le côté rugueux du personnage. Leurs conversations téléphoniques à propos de la Côte d'Ivoire, où les troupes françaises sont intervenues sur autorisation de l'ONU, ont été compliquées. Jacob Zuma s'était positionné pendant des mois comme le principal " protecteur " de Laurent Gbagbo, alors que M. Sarkozy était décidé à mettre ce dernier hors d'état de nuire.

Une rivalité géopolitique a ainsi semblé se dessiner entre Paris et Pretoria sur le continent noir, où Jacob Zuma entend que les " affaires africaines " soient traitées par l'Union africaine (UA), dont son pays est le premier pilier. Or l'UA s'est sentie marginalisée et déconsidérée par les Occidentaux sur l'affaire libyenne, en dépit des deux tentatives de médiation de M. Zuma à Tripoli, auprès de Mouammar Kadhafi. Le contexte de politique intérieure en Afrique du Sud a beaucoup joué, analyse-t-on à Paris : l'aile gauche du parti au pouvoir, l'ANC, porteur de l'héritage anticolonial, a mis le président Zuma sous forte pression.

Le Brésil de la présidente Dilma Rousseff a quelque peu reconfiguré sa diplomatie, depuis le départ de son prédécesseur Luiz Inacio Lula da Silva : réchauffement des relations avec les Etats-Unis et durcissement face aux violations des droits de l'homme en Iran, en particulier.

Mais le fossé a été béant avec la France à propos de la Libye, puis sur la Syrie, un dossier sur lequel le Brésil dit craindre, comme d'autres " émergents ", que tout processus de sanctions déclenche un engrenage d'" ingérence " extérieur. M. Sarkozy, qui espère toujours vendre le Rafale et recevait récemment à l'Elysée le ministre brésilien de la défense, Celso Amorim, a pu mesurer sur plusieurs fronts les limites de ses ouvertures diplomatiques.

Avec l'Inde du premier ministre Manmohan Singh, les échanges ont été acrimonieux à l'ONU, la France se faisant accuser de " crimes de guerre " en Libye. L'Inde déploie - c'est la marque des " émergents " - une diplomatie axée sur son développement économique, et très focalisée sur des préoccupations sécuritaires régionales.

Les responsables français font l'analyse que ces trois pays, sous l'effet d'une globalisation de leurs échanges et de la montée des classes moyennes, progresseront peu à peu vers un meilleur sens de leurs " responsabilités " à l'échelle mondiale, décrit comme un sésame pour mériter le Conseil de sécurité. Le Brésil a désormais 37 ambassades en Afrique, continent qui concerne les deux tiers de l'activité de l'ONU en matière de prévention de crises et de maintien de la paix. La maîtrise des grands enjeux de sécurité internationale est un apprentissage.

La France n'est pas seule à faire l'expérience d'une césure avec ces pays : tous les Occidentaux l'ont ressentie. Et ce n'est pas, non plus, un phénomène entièrement nouveau, comme l'avait illustré l'attitude de l'Inde face aux massacres au Sri Lanka en 2009, ou celle de l'Afrique du Sud à propos de la dictature de Robert Mugabe au Zimbabwe.

Mais cela n'efface pas le fait que les " émergents " se sont sentis très bousculés à l'ONU, cette année, par le trio Etats-Unis - Royaume-Uni - France, qui a semblé vouloir démontrer une sorte de prééminence. L'activisme de Nicolas Sarkozy sur la Libye a heurté. Les IBAS sont des démocraties, mais leur approche de la défense des valeurs à l'échelle internationale n'est pas celle du président français qui les accueille à Cannes.

Natalie Nougayrède

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