jeudi 26 mars 2015

LIVRE DU MOIS - Chine. Le grand bond dans le brouillard - Gabriel Grésillon

Mme Wang a mille visages. Celui de cette jeune employée de Pékin qui désespère de trouver un appartement abordable même aux limites de la ville, au-delà du sixième périphérique. De cette paysanne chassée de ses terres, poussée vers des villes qui ne lui reconnaissent que le droit de travailler. De cette épicière des confins de la Mongolie qui pleure son argent soufflé par le vent de la spéculation immobilière. De cette fille de bonne famille qui collectionne les voitures allemandes et les jetons de casino. De cette blogueuse effrontée arrêtée par la police au début de 2014 pour avoir écrit sur le Net : « J'ai entendu dire que, dans la ville de Long Zhuang, il y avait une affaire de meurtre, est-ce que c'est vrai ? »


Mme Wang, c'est la Chine d'aujourd'hui qu'a rencontrée Gabriel Grésillon, correspondant du quotidien Les Echos depuis 2010. Il raconte, au raz du trottoir de ces grandes mégalopoles ce gigantesque dragon sorti de son sommeil il y a un peu plus de trente ans et dont la puissance devient de plus en plus incontrôlable. Il fonce toujours à toute allure, mais le brouillard s'épaissit devant lui.

Chine. Le grand bond dans le brouillard
Prix :19.50 €

Le ralentissement économique que connaît aujourd'hui la Chine n'apporte pas de réponse définitive. Bien sûr, la croissance freine à 7% l'an, un chiffre inquiétant car il ne permet pas d'absorber tous les migrants de l'exode rural. La banque centrale chinoise vient de diminuer pour la troisième fois en deux mois ses taux d'intérêt, preuve que l'inquiétude grimpe. Bien sûr, quarante ans de politique de l'enfant unique, même assouplie désormais, augurent de lendemains démographiques compliqués. Et la pollution quotidienne, dix fois supérieure à celle des pics parisiens, fait vivre en enfer les habitants de Harbin ou de Pékin. On évoque - mais cela n'a-t-il pas toujours été le cas ? - une possible explosion sociale. Pourtant, le danger ne réside peut-être pas dans le déficit de liberté d'expression dont souffrent ces 1 300 millions d'hommes. Car le Parti demeure surpuissant, et la main de Xi Jinping ne tremble pas. Sa lutte contre la corruption a servi d'électrochoc aux élites : ici, la purge remplace l'alternance. Non, le danger réel est moins visible : le capitalisme se ronge de l'intérieur.

Gabriel Grésillon en explique la raison dans Chine. Le grand bond dans le brouillard (Stock), une passionnante analyse qui s'inscrit dans la lignée du regretté Erik Izraelewicz, dont il fut le disciple et à qui il a dédié son livre : le péril tient à l'absence d'Etat de droit. Le capitalisme ne peut se développer sans respect des principes de droit, cadre préalable à l'innovation. On se souvient de Danone et de ses démêlés avec son « partenaire » chinois Wahaha. Les tracas ne cessent désormais de s'amplifier. Depuis quelques semaines, Pékin s'attaque même aux grands groupes américains du high-tech. Les Echos donnent l'exemple de la liste des fournisseurs agréés pour les achats publics réalisés sans appels d'offres : la liste est passée de 3 000 à 5 000 produits, mais les marques étrangères ont diminué d'un tiers! Apple en est désormais exclu, tout comme Mc Afee, filiale d'Intel. Partout où les étrangers deviennent dominants, l'Etat leur complique la tâche. Ainsi, les sociétés occidentales qui rachètent des entreprises chinoises ne peuvent faire procéder à des audits indépendants : Caterpillar a donc découvert après coup les fraudes dans les comptes de sa filiale Siwei, et a dû déprécier de 87 % sa valeur d'achat! Seules 14 % des sociétés étrangères estiment maintenant jouer à armes égales avec leurs concurrentes locales. Certaines se retirent, et les investissements ralentissent. Les petits investisseurs locaux sont eux-mêmes pris au piège des intérêts d'Etat, sans pouvoir obtenir justice : « Pour qu'existe une possibilité de justice, il faut que le juge soit libre de trancher en conscience » , écrit Grésillon, qui a passé quatre ans en Chine. Or, comme le lui a confié une universitaire, « le concept d'indépendance de la justice est totalement hors sujet pour décrire l'espace chinois aujourd'hui » . Voilà donc son talon d'Achille. Car, si l'économie peut prospérer sans liberté politique, elle dépérit sans l'indépendance des juges.

Christine Kerdellant