vendredi 17 avril 2015

EXTRAITS - Et si on aimait la France - Bernard Maris

Dans un livre posthume, "  Et si on aimait la France
", Bernard Maris, assassiné lors de l'attentat de "Charlie" le 7 janvier, s'élève contre la francophobie ambiante. Nous publions les bonnes feuilles de son ouvrage. Nous avons aussi sollicité des écrivains, des intellectuels et des politiques pour qu'ils nous expliquent à leur tour ce qui les attache à la France.







Et si on aimait la France



Extraits

«Ainsi, vous écrivez un livre sur la France ?

- Oui.

- Ah... et sous quel angle ? Le déclin ? L'avenir ? L'universalité ? Le messianisme ? La cuisine ? Les filles ?» C'est vrai, il faut un angle... Alors, disons que je me pose moi aussi des questions de dettes et de créances. Une manière de dresser un bilan, actif, passif, mais surtout de redonner au mot «dette» tout son sens, celui de faute, de culpabilité. Un livre pour dire : non, Français, vous n'êtes pas coupables, vous ne devez rien ; le chômage, la catastrophe urbaine, le déclin de la langue, ce n'est pas vous ; le racisme, ce n'est pas vous, contrairement à ce qu'on veut vous faire croire. Vous n'êtes pas coupables. Retrouvez ce sourire qui fit l'envie des voyageurs pendant des siècles, au «pays où Dieu est heureux». [...]

Un soir, je fis part à des amis de mon intention d'écrire un livre sur la France. «Quoi ! Toi ? L'anarchiste ? L'internationaliste ? Le type amoureux de l'Espagne et de l'Amérique latine ? L'Alsacien de Marseille ? Et puis, tu es plus occitan que français !» Non seulement la France n'était pas un sujet pour moi, pis, ce n'était plus un sujet. Ciao, bella. Pourquoi parler de la France, à l'heure de la mondialisation et de 1,5 milliard de Chinois prêts à dominer le monde, tandis que la Catalogne allait vers la sécession, demain l'Ecosse, après-demain la Bretagne, et tous reliés par Internet et nos imprimantes 3D ? Autant parler des Parthes ou des Mèdes. Et laisser la France aux Gallo. [...]

Une vision rhumatismale

Mais pourquoi la droite, parlant de la France, depuis toujours, depuis Barrès, prend-elle ce ton mélancolique, un peu malsain, suicidaire pour tout dire - O Péguy, qui te suicidas, t'exposas follement aux balles, sur le parapet d'une tranchée avec tes douleurs mariales ? N'existe-t-il qu'une version doloriste de la France, soumise, celle de De Gaulle au début des Mémoires de guerre, évoquant sa «madone» comme s'il récitait le «Je vous salue Marie» ? La droite parle de la France comme d'une douleur, d'un mal de dos. Elle a une vision rhumatismale de la France et, lorsque la France est battue en 1940, c'est la «divine surprise», la douleur disparaissant soudain avec la République, comme le résume la phrase ignoble de Maurras. Je lis avec plaisir les historiens dits de droite, de Bainville à Tocqueville en passant par Pierre Chaunu et Patrick Buisson. Je lis même courageusement le Dictionnaire amoureux de la France de Tillinac, sympathique Gault et Millau de la franchouille, avec Cyrano et d'Artagnan, et Jeanne la Bonne Lorraine, et les nichons de la Pompadour qui donnèrent forme à nos coupes de champagne. Amis, nous buvons dans des seins de femme... J'ai connu des gens pleins de gaieté qui parlaient de la France avec tristesse, et d'autres, pleins de tristesse, qui en parlaient encore joyeusement. A dire vrai, j'ai connu des Français pleins de gaieté. Authier, Lapaque et leur bande, par exemple. Mort aux cons. Et si j'écrivais pour eux ? Pour les désespérés si drôles ? Houellebecq, Cabu, Reiser, Cioran ? Pour moi, deux des plus grands défenseurs de la France sont François Cavanna, anarchiste, fils de maçon immigré italien, fondateur de Hara-Kiri puis de Charlie Hebdo, rat d'archives et grand connaisseur de la période des rois dits fainéants, incroyable goûteur et apprêteur de la langue, ennemi radical du point-virgule que j'adore, et le meilleur conteur de l'histoire et de l'architecture de Paris ; et Mustapha, algérien, correcteur de son métier, immigré, Mustapha dont la syntaxe est tellement parfaite qu'il en remontrerait au Bon Usage - fait par un Belge, si j'ai bonne mémoire. Il y a beaucoup plus de France dans Anacharsis Cloots, baron en Allemagne et citoyen en France, exhortant à la révolution universelle, prétendu «orateur du genre humain» et qui marcha à la guillotine en récitant des vers à ses camarades de la charrette, ou dans le peuple de Paris refusant la capitulation de Bazaine, que dans les jérémiades de Thiers le bourgeois, implorant Bismarck de libérer des prisonniers pour les aider à mater la canaille révoltée contre le Prussien. [...]

La gauche est victime de l'Internationale, la droite, de la mondialisation. La gauche paie l'engagement pour les peuples opprimés et les droits de l'homme, le Zambèze avant la Corrèze, et la droite, le CAC 40 qui fait 80 % de ses profits hors du sol national et encense les délocalisations heureuses qui créent des emplois et de la richesse. Si j'étais un chef d'entreprise, j'investirais plutôt en Chine qu'en France. La police y est ferme, le principe de précaution, inexistant, l'environnement détruit jour après jour, les salaires minimes, le droit social, nul, les mômes, au boulot à 10 ans, et l'argent, le cynisme et la corruption y sont un excellent fluide favorisant la mobilité et la destruction des «habitudes», des «privilèges» et des «corporatismes» (un village ici, une forêt là, quelques millions de paysans ailleurs ; mais quelle importance pour moi, Français, que Pékin soit pollué ?). Pas de 35 heures, là-bas. L'Internationale et la mondialisation ne font pas très bon ménage avec la France - quoi qu'en disent les fabricants de systèmes en «isme» ou de centres commerciaux. [...]

A M. Vergniaud, mon instit, je dois ; à André Breton et à la gare de Perpignan, centre du monde pour Dali, je dois. Je dois au sacre de Reims et à la fête de la Fédération, pour résumer avec Marc Bloch : «Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération.» Bombardant systématiquement la cathédrale de Reims, les Allemands vibraient, à leur manière, d'envie et de haine. Bunuel, vieil anar, avouait trembler en entendant l'hymne espagnol. Moi, ce serait plutôt la sonnerie aux morts, que mon père, socialo frémissant de passion militaire jusqu'aux ongles, m'emmenait rituellement écouter. Chaque fois qu'on crache sur la France, on crache sur eux, les Dronne, Cordier, Bloch, Vergniaud, Aragon, Villon - et Jeanne la Bonne Lorraine, pour faire plaisir à Lorant Deutsch. Voilà la raison de ce livre : depuis peu, le french bashing me ravit, m'exalte ; je me sens bien. Je relève la tête et je souris ; et mes traits se durcissent, comme ces prisonniers giflés avant l'exécution. Tremblez, ennemis ! Mais l'exécution n'est-elle pas promise ? La fin ? Tant de gens la souhaitent ! Je me sens comme Ulysse de retour dans son pays occupé par les prétendants. J'ai vu (un peu) le monde. J'ai négligé mon pays. Je l'ai négligé comme une évidence. Et j'ouvre les yeux sur ceux qui lui ravissent... ce que vous voulez. Son âme, sa beauté. Le salaud au sens de Sartre qui construit dans la Somme la «ferme des mille vaches» ; les salauds qui la conchient de bretelles, de ronds-points, de promotions immobilières, de supermarchés, de zones industrielles, d'immensités pavillonnaires parsemées de rues aux noms d'arbres, filles de tristesse d'architectes couverts par leurs maquereaux de promoteurs qui la bétonnent et la goudronnent ; les veules édiles qui laissent quelques rues occupées par des idiots en prière, à qui j'envoie les Dupont-Dupond de Tintin au pays de l'or noir pour leur botter le cul ; ceux qui lui arrachent ses vêtements, l'éducation, la connaissance, la langue, la République, la sociale, le peuple dans la ville, l'égalité, la laïcité, l'intelligence, le rire... Malgré tout, ils ne parviennent pas à masquer de leur burqa couleur d'argent cette «madone», selon de Gaulle, cette «femme» pour Michelet. Disons que j'ai envie de démasquer les prétendants et de dire à ma Pénélope : «Attention, poupée, regarde ceux qui sont autour de toi et ce qu'ils veulent faire...» Qu'est-ce que la France sans la grandeur ? Oui, ma douce, oui : mais qu'est-ce que la France sans la beauté ? [...]




Le génie de la vanité candide

«Mourir pour une virgule», écrit quelque part Cioran, qui n'avait qu'une peur, voir la langue française disparaître, la peur de Beckett, la peur d'Andreï Makine. Guy Debord, grand lecteur de Retz, était attristé de voir le bon vin, frelaté par la chimie agroalimentaire, disparaître avant les ivrognes - dont il était. Tout bon Français s'est enivré à la littérature. Tocqueville dit que la noblesse française préféra se tourner vers les lettres que vers le commerce, contrairement à sa voisine anglaise. Regardez l'Angleterre, cette «nation de boutiquiers», avait lancé Napoléon - et Mme Thatcher n'aurait pas démenti l'hommage. D'où, en France, l'explosion des salons et la vanité des bourgeois, eux aussi tentés par la littérature, n'est-ce pas, madame Verdurin, qui, à notre grand désespoir, finit duchesse de Guermantes ? Peut-on comprendre autrement cette vanité française à devenir écrivain ? «Le travail exorbitant et accablant de l'ouvrier anglais nous venge de Waterloo», résume Stendhal. Que d'intelligence et de bêtise chez Genevoix, cet «écrivain pour mulots» ! Superlativement intelligente et sotte, telle me semble la France, avec la sottise de son génie ou le génie de sa vanité candide. Avide d'honneurs et de femmes, tel fut Hugo, avide d'honneurs et de femmes, telle est la France, friande de défilés, de fanfares, de parades à cheval, de généraux Boulanger et de marques royales, des froufrous émoustillés de Stéphane Bern, d'histoire revisitée par Gala et «Les feux de l'amour», de victoires et de pleurnicheries. Il n'y a pas plus bête et plus intelligent que cette nation - qui le sait, et dont le sport favori est d'étaler sa bêtise en se dénigrant. [...]

Il est inimaginable en France d'interdire à un homme de rester seul avec une femme dans un ascenseur (au risque de se faire attaquer pour harcèlement), à un professeur de recevoir une étudiante dans son bureau et de fermer la porte. L'équivalent est totalement proscrit au pays de Washington, où l'on fait l'hypothèse que les mâles ne sont pas capables de se contrôler. La civilisation commence lorsque l'homme domine ses pulsions. Il faut croire que la civilisation musulmane, du moins la partie en son sein qui peut voiler les femmes, leur interdire la jupe, voire les obliger à porter une burqa, n'est pas sereine vis-à-vis de la capacité des hommes à dominer leurs pulsions. Il est clair que de la chevelure peut naître un stimulus sexuel, comme d'autres parties du corps. La cacher revient à supposer que les voyeurs ne pourront pas se contrôler, ou, à tout le moins, qu'ils en ressentir ont une grave souffrance. [...]

"Petits Espagnols" et "petits Italiens"

A l'opposé de la galanterie, se situe le «respect», mot employé à tort et à travers par la racaille et les crétins. Le «respect» est celui de l'ordre. Si une fille se fait violer dans une tournante, c'est qu'elle a manqué de «respect» en faisant la pute. Si une autre se fait brûler vive, c'est pour le même manque de «respect» envers son petit assassin. Si une troisième se fait rouer de coups par une bande, c'est pour avoir manqué de «respect» au chef d'icelle. La galanterie est une soumission du (présumé) fort au (présumé) faible. Le «respect», c'est la pratique cruelle de l'ordre mafieux. Tous les films sur la Mafia dégoulinent de «respect» pour les parrains, les anciens, les grands frères et le reste. La galanterie est donc, il faut le reconnaître, une des formes de la démocratie. [...]

En ce temps-là, les petits Espagnols tenaient le haut du pavé, plus que les petits Italiens. C'étaient eux qui organisaient les jeux, les combats d'Indiens et de cow-boys, les parties de foot et de pelote basque. Pour la plupart fils de républicains - ce que j'ignorais alors -, ils étaient braillards et combatifs. Les Trente Glorieuses en ont fait des médecins, des avocats, des entrepreneurs du bâtiment. Les petits Italiens aussi, que plus tard je retrouvai élus d'un parti ou d'un autre. Je dis «petits Espagnols» et «petits Italiens», alors qu'à l'époque je n'aurais pas imaginé une seconde qu'ils ne fussent purs Français. Sans doute les petits Arabes et les petits Noirs sont-ils les durs des cours de récré d'aujourd'hui. Le sentiment égalitaire est l'un des mieux partagés de l'enfance. Il n'y a pas moins raciste qu'un petit garçon ou une petite fille. Après, ça change. Maintenant, dans certaines écoles primaires, la coutume est de demander aux enfants de définir fièrement leur origine devant les autres : «Je suis fier de venir...» Et qui vient du Mali, qui d'Algérie, etc. Dans quel but ? Sacraliser la diversité ? Prévenir le racisme ? [...]

Je suis - qui ne l'est ? - issu du peuple. Mon grand-père était maréchal-ferrant, ma grand-mère, couturière à domicile, mes grands-parents maternels, marchands ambulants. Du côté de mon père, les Audois-Toulousains ne parlaient que patois et, du côté de ma mère, les Alsaciens ne parlaient qu'alsacien. Modeste, indépendant, mon grand-père paternel était une sorte d'anar de droite, fidèle en amour mais ne fréquentant guère l'Eglise. Ces gens étaient justes. Alain dit que le plus visible de l'homme juste est de ne point vouloir gouverner les autres. J'ai toujours perçu un fort sentiment d'anarchisme artisan chez mon grand-père, chez ses deux voisins aussi, le menuisier, Reste, et le cordonnier, Roumégous. Dans le soir parfumé, dans les derniers feux de la IVe République, en été, on sortait des chaises dans la rue, on discutait et on riait. Les gros chevaux à ferrer renâclaient à côté sous le hangar. Le parfum des tilleuls est l'un des plus enivrants que je connaisse, avec celui, particulièrement sucré, des buddleias, les «arbres à papillons». Mais la plus belle, la plus puissante des odeurs était celle du foin ou du blé coupé. La France est toute dans cette odeur de l'été. «La moisson de nos champs lassera les faucilles...» L'odeur de la fenaison signifiait «promesse»... De rencontre, d'aventure, de sourire féminin. En été, on allait de fête de village en fête de village, et ça dansait, dansait, buvait et se querellait parfois... Travailler à la ferme me semblait le plus beau destin. La Saint-Jean, les moissons, les ouvriers agricoles italiens beaux comme des dieux et ruisselants de poussière de blé et de sueur, les grands festins, les blagues en patois et la piquette qui coulait, avec l'eau-de-vie. J'adorais l'eau-de-vie dans le café. J'avais 10 ans. Je suivais les grands dans les fêtes, tremblais dans les bagarres. La nuit, le ciel vibrait d'étoiles, et toujours ce parfum affolant du blé coupé suivait les braillards qui rentraient. Mon grand-père n'aimait pas les Italiens. «Mais ils ont bien gardé nos femmes à l'arrière pendant la guerre», reconnaissait-il. [...]

On ne pourra jamais empêcher les Français de se prendre pour des paysans ou des guerriers, il faut faire avec. [...]

Quelle merveille d'équilibre que ce pays situé à égale distance du pôle et de l'équateur, au contour harmonieux d'une régularité presque géométrique, où le blé, l'olivier et la vigne méditerranéenne côtoient la lande et la bruyère et l'élevage du Limousin pluvieux. Vidal de La Blache écrit : «De bonne heure, les établissements humains paraissent y avoir acquis de la fixité ; l'homme s'y est arrêté parce qu'il a trouvé, avec les moyens de subsistance, les matériaux de ses constructions et de ses industries. Pendant de longs siècles, il a mené ainsi une vie locale, qui s'est imprégnée lentement des sucs de la terre. [...] Il y a un fait que l'on a souvent l'occasion de remarquer dans notre pays, c'est que les habitants se sont succédé de temps immémorial aux mêmes endroits. [...] L'homme a été, chez nous, le disciple longtemps fidèle du sol.» Les sucs de la terre ! Voilà qui colle à nos chaussures, la terre ! Pierre Chaunu insiste sur les générations enfouies, l'une après l'autre, dans le sol accueillant de la France. Ces hommes et femmes enterrés dans le sol de France, ils viennent de loin : il y a cinquante mille ans, ils enterraient leurs morts du côté de La Chapelle-aux-Saints, de la Ferrassie, du Mas-d'Azil, puis ils inventaient l'art et la métaphysique en décorant Chauvet et Lascaux. Habitant le centre du monde, dans ce cadeau des dieux entre le monde de la Méditerranée et celui des Barbares, comment les Français n'auraient-ils pas été condamnés à l'exceptionnel et à l'universel ? Quelle autre dimension que celle de l'Univers pour accueillir leurs idées, leur rayonnement, et tout simplement leur génie ? Chartres, Versailles, la Révolution, la République et les droits de l'homme ne se sont-ils pas inscrits il y a dix mille ans dans ce pays tempéré, équilibré, divers et serein ? [...]

Voici que les démographes-anthropologues Hervé Le Bras et Emmanuel Todd aussi nous affirment que rien n'a changé à l'ordre éternel des champs que nous connaissons depuis la Gaule chevelue ; que les révolutions industrielles ou techniques n'ont pas effleuré l'«âme» de la France. [...]

Mais, frottez-vous bien les yeux : «La carte politique de la France [...] n'a pratiquement pas bougé depuis le début de la IIIe République.» Quoi ? Depuis cent cinquante ans ? Si c'est vrai, et les multiples cartes de nos auteurs sont assez convaincantes, cela veut dire que l'industrialisation, la mondialisation, Internet, la participation à l'Europe ont glissé sur l'oiseau France comme l'eau sur les plumes du canard... Depuis cent cinquante ans, le rapport à l'autorité tel qu'il est défini dans les structures familiales impliquerait des différences de vote... Je ne suis pas très convaincu, mais l'important, dans cette belle démonstration, est le constat de l'hétérogénéité anthropologique fondamentale, irréductible, qui confirme que la France n'est pas, à la façon de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Irlande, de la Suède, de la Russie, de la Grèce ou de la Pologne, une «nation ethnique», comme on disait au XIXe siècle. «Sur le plan des structures familiales, il y a autant de différences entre la Normandie et le Limousin qu'entre l'Angleterre et la Russie.» Assertion un peu grandiose, mais enfin... Que la France soit beaucoup plus diversifiée, anthropologiquement, que la vieille Russie où cohabitent 170 nationalités, groupes ethniques et autant de langues... voilà qui est surprenant. [...]



Condamnée à la tolérance

De l'ouvrage de Le Bras et Todd, on retiendra quelque chose de beaucoup plus fondamental, sur lequel l'hypertraditionaliste, royaliste et néanmoins historien Pierre Chaunu s'est jeté avec avidité, rejoignant ainsi Tocqueville et toute la droite intelligente, et que les deux chercheurs nous livrent comme conclusion : du fait de sa diversité, la France est condamnée à la tolérance. Citons nos gaillards : «Tant que durera la diversité française - et ne serait-ce qu'au vu des indices de fécondité et des quotients de mortalité, elle se porte bien -, la France sera condamnée à la tolérance.» Car voici le paradoxe des paradoxes : cette France de la diversité rêve, depuis fort longtemps, au moins depuis les Lumières, d'un homme universel, d'un homme unique. La nation la moins homogène a dû penser le plus impensable, l'homme qui naît libre et égal. Immensément fière de sa découverte, elle a tenté de l'imposer au monde, à tout le moins à l'Europe, à coups de fusil. Sans succès. S'il existe un «génie national», il est dans la résolution de cet oxymore : un pays anthropologiquement des plus divers, géographiquement divers, climatiquement divers (nous n'irons pas chercher jusqu'à la «théorie des climats» de Montesquieu, et dissoudrons l'influence du vent sur la nervosité ou celle de la chaleur sur la paresse dans l'ensemble des structures anthropologiques...) et tout entier tourné vers l'unité. [...]

Cette interprétation des choses me ravit. Elle voudrait dire que, malgré le saccage urbain et périurbain, malgré l'immigration, ne disons pas l'ordre éternel des champs, mais l'«éternité anthropologique de la France» se perpétue. L'«âme», comme dirait Max Gallo, survit, migre de forme en forme, au-delà de toutes les transformations culturelles (niveau d'éducation) ou économiques (niveau de vie et modes de consommation). Il existe «une vie humaine et sociale des profondeurs, indépendante de l'actualité économique et politique mise en scène par les médias, [qui échappe] à la perception du monde rétrécie qui sert d'évangile à l'instruction des élites». [...]

La République n'a jamais démissionné des quartiers sensibles. Elle a été bien courageuse, en témoignent les formidables efforts des fonctionnaires publics les plus décriés après les policiers : les enseignants. La Journée de la jupe, Entre les murs, les Héritiers : ces films en témoignent. Ce n'est pas la faiblesse de la République qu'il faut incriminer, c'est sa générosité. Elle a essayé de prendre le problème à bras-le-corps, elle n'a jamais abandonné, elle s'est peut-être trompée de cible, encore que... Qui peut dire que, sans les programmes de rénovation destinés aux quartiers sensibles, et le transfert massif de ces sommes vers le «périurbain» pour y créer du service public, des transports collectifs et un mieux vivre, les choses n'eussent pas été pires ? Une hyperviolence d'un côté, et un vote tout aussi protestataire de l'autre ? C'est pourquoi il ne faut pas conclure, à partir des travaux de Christophe Guilluy, au-delà de l'idée d'une erreur de cible, à un changement de doctrine et d'idéal : sous le feu croisé des médias, des sociologues, des intellectuels et des immigrés eux-mêmes, on a tenté de substituer une doctrine communautariste à la bonne vieille doctrine sociale qui était au coeur de la pensée républicaine et de la pensée des Eglises chrétiennes, telle qu'elle semble s'affirmer à nouveau avec le pape François après Léon XIII. Cette doctrine sociale s'était miraculeusement incarnée au moment où socialistes et chrétiens dansaient du même pas, c'est-à-dire en 1944, avec le Conseil national de la Résistance. Fin du modèle républicain ? Le modèle républicain, fondé sur la négation du multiculturalisme et du communautarisme, permettrait pourtant d'éviter les dérives raciales, ségrégationnistes, à l'oeuvre dans les pays anglo-saxons, aux Etats-Unis en particulier. L'importance de l'exogamie, notamment chez les enfants d'immigrés, semble confirmer sa pertinence. Mais ces mariages mixtes, dont la France s'enorgueillit à juste titre (20 % des mariages en 2009, ce qui est énorme, et beaucoup plus fort que ce l'on observe dans les autres pays européens, Luxembourg et Suisse exceptés), sont aussi un trompe-l'oeil. Ils concernent certes des unions entre Français et étrangers, mais se partagent moitié-moitié entre mariages sur le sol français et sur le sol étranger, c'est-à-dire, majoritairement, dans les pays du Maghreb, en Turquie, et d'abord en Algérie. En clair : des Français épousent des Algériennes. Or il s'agit de Français d'origine algérienne à 60 %. Le nombre d'unions de ce type a été multiplié par 11 entre 1994 et 2005. C'est donc une nouvelle recherche d'endogamie qui pousse les jeunes Français d'origine algérienne à rechercher des épouses ou des époux en Algérie. Encore une fois, notre thèse de la famille contre le pays d'accueil se trouve vérifiée. Il y a donc un ralentissement du «métissage» à la française, ralentissement qui n'empêche pas, contrairement à la réalité anglo-saxonne, les couches populaires françaises de n'être pas racialistes ; en milieu populaire, les mariages mixtes ne soulèvent pas d'opposition, beaucoup moins que dans les classes aisées. [...]

La fusion de la liberté et de l'égalité

Quand j'étais à l'école primaire, ce «On est en république !» était, je me souviens, crié à tort et à travers. Il résumait et indiquait tout : la liberté, le refus de l'autorité, de la contrainte, le désir, l'envie, le futur. Une contestation pour une partie de billes ? Non mais, «on est en république !» Une mauvaise distribution au jeu des gendarmes et des voleurs ? Quoi ? «On est en république !» N'importe quelle contestation : «On est en république !» Ce cri plein de gaieté exprimait la fierté d'une génération dont les parents avaient été privés de liberté et avaient parfois payé de leur vie leur désir de liberté. «On est en République !» exprimait aussi l'égalité de tous. Tous, nous étions patriotes, mais la République était indissociable de la France. Tocqueville, qui ne se laisse pas facilement éblouir, reconnaît que le peuple français sut réaliser la fusion extraordinaire de la liberté et de l'égalité au moment de la Grande Révolution.


Marianne, no. 939 - Événement, vendredi 17 avril 2015, p. 14,15,16,17,18,19,20,21,22

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