jeudi 19 mars 2015

Collège : le couperet de l'égalitarisme

Idéologie Suppression des classes européennes, menaces sur l'enseignement du latin. Najat Vallaud-Belkacem fait plus que réformer le collège à la marge : elle en profite pour supprimer tout dispositif réputé élitiste.


Il faut que tout change pour que rien ne change. Najat Vallaud-Belkacem n'a pas dérogé à la règle qui veut que les ministres de l'Éducation accolent leur nom à une loi - et qu'importe ce qu'il y a dedans, pourvu qu'ils montrent qu'ils font "quelque chose" ! Les réformes se succèdent ainsi depuis trente ans sans que rien ne s'arrange jamais. Notre école s'enfonce dans la médiocrité, quoi que fassent les professeurs qui, pour beaucoup, restent attachés à la transmission des savoirs. Il est vrai que la gauche s'ingénie à défaire ce que la droite avait fait de bien, comme le recentrage des programmes de l'école primaire sur la lecture et le calcul. Vincent Peillon avait ouvert la voie, Najat Vallaud-Belkacem lui emboîte le pas, avec un sourire qui dissimule de bien mauvais coups. De sa réforme, qui concernera 3,2 millions de collégiens en septembre 2016, on a surtout retenu la création d'un nouveau "machin", les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI). Il s'agit d'inciter les enseignants de différentes matières (français et mathématiques, par exemple) à travailler ensemble sur des projets censés aider les élèves à comprendre l'utilité pratique de tel ou tel concept. Huit thématiques ont été retenues pour ces enseignements, qui empruntent à l'air du temps : développement durable; information, communication, citoyenneté; culture et création artistiques; corps, santé et sécurité (où l'on devine que la "théorie du genre" aura sa place), etc.

Curieusement, Najat Vallaud-Belkacem a présenté ces EPI comme des enseignements « complémentaires » : « Aucune discipline ne perd d'heures », affirme-t-elle. Pourtant, elle veut que les collégiens consacrent 20 % de leur temps aux EPI à partir de la cinquième et, comme il n'est pas question d'accroître leur charge de travail, encore moins celle des enseignants, la mise en place de ces modules réduira forcément la part des enseignements disciplinaires ! C'est donc sur des heures auparavant consacrées à l'histoire, au français ou même aux mathématiques que les collégiens réaliseront un journal, animeront un blog ou débattront des discriminations ou du réchauffement climatique... L'approbation de ce projet par le Sgen-CFDT et par les parents d'élèves de la FCPE, depuis longtemps acquis aux lubies "pédagogistes", ne manque pas d'inquiéter les partisans d'un enseignement structuré par les disciplines, comme le Syndicat national des lycées et collèges (Snalc) et le Snes-FSU.

Mais il y a une autre chose qu'on n'a pas assez dite : le latin ne sera plus enseigné en tant que tel mais dans le cadre d'un module, "langues et cultures de l'Antiquité", dont le contenu n'est pas précisément défini. De sorte que bon nombre d'enseignants redoutent la disparition pure et simple de l'apprentissage méthodique de cette langue (choisie quand même par 20 % des collégiens en cinquième), qui requiert répétition et concentration. « Le grec ancien, lui, est déjà digéré », constate avec regret Jean-Rémi Girard, secrétaire national à la pédagogie du Snalc.

Ce mauvais coup n'est pas le seul que prépare Najat Vallaud-Belkacem : l'apprentissage d'une seconde langue vivante dès la cinquième, présenté comme une audace, en cache un autre. D'abord parce que le nombre d'heures consacrées à l'enseignement des langues diminuerait en quatrième et en troisième. Mais surtout parce que cela entraînerait la disparition pure et simple des "classes européennes" ! « Elles n'ont plus de raison d'être, elles sont rendues désuètes », confirme le ministre. « Le fait de commencer la seconde langue en cinquième, en consacrant à cet apprentissage la totalité des postes prévus au budget, a pour but unique de mettre en extinction les parcours supposés "élitistes", classes européennes ou classes bilingues », analyse l'auteur fameux de la Fabrique du crétin, Jean-Paul Brighelli, également délégué à l'éducation de Debout la France.

« C'est un vieux projet idéologique de la gauche, s'indigne aussi le président de l'Uni, Olivier Vial. En dissolvant l'enseignement du latin dans les EPI, en supprimant les classes européennes, Najat Vallaud-Belkacem sacrifie la diversité des parcours à l'égalitarisme socialiste. En d'autres termes, elle réussit le tour de force de renforcer encore le collège unique tout en prétendant lutter contre l'uniformité ! Pour la gauche, pas une tête ne doit dépasser... »

À l'évidence, les mesures décidées par le gouvernement ne feront qu'accentuer le nivellement par le bas de l'Éducation nationale, « alors que le collège produit un million d'illettrés par quinquennat et que 140 000 jeunes sortent chaque année du système éducatif sans aucune qualification », rappelle Antoine Blondel, responsable des relations parents-professeurs au sein de l'association SOS Éducation, qui souligne aussi que, « depuis des décennies, l'Éducation nationale n'a cessé de rogner sur les heures d'enseignement du français. Un élève actuel a reçu, à la fin du collège, 800 heures de cours de français de moins qu'un élève de la génération de ses parents ! »

Comment s'étonner que nos collégiens ne cessent de rétrograder dans les évaluations internationales, notamment le classement Pisa ? En mathématiques, la France figure encore dans la moyenne des pays de l'OCDE, mais loin derrière ceux qui lui sont économiquement comparables. En lecture, le groupe des élèves en difficulté continue de grossir. En sciences, nous n'occupons qu'une peu glorieuse 26e place.

L'Allemagne, dont les résultats étaient médiocres au début des années 2000, en a tiré les conclusions et a réformé son système éducatif en profondeur : instauration d'évaluations régulières, définition de standards nationaux dans un système très décentralisé, mise en place de "l'école toute la journée" (à rebours de ce que la gauche a fait en France en aménageant les rythmes scolaires), sélection et formation accrue des professeurs (alors que des établissements français ont dû recruter des enseignants sur le site Leboncoin.fr, faute de candidats au concours)...

Surtout, l'Allemagne insiste sur l'apprentissage de la langue dès l'école maternelle pour résoudre les difficultés des élèves étrangers, dont les résultats étaient particulièrement médiocres. C'est aussi le cas de la France : selon l'enquête Pisa, les enfants d'immigrés représentent 43 % des élèves en difficulté au lieu de 16 % en Australie et au Canada. Même en mathématiques, leurs scores sont inférieurs de 37 points à ceux des autres élèves : presque une année d'études perdue.

Il ne faut pas chercher plus loin l'explication du rétablissement des évaluations à l'école primaire, annoncé lundi par Najat Vallaud-Belkacem - évaluations que la gauche avait supprimées il y a deux ans !


Madouas Fabrice


Valeurs Actuelles, no. 4086 - Jeudi 19 mars 2015, p. 28

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