jeudi 30 avril 2015

SANTÉ - Ces bêtises qu'on vous raconte - Violaine de Montclos

Alarme. Dans un livre choc, le professeur Didier Raoult met en garde contre les fausses peurs... et les vrais risques médicaux.




Votre santé, par Didier Raoult (Michel Lafon)

Paris, le 20 mars. Les écoles sont sur les dents. On a tiré les rideaux, consigné les élèves dans les classes - ordre du ministère -, interdit les récréations à l'heure de l'éclipse solaire, et géré tant bien que mal des parents au bord de la crise de nerfs. L'épaisse couche de nuages qui obscurcit ce jour-là le ciel de la capitale ne laisse pourtant présager aucun risque pour les rétines de nos chers petits. Ce 20 mars, en revanche, la capitale connaît un pic de pollution maximal avec dépassement du seuil d'alerte aux particules fines. Las, les médias sont exclusive- ment en boucle sur les dangers de l'éclipse, les diesels continuent de rouler gaiement, et les enfants iront, après l'école, inhaler de grandes rasades de microparticules dans les jardins publics... Voilà l'homme moderne face au danger : surinformé, incohérent, et finalement bien mal protégé. C'est cette forme d'irrationalité face aux risques sanitaires, celle de nos concitoyens mais aussi celle, plus grave, de nos responsables politiques, que le professeur Didier Raoult fustige dans son dernier livre («  Votre santé», Michel Lafon). Dans son bureau de la faculté de Marseille, l'homme qui nous reçoit ressemble à tout sauf à un respectable professeur de médecine : des cheveux blancs qu'il porte aux épaules, un jean collé-serré, à l'annulaire une bague en forme de tête de mort. Ne pas se fier, pourtant, à son look de cow-boy. Raoult compte parmi les principaux microbiologistes au monde et dirige le plus grand centre consacré aux maladies infectieuses, l'IHU Méditerranée. Et il est en colère. Contre les messages alarmistes, contradictoires et inopérants de nos institutions sanitaires. Contre ses contemporains constamment morts de peur, qui s'appliquent à manger brocolis et soja pour se prémunir du cancer mais avalent consciencieusement quantité de sel, le pire poison qui soit. Contre ces vaccinations obligatoires antipoliomyélite et diphtérie, maladies éradiquées depuis quarante ans en France, quand l'hépatite B continue de faire des ravages faute de vaccination. Et contre ce sacro-saint principe de précaution qui nous fait fantasmer des dangers à venir et négliger, ici et maintenant, les vrais ennemis de notre santé : l'abus d'antalgiques, de psychotropes, de sucre, de sel et de tabac. Et les grandes faucheuses que sont les maladies nosocomiales...

Le Point : Nous vivons désormais, dites-vous, dans une société de la peur...

Didier Raoult : Je crois que guetter le danger est une appétence naturelle, quasi biologique chez l'homme. Nous sommes comme des biches, des félins attentifs, enregistrant tous les risques qui nous entourent. L'ennui est que la perception des dangers ne se fait plus par l'expérience mais par l'intermédiaire des médias, qui ont le goût du spectaculaire et de la nouveauté. Et puis l'information est aujourd'hui mondiale... Dès qu'un événement sanitaire atypique se produit quelque part sur la planète, nous en sommes informés, et nous sommes terrorisés, comme si tout nous concernait au même degré. Mais il faut faire le tri ! Il y a des risques qui statistiquement nous concernent, et que souvent nous négligeons, et d'autres qui monopolisent toute notre attention alors qu'ils sont minimes. Nous connaissons tous, hélas, quelqu'un mort d'un accident de voiture, mais probablement personne mort du Sras...

C'est aux responsables politiques, aux institutions sanitaires d'établir cette hiérarchie, non ?

Mais eux aussi s'emballent, il n'y a plus aucun frein ! Même l'OMS réagit sans arrêt sous la pression des médias. Même de très prestigieux journaux scientifiques comme Science ou Nature consacrent beaucoup plus d'articles aux dangers nouveaux et spectaculaires qu'aux questions sanitaires de fond. J'ai comptabilisé le nombre d'articles scientifiques dédiés au Sras. Si on le rapportait au nombre de victimes réelles, c'était délirant...

Quand il s'agit d'épidémies, il est raisonnable de prévoir au maximum le danger, non ?

Toutes les grandes crises sanitaires réelles ou fantasmées de ces dernières années ne prouvent qu'une chose : en santé publique, la prédiction ne marche pas ! On s'évertue à « modéliser » l'avenir d'après ce que nous savons du passé, mais nous sommes dans des écosystèmes changeants, il ne se passe donc jamais deux fois la même chose. La preuve est qu'aucune des prédictions apocalyptiques sur le Sras, la grippe aviaire ou le virus H1N1 ne s'est réalisée. La grippe est par ailleurs un virus extrêmement complexe : même pour la classique grippe saisonnière, les scientifiques sont incapables de dire d'avance à quoi ressemblera l'épidémie hivernale. Le quasi-état de guerre dans lequel on a mis le pays en 2009 était absurde. Tout le monde a perdu son sang-froid... Alors qu'on sait maintenant que, cette année- là, la grippe a fait moins de morts que toutes les années précédentes, c'est un comble !

Mais vous constatez cela a posteriori, c'est un peu facile. Si à l'inverse l'épidémie s'était révélée meurtrière, les pouvoirs publics auraient été mis en accusation. Fallait-il donc ne rien faire ?

Bien sûr que si. Je ne crois pas au principe de précaution, mais au principe de vigilance. Il fallait s'assurer par exemple de la bonne couverture vaccinale contre le pneumocoque. On sait maintenant que, parmi les 40 millions de victimes de la grippe espagnole, qui a tellement marqué notre inconscient occidental, la plupart sont mortes en fait de surinfections bactériennes. Et puis il fallait être capable d'observer au plus près la réalité, de détecter l'anormal et de redescendre si besoin les niveaux d'alerte. A Marseille, le plan anti-H1N1 prévoyait 700 lits hospitaliers supplémentaires, c'était de la folie ! Alors qu'il suffisait d'observer comment l'épidémie s'était déroulée en Nouvelle-Zélande, où la grippe était déjà passée, pour en conclure que 25 lits en plus, c'était largement suffisant. Au lieu de prédire, il faut regarder ce que l'on a sous les yeux. Mais, en France, nous avons longtemps eu un vrai problème de recueil des données. En 2003, ce sont les croque-morts qui ont signalé qu'ils n'avaient plus assez de cercueils, sinon on n'aurait même pas saisi qu'on avait 7 000 morts à cause de la canicule !

Un des grands problèmes de santé publique dont on parle bien peu, ce sont, selon vous, les maladies nosocomiales...

Qui n'a pas, autour de lui, un proche concerné ? Les maladies nosocomiales font entre 10 000 et 20 000 morts par an en France, et elles sont la 7e cause de mortalité dans les pays occidentaux. Les cathéters sanguins et urinaires, que l'on pose de façon beaucoup trop systématique, en sont l'un des principaux vecteurs, alors que dans 95 % des cas ils s'avèrent inutiles. C'est une pratique hospitalière à laquelle il faut tenter de renoncer, ce sera difficile, mais voilà à mon sens une vraie, une grande priorité.

Au fond, c'est paradoxalement l'excès de soins, la surmédicalisation qui induisent parfois les risques...

Absolument. A la moindre douleur, à la moindre déprime, on sort le bazooka chimique, alors que la surconsommation d'antalgiques et de psychotropes est elle-même un danger réel. Aux Etats-Unis, elle serait la 7e cause de mortalité. En France, la surconsommation de psychotropes - antidépresseurs, anxiolytiques et somnifères - est un drame, en particulier chez les personnes âgées. Elle induit de multiples effets secondaires, des baisses de vigilance, des fausses-routes. Le grand classique, c'est une personne âgée sous Lexomil qui se lève la nuit pour aller faire pipi et qui tombe. Ce sera comptabilisé comme un accident domestique, alors que le psychotrope est souvent le responsable.

Vous êtes très critique vis-à-vis de l'industrie pharmaceutique...

Disons qu'idéalement ce devrait être à l'Etat, et non pas aux laboratoires, de veiller à l'évaluation des médicaments, de faire établir leurs effets secondaires mais aussi la réalité de leurs bénéfices. Il y a de vrais nouveaux traitements mis régulièrement sur le marché, mais l'industrie pharmaceutique sort aussi beaucoup de prétendues nouvelles molécules - en fait les mêmes, mais modifiées de façon infinitésimale -, alors qu'elle cesse de produire un nombre considérable d'autres molécules très efficaces mais qui, tombées dans le domaine public, ne rapportent plus rien.

La nouvelle résistance des bactéries aux antibiotiques est l'une des grandes peurs sanitaires d'aujourd'hui. Vous y croyez ?

Non. Je crois que nous sommes capables de traiter 100 % des bactéries, mais à condition de nous servir du spectre très large d'anti- biotiques dont nous disposons. Là encore, on a cessé de produire ceux qui ne rapportent plus d'argent, alors que c'est en variant les molécules, c'est en réintroduisant l'usage d'antibiotiques anciens qu'on évite la résistance.

Que pensez-vous des aliments anticancéreux ?

Ce sont des modes. Je ne crois pour ma part qu'à une chose : il faut être impitoyable avec le tabac, qui induit directement ou indirectement les trois premières causes de mortalité en France, le cancer du poumon, les accidents vasculaires cérébraux et les accidents cardiaques. Quant aux injonctions alimentaires, franchement, mieux vaut se faire vacciner contre le cancer du col de l'utérus que de manger des brocolis... Le lien entre certains cancers, celui de l'utérus, de l'anus, de la gorge par exemple, avec des virus ou des bactéries est désormais clairement établi. On sait maintenant qu'il y a des cancers transmissibles, et c'est une révolution qui n'est pas suffisamment prise en compte dans la prévention publique.

Vous êtes bien conciliant, en revanche, avec les pollutions atmosphérique et chimique, qui sont pourtant considérées par beaucoup comme une urgence sanitaire...

Mais, là encore, c'est la nouvelle mode, expliquer les cancers, la baisse de la fertilité, les allergies, enfin à peu près tout par le diesel et les polluants chimiques. C'est la pensée dominante d'aujourd'hui.

C'est surtout une inquiétude pour demain. Et vous ne pouvez pas dire qu'il s'agit d'une pensée dominante, puisque les pouvoirs publics ne font à peu près rien pour prémunir les populations des particules fines et des perturbateurs endocriniens...

Mais, là encore, je préfère la vigilance à la précaution. Pour le moment, je constate que l'espérance de vie bat des records, et peu d'études sur l'effet des polluants chimiques me convainquent. En revanche, il y a de vraies urgences, enrayer les maladies nosocomiales, s'attaquer aux addictions massives au sel, au sucre, au tabac, parce que l'on sait le nombre de morts que font aujourd'hui même ces poisons. Aux Etats-Unis, c'est un médecin et non un politique, un Surgeon General qui définit, une fois par an, les priorités sanitaires. J'aimerais qu'il en soit de même en France. Il faudrait une personnalité médicale au-dessus de tout soupçon, comme pouvait l'être Jean Bernard en son temps, insensible aux pressions médiatiques. On ne peut pas laisser l'orientation de la santé publique aux politiques...

Le Point, no. 2225 - Société, jeudi 30 avril 2015, p. 52,53,54,55,56,57









EXTRAITS

Sel, attention grand danger VRAI
« Le sel est le troisième ennemi de notre santé, derrière le tabac et le sucre. Sa surconsommation est un des responsables des deux premières causes de mortalité dans les pays développés, à savoir les affections cardio-vasculaires et les accidents vasculaires cérébraux. Le sel favorise l'hypertension artérielle et est aussi un facteur de risque du cancer de l'estomac. D'après les études les plus récentes sur les maladies cardio-vasculaires, la dose optimale de sel est de 2 grammes par jour, et l'Organisation mondiale de la santé admet une dose maximale de 6 grammes. A mon avis, tout comme pour le sucre, la concentration en sel devrait figurer sur tous les aliments que nous consommons. »

Jamais d'antibiotiques contre la grippe FAUX
« Nombre de médecins rechignent désormais à en prescrire, comme il le leur a été demandé, notamment pour traiter des infections virales comme la grippe ou la bronchite, puisque les virus y sont insensibles. Or le risque, par exemple si une grippe perdure au-delà de trois jours, est la survenue d'une surinfection bactérienne respiratoire pouvant conduire au décès par septicémie en quarante-huit heures. C'est ce qui est malheureusement arrivé à un patient, lui-même médecin, traité par de la cortisone (un anti-inflammatoire) à l'hôpital de la Timone, à Marseille. Cela relève d'une faute grave, due à un mauvais enseignement. Dans ce cas en effet, les antibiotiques doivent s'imposer, avant que la grippe ne dégénère. Le même raisonnement peut s'appliquer aux bronchites aiguës, qui, sans antibiotiques, peuvent donner lieu à des pneumonies graves. Il est donc erroné de croire que la grippe ne se soigne pas avec des antibiotiques ! Dès qu'une grippe sévère persiste plus de trois jours, il faut en prescrire, en particulier aux sujets sensibles, dits "à risques", nouveau-nés ou personnes âgées de plus de 65 ans... »

Le BCG est obsolète VRAI
« Je pense qu'il ne sert à rien de vacciner toute la population. En réalité, la tuberculose, dans sa forme habituelle, est une maladie peu contagieuse et qui touche en France un public aux conditions socio-économiques particulières vivant dans une grande promiscuité. Ces populations ainsi que le personnel soignant, plus exposé au risque, ont intérêt à se faire vacciner. Certains médecins continuent d'adhérer à des règles établies à une époque où le risque d'épidémie était réel, mais qui ne sont plus justifiées aujourd'hui. Un de mes collègues voulait ainsi vacciner ses patients de plus de 65 ans contre la diphtérie et la poliomyélite au titre du rattrapage vaccinal. C'est absurde ! Ces deux maladies sont éradiquées en France depuis quarante ans. Si le vaccin contre la diphtérie est nécessaire chez les enfants, il ne l'est pas chez les personnes âgées. Quant au vaccin contre la poliomyélite, il n'est justifié que pour les voyageurs dans les pays tropicaux. A contrario, le vaccin contre l'hépatite B, une infection qui provoque 1 500 morts par an en France - soit plus que le sida lui-même -, est clairement justifié, en particulier chez le personnel de santé. »

Boire du vin accroît l'espérance de vie VRAI
« En 2011, la plus grande étude ayant analysé plus de 100 travaux antérieurs a conclu que le vin est associé à une augmentation de l'espérance de vie. (...) Les personnes qui consomment jusqu'à quatre verres de vin (40 grammes d'alcool) par jour auraient ainsi une meilleure espérance de vie que celles qui n'en boivent pas du tout, l'effet le plus favorable étant lié à la consommation de deux verres et demi. Cela se traduit par une plus grande longévité dans les pays où on boit le plus de vin. (...) En revanche, selon l'Institut national du cancer (Inca), l'alcool est un facteur de risque cancérogène dès la première goutte. Cela signifie que cette institution recommande aux Français de ne pas boire d'alcool du tout, même pas un verre de vin ! C'est absurde et en contradiction avec les études épidémiologiques. Comment expliquer cette position ? En biologie, la notion de seuil n'existe pas. Cela signifie qu'il n'y a pas une quantité d'alcool à partir de laquelle il devient dangereux d'en boire. La seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'il existe un risque grandissant avec la quantité consommée. Nous sommes une population hétérogène composée d'individus plus ou moins vulnérables aux effets de l'alcool. Certaines personnes déjà exposées à des cofacteurs cancérogènes, comme le tabac et l'amiante, présentent un risque accru. L'Inca a choisi de communiquer au public un message de prévention simple en déconseillant toute consommation d'alcool, même si cela ne reflète pas la situation réelle, plus complexe. »

S'exposer au soleil est dangereux FAUX
« Le lien direct entre les UV et le mélanome reste à établir de manière plus formelle. En Angleterre, des voix commencent à s'élever pour dénoncer les recommandations officielles et affirmer que se priver de soleil serait plus néfaste pour l'espérance de vie que de s'y exposer. Certains de mes confrères, les plus militants dans le domaine de la prévention des cancers, sont aussi en train de faire marche arrière. La seule recom- mandation valable, selon moi, est d'éviter les coups de soleil à répétition chez les enfants à peau claire. En revanche, vouloir protéger des gamins à la peau mate avec des combinaisons anti- UV relève du délire ! Entre la peur des uns et la dictature des autres, il faut savoir raison garder. »

Les antalgiques sont inoffensifs FAUX
« A forte dose (10 gram-mes par jour), l'aspirine peut être très dangereuse (voire mortelle) et induire des troubles neurologiques. Sa dose toxique est en outre assez proche de sa dose thérapeutique. L'abus de paracétamol est également très dangereux, il causerait une centaine de morts par an en France par insuffisance hépatique directe. En cas de forte fièvre, on peut en prendre sans danger pendant trois jours à raison de 3 grammes par jour. En revanche, cela devient problématique si on en prend de façon très régulière à forte dose (5 à 6 grammes par jour), notamment pour les personnes fragiles du foie. Lors de l'épidémie de chikungunya sur l'île de La Réunion, une partie des décès imputés au virus avaient en fait été causés par une association mortelle entre un excès de Doliprane (paracétamol) et d'alcool. »

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